‹ La comtesse Hortensia (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · TI · texte numérisé non relu

TI

LE KiLGNOLU.

La ^k.foasehi a été hftfie par l'arefaitaete Taglia- £eo, à cet âge d'or de Gènes, où la générosité des grands seigneurs acheta tout le marbre de l'Italie, ^t le fit éclater en colonnes, en péristyles, en galearies, en escaliers, des rives du golfe à tous les étages des Apennins. La villa Braschi est légère, aérienne, vih

!▲ COMTESSE H0RTSTV8TA. 67

luptueuee comme «ne rèyerie d'amour de rArio^e; afec ses balcons du levant, elle regarde la vallée du Lerbino; avec ses kiosques indiens du couchant elle regarde la vaste mer. Ses «olonnes rouges, sveltes et déliées jaillissent d'une immense corbeille de citronmers, comme une gerbe de fusées volantes ; son toit couronné de balustres, de petites statues, d'oiseaux essorans, de vases de fleurs, reçoit, en toute saison, le premier et le dernier sourire dn soleil.

11 y a, au midi, sous le piédestal de rochers qui porte la Tilla, un petit amphithéâtre couvert d'une végétation agreste, et que l'art du jardinier a laissé dans un négligé adorable. Les boutons d'or, les marguerites reines, les tiges de lavande, les flèches vertes du genêt, les bouquets d'immortelles et de thym forment dans cet angle solitaire un jardin naturel, qui ne réclame aucun soin : toutes ces odorantes familles y vivent à l'aise, jouant avec la brise et les papillons, heureuses de n'être vues que de Dieu et du soleil. Çà et là quelques tamaris jaillissent des rides du roc, et se penchent sur la mer, comme des hommes au déses- |f6ir, qui murmurent une plainte d'agonie et de suicide avant de se précipiter dans l^bîme.

•Auprès de ces arf)res échevelés se lève, comme une pensée riante, un superbe magnolia aux fleurs d'argent, arbre charmant, adopté par le ciel d'Italie, «t reçu comme un frère dans la famille des citronniers et des lauriers romains. Dupiedde ce magnolia on découvre toute la ville de Gênes, ses églises de marf)re où Ton prie quelques heures ; ses palais de marbre ou l'on aime quelques jours, ses tombes de marbre, où Fen dort éternellement.

Le lendemam du jour qui avait vu la séance académique de Vîlla-Bianca, la belle comtesse exilée s'était retirée à fa maison de campagne de la marquise Braschi, sautante, et là, depuis une semaine, aucune tI-

68 Là GOMTESSE HORTSNSU.

gile importune n'était venue la troubler. Elle venait tous les jours^ avant le coucher du soleil^ s'asseoir au pied du magnolia^ et assister, recueillie^ à deux spectacles, les yeux de Tàme plongés dans Fabime de ses souvenirs, les yeux du corps dans Tabime de la'^mer.

Le septième jour, elle aperçut quelque désordre dans cette robe de fleurs agrestes que revêt la terre en cet endroit.

Au pied du magnolia le gazon avait été fauché. La comtesse examina Tarbre, et découvrit avec une sorte de terreur de petites lettres fraîchement gravées sur le tronc : sa première idée fut de s'éloigner et de ne rien lire, mais l'inscription était si courte qu'elle avait été lue au moment même où le devoir lui disait de s'éloigner. La comtesse lut donc ceci :

A UNE JEIJNR VEUVE QUI VIEUUT.

Un jour de fête, Unjour dedeoUI La Tie est faite En un clin d'œtt.

Dans ce coin silencieux et solitaire delà campagne, ces mots semblaient sortir de l'arbre comme un cri de désolation. La jeune femme lança un regard rapide autour d'elle, car elle s'imagina qu'une voix ou qu'un écho avait répété ces quatre vers, mais elle ne vit que la riante nature de tous les jours; elle n'entendit que le souffle qui monte de la mer, et fait incliner les marguerites sur la mousse du rocher.

Qui peut avoir écrit cela? pensa-t-elle, ce n'est pas Viani, il ne sait pas arrondir une lettre, d'ailleurs^ c'est une main jeune qui se fait reconnaître à la vigueur de la ciselure. Ce n'est pas non plus le comte sicilien... Après la scène audacieuse qu'il m'a fkite la semaine dernière, une modeste et timide visite à cet arbre ne peut être admise : il h*y a rien de son carac-

LA CiOlITESSE HORTENSU. 69

tère là-dessous. .. Oh ! il n^y a pas à douter un seul instant*. • c'est Pautre... C'est le noble comte de Mersanes! c'est la carte de visite d'un gentilhomme français.

Et la jeune femme vint se replacer devant Tarbre^ et relut lentement les vers avec un sourire mélan* colique. C'est lui aussi^ dit-elle^ qui a coupé ce gazon! Oh ! c'est lui ! il y a de certaines traces qui restent comme un nom écrit I

Elle chercha encore^ au hasard, autour de l'arbre^ comme pour faire quelque nouvelle découverte, et son pied recula, comme si la tète d'une couleuvre se f&t dressée devant lui.

Sur la terre nue, toute dépouillée de gazon, il y avait un petit carré de feuilles vertes, artistement disposées, et se détachant du sol dévasté avec tant de relief, que la comtesse Hortensia s'étonna de ne les avoir pas aperçues du premier coup.

Elle examina quelque temps, avec une attention méticuleuse, et, pour ainsi dire, une à une , la position de ces feuilles, afin de pouvoir les remettre au besoin dans le même état, et en les sondant avec le doigt, elle entendit le léger grincement d'une feuille de papier.

La campagne était déserte , le regard embrassait l'horizon sans découvrir une forme humaine ; aux en* virons, les arbres étaient si frêles qu'ils n'auraient pu abriter un enfant.

La curiosité de la femme, l'ennui de l'exilée, l'insatiable besoin d'émotion qui dévore les âmes ardentes, toutes les excitations fébriles qui conseillent de faire une chose défendue, lorsqu'il n'y a pas de témoins, poussèrent la main de la comtesse à retirer la /Quille mystérieuse de son enveloppe de verdure : cette belle et blanche main tremblait comme si elle eût tenu le poignard de Psyché.

70 LA laoKTEsas mcmumsuL.

C'était une lettre; elle a^ait été mise là^ toute lai^e ouverte^ afin querienneprouTâtqu'ellea^aitétélue; car le dérangement des feuilles pouvait même ètire attribué au premier souffle du vent du Midi. La comtesse devina cette intention délicate de Vauteur de la lettre^ et elle ne fut que plus hardie à tout lire jusqu'à la fin.

il n'y avait point d'adresse^ et point de signature i cette lettre; mais elle était adressée et signée d'un bout à Taulre^ comme on va le voir :

« 6i cette ifeoilie de 'papier ne irencontre x>as le regBud attendu^ eUe roulera de la montagne à la mer avec le premier torrent de Tété. Ce n?est pas un destin vul^ire.

« Dieu a semé sur ce plateau désert une foule de olioses charmantes qui brillent à l'aurore et meurent knuit^ sans avoir réjoui un Instant l'œil d'une «créar ture. Je suis fier de mêler cette feuille obscure aioc brillantes œuvres de Dieu.

m Voici œ que je voudrais dire à la femme qui^ peut-être/ ne m'entendra pas.

•a Je veux qu'elle ajoute foi à mes paroles; il me sunble que la sincérité se révèle comme un rayon de soleil; il me semble que le mensonge crie qu'il ment à toutes ses phrases; il me semble que la vérité tombe sur»le papier avec une auréole à chaque mot.

« Je suis arrivé i l'âge de trente-trois ans. CrOSt l'âge où l'homme devrait mourir ; le Chrfet lui en a donné l'exemple. C'eât l'âge où les illusions de la jeunesse s'en vont. On a déjà perdu un parent^ un ami^ un amour, une vocation, une joie ; on sent qu'il n'y a plus rien à gagner que les rides du visage et la neige des cheveux.

a C'est l'âge où l'on devine que la teligion seule peut donner à la vie un but sérieux; et si la foi est faible ou absente, on se retourne fievrei»emeat de

LA. e0M31EB8]l HDKTffiTSlA* - 71

touft^ eôtëir^ lera tons les horizons^ et l'on ne troaye rien qui donner une joie sérieoase au coBur;

a II 7 a surtout des âmes ardentes qui, suf la foi de toutce qui ests benRi eta^dn autour d'eiies, se précipitent dans le monde-avec une oonâancB aveugle^ et lui demandent le bonkeur promis et atlenduv Gelleslà S6 lieuitent, à leur premier élan^ contre un? éeueil, se bleseent morteUemeu^ et «itredennent leur pteie iDdurahle jusqu'au tombeau. La- poésie philosophique des Grecft^qui fit même de la mort une chose badine^ aiRait iuYenté Eurydice^ la jeune femme qui emrt jfeyeusement sur les hautes herbes de la prairie^ et trouve une couleuvre soufr.aes piedsL

a Jfatvais un ami Uen cher; Dieu me l'avait domié eomma un frère, et ma» mère Savait adopté. Un jour^ «^ ily^a trois. ansF de osla^ — je n'ai'^ jamais vu' mt {dus beau jour 'y le. ciel, éud t tout acur et lumière;' te ciel semblait donner une fête à ce pauvre globe !.. La tenrer^ndait au ciel par un ouragan; Nous nous ^josgiuns entre frères à) coups de oatioa. Ëetonneree des hosnmes foudroyait le ciel qui.restait serein par itontéu. o'

a Mon aniK sortit' de sa demeure avec une idée afa ftonè; mue idée nolde^ mais une idée I J'étais avec lui Cent mille autres étaient avec nous. Les tamboufs battaient la charge ; kifasilladeéelatait dans les rues^ les dnq[veaux flottaient aux^buteoi», la fumée couvrait laaelël^^ les hommes criaient sur les barricades^ les femmes applaudissaient au:i^ fenêtres; il y avait UM frénésie éêariate sur tcHis les visages^ une flaque de sang à tonales pavés» une odemr de carnage dans Tair^ uaa exhalaison de volcan partout J'eutendis un cri i mon.câté« Je regardai mon ami ; il était pâle et chan« Oâlant..Je:le soutins dans mes bras; il me dit adieu du; bontïdës lèvre»; il expirai Une baiie suisse Pavait Stagipk aueesur devetl les TuihitiQSi Je rapportai son

7â tk COMTESSE HORTENSU.

cadavre à notre mère. La pauvre femme fut blesseb du même coup : je la perdis... Une douleur vive tue comme une balle de plomb. ^

« Ces choses se passaient le 29 juillet i830, à Paris; jour de deuil comme tous les jours de victoire !

a n y a des douleurs qui s'écoulent avec les larmes; il en est d'autres qui épuisent les pleurs et qui continuent ensuite avec les sourires. Ces dernières douleurs sont les miennes; je les garde comme un trésor.

a J'aimais une jeune femme ^ bien avant cette cruelle époque : cette femme pleura mon ami et ma mère; elle m'était chère par sa grâce, elle me fut sacrée par sa douleur. Je croyais n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle. Autre fatalité! ma jeune fiancée^ accompagnée de sa mère, alla demander la santé au ciel deSorrente. Je vins en Italie aussi; j'y trouvai im troisième deuil. Ma fiancée mourut. Naples tue comme Paris!

a Alors j'eus horreur de moi-même; je me figurai que j'avais en moi une influence fatale qui frappait de mort tout ce qui m'était cher. J'étouffais en mon cœur tout principe d'affection dès qu'il se révélait; je me condamnai i une vie d'isolement absolu, redoutant même de contempler une fleur avec amour, de peur de la voir se flétrir à l'instant sous mes yeux.

a Au bout de quelques mois, cette vie me parut intolérable. Être né pour aimer toujours et vivre pour jhaïr ! Ma raison s'égara. Une idée infernale s'alluma dans mon cerveau et ne s'éteignit plus.

a Je résolus de finir ma vie par un suicide.

« Une sorte de joie qui m'était inconnue accompagna cet arrêt de mort prononcé par moi. Dans mon délire, je me croyais le formidable possesseur des vertusjtiomicides que l'on attribue au Boon-upuf^ l'arbre indien qui tue avec son ombre* J'étais héroïque âmes propres yeux, en ayant la force de m'extit^

LA COMTESSE HORTENSU. 73

per d'une terre où mon existence était un fléau vivant.

a Je fis mes dispositions suprêmes : je léguai ma fortune à la mère de celle qui devait être ma femme; je déposai mon testament à mon hôtellerie de la Victoire, à Naples ; j'écrivis h mon ambassadeur une lettre dans laquelle j'annonçais mon suicide^ et m'étant ainsi placé dan» la nécessité de mourir^ je sortis de la demeure des hommes pour n'y plus rentrer. • 0ji C'était un dimanche de la belle saison. Je m'acheminai du côté de la mer^ cherchant le gouffre de ma tombe, dans quelque coin retiré où je n'aurais que les rochers pour témoins.

ce Dans cette matinée de désespoir, la Providence me gardait un de ces incidents fort simples en euxmêmes^ mais qui peuvent ébranler une résolution.

a Une procession de villageois^ jeunes gens^ vieillards et jeunes filles^ descendit sur mou sentier, et me barra le passage. C'était la fête des Rogations. Théorie de laGrande-Grècebaptiséeavec Constantin. Le prêtre bénissait les fruits de la terre et les fruits de la mer ; la sainte sérénité du dimanche rayonnait partout; les petites vagues du golfe accompagnaient de leurs voix charmantes VAve mari» êtellaàes jeunes filles; la mer reflétait le feu du soleil et des cierges; l'encens de l'église montait au del avec les parfums du golfe; l'or et l'azur inondaient l'air; tout ce qu'il y a de tristesse lourde au fond du cœur de l'homme s'échappait devant ce spectacle tranquille^ plein de grâce et de suavité. •

a Un pauvre paysan^ vieilli dans les sueurs du sillon^ me présenta un des cordons de soie de la bannière de la Vierge; la sainte image rappelait dans sa naïveté le tableau primitif de Gimabuë^ que l'Italie entière parfuma d'encens et couvrit de fleurs. Il me sembla que la grande patrozme du ciel venait en aide au naufragé^ qu'elle me tendait une main propice et

74 lÀ (XaiTBSSE HO&TXKSU;

UA lien sauveur qui me retenait au rivage. Je n^eus pas la force de lutter eontre une puissance manifestée avec tant de douce séduction; je me mêlai à la fête catholique^ et je rentrai avec elle dans la petite ^lise de Résina qui se protège du volcan voisin avec une croix.

« Je passai plusieurs jours à l'ombre de cet humble sanctuaire^ où viennent pleurer à genoux de pauvres femmes simples de cttur, «ù elles se relèvent conso-

« Il me jsembkit que j'avais changé de monde. Un horizon nouveau se déroula devant moi. Je compris que toute douleur morale porte avec elle son remède, qui est au ciel, comme toute douleur physique trouve son baume dans les plantes des jardins et des collines. Au lieu de cette tristesse pesante qui gonflait mes veines, et brisait mon iront, je sentis oaitre dans mon àme une mélancolie pieuse, qui est peut-être cette fête continuelle du ccsur dont parle le Uvre saint.

« Ma première visite était donc terminée; j'avais tous les bénéfices de la résurrection, sans avoir passé par la tombe. Il résultait pour moi vaguement de cette position étrange un avenir sans inquiétude^ et coloré même d'un charme inconnu.

€ Je résolus de ne jamais rentrer en France, afin de laisser jouir paisiblement mon héritière du legs que je lui avais abandonné par mon testament.

a Au reste, lorsqu'on a eu le bonheur de mourir une fois dans sa vie, (hi s'inqmète fort peu des mi* stees et des éventualités prosaïques de l'avenir.

a  Texpiration de mon triple deuil ^ j'étais à Sienne, que j'habitais depuis un an. Sienne est une ville merveilleuse : c'est une autre Florence qui s'est égarée au désert^ et qui est restée sur une crête des Apens|in% « i len c ie ii se et solitaire;^ pour servir d'h6*

U COMTESSE HORTEirSU. 7S

toilerie à Michel-Ange et à Raphaël^ les plus illustres des pèlerins de Rome.

« Le séjour que j'ai fait dans cette Tille sainte m'a renouvelé. Sienne m'a donné cette suave mélancolie qui est en elle^ et cette passion de solitude et de recueillement qu'elle nourrit depuis deux siècles^ sans ennai.

« J'ai visité ensuite la madone de Cimahuê^ à Santa- Haria-Novella de Florence; elle avoisine la chapelle desRucellaî. J'ai déposé sur son autel une prière et un don ; mais je n'ai pu payer la seconde vie que la céleste image m'accorda.

a A cette aurore de ma résurrection^ je me sentais entradné vaguement vers quelque affection tendre qui était dans mes rêves et que je ne pouvais définir. J'avais besoin d'un isolement à deux. Mes anciennes idées^ celles qui me poussèrent au suicide^ étaient sorties de mon esprit. Il me semblait que le mauvais levain de mon âme avait disparu, et que rfies pèlerinages aux lieux saints d« lltalie venaient de me piuir fier comme un second baptême.

a C'est alors que je vis rayonner sous les grands pins de la villa Pamphili, sous les voûtes de Saint- Pierre, une femme plus belle que la plus belle divinité, peinte dans l'Olympe de la Fammna par la main de Raphaèl. O faiblesse de l'homme! Je fermai les yeux pour ne pas voir cette femme, et je la vis reluire sur le Î6nd ténébreux de ma pensée dans un relief étincelant, comme si quelque pouvoir surnaturel eût déjà gravé son image dans mon cœur.

a Et maintenant ma vie est à cette femme comme ma mort est à Dieu.

c Gènes, juin 4833. »

La comtesse Hortensia s'estima heureuse d'être seule en un pareil moment^ car malgré sa fermeté

virile^ elle n'aurait pu maîtriser une émotion cfui se trahissait sur son visage et dans son maintien.

De quel sentiment provenait celte émotion? ellemême eût été fort embarrassée de le dire. Après cette lecture, et dans ce désert, /a jeune femme éprouvait sans doute ce trouble mystérieux qui ne vient pas encore d'une passion, mais qui lui sert de précurseur. Isolée et exilée, poursuivie avec un acharnement infernal par deux hommes, l'un tout-puissant par son titre, l'autre par sa fortune et son audace, elle osait se demander à elle-même si elle ne réclamerait pas l'appui de ce noble et jeune Français qui semblait avoir été sauvé du suicide afin qu'elle fût sauvée par lui.

De jour en jour la position de l'étrangère proscrite devenait plus alarmante.

Le marquis Viani, qui n'avait pas l'excuse de la jeunesse pour se faire pardonner en public une passion coupable, affectait devant le monde des airs d'indifférence ou d'amicale protection; mais lorsqu'il se trouvait seul avec la comtesse, il parlait un langage violent qui n'était pas celui de l'amitié, car dans chaque phrase perçait la menace de l'homme du pouvoir ou de l'inquisiteur amoureux qui met sa protection à un prix révoltant.

Le comte sicilien inspirait une autre sorte çle terreur; depuis sa dernière scène, il semblait s'être effacé; mais son caractère et ses antécédents rendaient plus formidable encore cette inaction apparente. On le redoutait comme un de ces ouragans qui éclatent plus terribles après une longue sérénité. Restait i la comtesse une seule ressource : la fuite; elle était impossible.

La lettre reçue le lendemain du bal du Cambrian lui annonçait que tous ses biens avaient été confisqués et quoiqu'elle eût l'espoir d'être indemnisée un jour de cette 8pi>liation, il fallait se résoudre à vivre rési-

gnée dans la famille de la marquise Braschi sa tante^ et attendre les événements.

9 La comtesse Hortensia^ dominée par tant de pensées désolantes^ tenait toujours la lettre du comte de Mersanes^ et relisait lentement les passages où éclataient la sincérité du cœur et la loyauté de l'honnête homme. Dans ce moment^ elle n'osait encore prendre une détermination contraire à sa dignité ; elle ne voulait pas aussi affliger le comte Anatole par quelque procédé dans lequel il aurait pu voir l'indifférence ou le mépris^ Elle fit tout ce qu'elle pouv^t faire dans la limite des convenances ; elle garda la lettre et dispersa les feuilles qui l'avaient couverte. Garder la lettre^ c'était répondre. Le comte de Mersanes^ d'ailleurs, ne demandait rien de plus pour le moment.

La jeune femme jeta un dernier et tendre regard au beau magnolia^ seul confident de cette scène^ elle coupa une de ses belles fleurs^ celle que la main d'A* natole avait écartée pour écrire les vers^ et elle la posa dans ses cheveux.

Au même instant^ la comtesse poussa un cri et arracha la fleur de sa têt«; un homme s'était levé du milieu d'un buisson de chênes-nains^ et^ les mains jointes^ il retombait à genoux.

ANTONIRT.

Cet homme qui semblait sortir de la terre comme une apparition était le comte de Mersanes.

La comtesse Hortensia resta immobile; après un moment de frayeur^ elle se sentit excitée par cette

78 XA. COMTESSE HOETENSU.

prompte réaeiion de courage qin ne fadt jamais défkm^ dans les grandes occasions, aux âmes énergiques : un sourire charmant ramena sur sa figure le teint de la jeunesse et de la santé; ellu crolK^i nonchalamment les bras sur sa poitrine, et elle dit :

— Relevez-vous, monsieur, relevez-vous; ne me laissez pas croire que vous demandez un pardon.

— C'est pourtant la seule chose que je demande à présent, dit le comte en faisant quelques pas vers la jeune femme.

— Tout pardon suppose une faute, monsieur, et vous ne Tavez point commise. Cet angle de la montagne est à vous, comme à moi, comme au premier artiste qui cherche un point de vue; et certes, il faut convenir que l'atelier du peintre serait hien choisi; voilà un paysage qui pose admirablement sous nos pieds; il est à regretter que les oiseaux ne sachent pas peindre. Quel ravissant tableau de campagne^ de ville et de mer!

— Je ne puis rien voir jque vous, madame, en ce moment

— Monsieur le comte, réservez votre galanterie française pour le salon ; à la campagne il ikut d'autres mœurs.

— Vous avez raison, madame; devant les sublimes (BLivres de Dieu, on ne doit parler qu'une langue sérieuse...

— Ah! je vous arrête, comte de Mersanes; vous oubliez nos conditions. Vous savez que j'abhorre la tristesse à la ville. Voyez, le ciel nous donne l'exemple de la gaieté : imitons le ciel.

— Je n'ai point oublié nos conditions, madame; je n'ai ppint oublié aussi que vous avez daigné me permettre de vous présenter mes hommages...

— Oui, monsieur le comte, mais je vous avoue que je n'attendais pas votre visite, à mille toises au-dessus

Li. GOITCBSSE HORTENSIA; ^

ta nÎTeau de la mer, entre on pin et im ma^iolia. Aussi je n'accepte pas cela comme une visite ; c'est une rencontre; nous sommes venus herborisa 4lans le même coin des Apennins. *^

— Madame la comtesse, c'est le hasard qui m'a conduit ici...

«— Le liasardl monsieur le oômte! dit la jeune femme en riant, k basard U. c'est justemeot ce que je vous disais... les A|»ennias ont quatre cents lieues de longueur; le hasard nous a fait tomber tous deux i la même heure, sur le même point. Gela s'est vu.

— Ayez la bonté de m'écouter, madame, et peut* être vous excuserez une hardiesse qui vous déplaît, je le vois.

Mardi dernier, j'étais assis au lever du soleil, sur le pont de Carigaan; j'aime à voir poindre le jour dans cet abîme de maisons, du haut de l'arche colos* sale, n 7 a pour moi une idée attachée à ce speetade. A quelques pas, dormait un mendiant Je regardais le mendiant et le soleil. Un rayon tomba obliquemeat sur les paupières du misérable, et le réveilla, comme un valet de chambre réveille un grand seigneur à l'heure dite.

La première chose que fit le mendiant fut de me demander l'aurnôoe ; je crus devoir faire une honorable largesse à cet iK^mme qui avait pour lit le pont de Garignan, pour lambris les saintes étoiles, pour chambellan le soleil. De son côté, le mendiant, qui sans doute allait se m^reen route et exercer son état, se crut obligé de rester à quelques pas de mol pour me chanter un long remerclment dans cette langue itar lienne qui a été inventée pour la musique, l'aumône et l'amour.

En ce moment, ua domestique pœrteur d'une livrée que je crus reconnaître arriva de la ville sur le pont* Û marchait d'un pas très-hàté. Après avoir jeté un

80 LA GOlfTESSE HORTENSIA.

coup d'œil sar les deux parapets, il s'approcha du mendiant et lui dit :

— Veux-tu gagner un écu?

— Je crois bien ! deux écus même...

— Écoute. Tu ne bougeras pas du pont.

— C'est facile,

— Au coup de dix heures, dit le domestique en appuyant sur chaque mot, tu verras venir vers toi un beau jeune homme habillé comme le fils du gouverneur, marchant le nez au vent, avec du feu dans les yeux; il cherchera quelqu'un ici, et il ne le trouvera pas. Ce quelqu'un, c'est moi. Tu iras à lui et tu lui diras : Votre seigneurie cherche-trelle le domestique Antonini? Rappelle-toi ce nom.

— Antonini, Antonini...

— Il te répondra : Oui. Alors tu lui diras qu'Antonini a été obligé de suivre à sept heures,, ce matin, madame la comtesse, qui va passer l'été à la villa Braschi avec sa tante et tous les domestiques... As-tu bien compris?

— Soyez tranquille, je ferai votre commission comme vous-même.

— Tiens, voiJà ce que je t'ai promis, et à mon retour je ne t'oublierai pas.

— Il y a quelque amourette là-dessous, hein ?

— Cela ne te regarde pas. Fais ce que je dis et tais-toi...

Tout cela m'a paru fort étrange, et je vous prie, madame, de me pardonner si je me suis permis d'attendre dix heures pour connaître ce personnage mystérieux qui disposait ainsi d'un domestique de votre maison.

Pendant ce récit du comte de Mersane^, la comtesse appelait à sou aide tout son sang-froid pour déguiser son émotion.

Le comte Anatole poursuivit ainsi :

LA. COMTESSE UORTEITSU. 81

— Je me plaçai sur une éminence de Pautre côté du poût^ près de Téglise de Carignan^ et, j'attendis. A rheure convenue, je vis arriver à pas précipités le comte Fabiano Val diNota. Le mendiant s'avança, et remplit sacommission. Je remarquai le vif mouvement de dépit et de surprise que fit le seigneur sicilien. Il regarda la terre, le ciel, le fleuve de maisons *qui semble couler sous le pont de Carignan, et frappant Pair avec sa canne, comme pour se venger de quelqu'un par contumace, il courut du côté de la ville, et disparut. Voilà, madame, le hasard qui m'a fut découvrir votre retraite. La trahison de l'un de vos serviteurs m'était acquise; j'ai cru voir au fond de cette trame, ourdie par un homme puissant et plein d'audace, quelque danger pour vous, et c'est pour cela* madame, que je me suis placé ici, pour vous porter mon aide, si la circonstance le réclamait.

— Je vous remercie, monsieur, de l'intérêt amical que vous me portez, dit la comtesse avec un son de voix émue; veuillez bien me donner le bras jusqu'à la maison; vous vous y reposerez quelques instants, et je vous présenterai la marquise Braschi, ma tante.

Anatole et la jeune dame marchèrent silencieusement vers la villa. La distance était fort courte; aussi M. de Mersanes aima mieux se taire que commencer un nouvel entretien qu'il n'aurait pu achever.

Sur la terrasse, il y avait plusieurs domestiquer occupés à rouler de petites tentes de coutil rayé.

— Est-il là? le reconnaissez-vous? dit la comtesse à voix basse.

— Je le reconnais parfaitement, dit Anatole, c'est celui qui ne travaille pas et qui nous regarde.

La comtesse fit signe i Antonini d'approcher; le domestique s'avança.

— Antonini, lui dit la comtesse, mardi dernier, à septheuresdumatin^vousétiezsurlepontdeCarignanî

— Oai^ madame la comt&sse^ répondit le domestique a^ec une effronterie qui pouvait passer pour de l'innocence.

► — Que faisiez-vous là, à cette heure?

— Je me promenais.

— Vous avez parlé à un mendiant?

— C'est possible; j'aime i faire Taumône, le ma« tin. Madame la comtesse m'a donné cet exemple.

— Vous avez donné à ce mendiant une commission?

— Quelle commission? dit le domestique en pâli»' sant.

— Votre demande est un mensonge. Antonini, vous êtes un misérable; vous avez trahi votre maîtresse, je vous livrerai aux hommes de justice, vous serez puni comme vous le méritez.

Ântonini se jeta aux pieds de la comtesse, et la supplia de lui pardonner.

— Sortez de chez moi, à Pinstant même, ajouta la comtesse, à Tinstant même; entendezrvous 1 pas un mot de plus.

En ce moment, Anatole éprouva un sentiment de joie ineffable; il sentit le bras de la jeune femme se serrer contre le sien. C'était un remerciment muet, mais énergique, adressé à Thomme lopl et ^dévoué.

Le domestiqm se leva, et marcha vers la maison, pour Caire ses préparatifs de voyage.

^* Maintenant, dit la comtesse à Anatole, je vais vous présenter à ma tante, et vous laisser avec die ^pielques instants. J'ai deux mots à écrire au secrétaire da marquis Viani.

Cette lettre, qui arriva i la ville avant Antonini, recommandait au chef de la police de foire embarquer sur-le-champ, pour ètte envoyé à Cîvita-Vecchia, le domestique Antooim, que la comtesse Hortensia avait

LA COMTESSE HOftTENSLU t$

retiré^ à Roine^ de la mendicité^ pour l'attaelier â son service.

Le serviteur qniportait cette lettre était aussi chargé de signaler Antonini à la police; toutes les mesures furent prises pour le faire arrêter avant la nuit, et l'envoyer à bord de Pane de ces felouques toujours en partance pour le littoral roinain.

Le jour était près de finir, lorsqu'Anatole de Mer^ sanes prit congé de la comtesse Hortensia. Ils étaient seuls sur la cime de l'escalier taillé dans la montagne et suspendu sur la ville.

— Yousuviez raison, monsieur le comte, dit la jeune dame; c'est un bien singulier hasard qui vous a fait découvrir une pareille trahison.

— Je ne crois point au hasard, répondit le comte; je crois à la Providence, qui veille sur les nobles et saintes exilées.

— Vous ne croyez donc plus alors, monsieur, à cette influence fatale qui était en vous?..

— Oh! madame! s'écria le jeune homme ivre de joie; vous avouez que vous avez lu ma lettre, et vous me pardonnez ainsi de vous l'avoiT écrite!

— Je l'ai lue, monsieur^ et je crois tout ce qu'elle contient.

— Je regrette alors, madanàe, de n'avoir pas écrit mie page de plus.

— Ne regrettez rien, monsieur, vous avez tout dît.

La jeune dame tendit la mam au comte de Hersanes, et fit luire ee sourire qui divinisait sa beauté.

Anatole serra la mafin offerte, et murmura quelques mots d'adieu.

<— - Smiveoei^veiis de «et escalier, dit la comtesse.

— G'estl'escalierduciel^ditle^omteenseTetournant surlaquatrième marche; je plainseelni qui ledescend.

•*« Je connais un comie qui m le montra jamais. .« Ce n'est pas vous; adieu, monsieur.

Le comte Anatole sentait son cœur se serrer à chaque marche qui l'éloignait du voisinage du ciel^ en le rap* prochant de la terre. Arrivé au bas de cette nouvelle échelle de Jacob^ il regarda au zénith, et il lui sembla que tous les anges étaient entrés dans la céleste demeure, et qu'un seul apparaissait encore au sommet, laissant tomber sur lui un signe de ses mains ou de ses ailes, du milieu d'une corbeille d'aloès. 1

Il poursuivit sa route vers le faubourg voisin, atta- I

chant une pensée d'amour sur les plantes agrestes, les i

maisons rustiques, les saintes chapelles, les sources d'eaux vives, qui décoraient le sentier. Un espoir rempli de secrètes extases donnait à son âme une joie si vive et si nouvelle, qu'elle semblait emprunter, par |

moments, les aiguillons de la douleur. Depuis ce pre* I

mier regard, lié pour toujours au souvenir du duo |

A'Armida, le comte Anatole n'avait pas ressenti une ivresse pareille. Alors, à cette révélation qui éclata sous la mélodieuse aspiration : Amor potsente nome, le jeune homme douta de son bonheur avec cette noble méfiance des nobles âmes; il n'osa croire en lui et en elle; il s'accusa même d'avoir donné, par amourpropre, trop d'importance à un regard qu'un capricieux mouvement de tête avait dirigé par hasard sur lui, et que l'ivresse de la musique anima, en l'absence de l'amour. Mais ai^yourd'hui, l'homme le moins vain pouvait se livrer sans crainte à tout le délire d'une espérance infaillible. De Mersanes avait laissé à la villa Braschi, dans le cœur d'une femme, cette impression charmante qui, peut-être, n'est pas encore l'amour^ mais qui le sera.

^ Antonini, le serviteur chassé de la maison Braschi, fut arrêté par des hommes de police, à quelques pas delà porte de l'Est, devant l'élise délia Cansolaxione : il voulut d'abord faire quelque résistance, ne sachant quel sort on lui ré^rvait; mais il avait à lutter contre

trois sbires vigoureux qui le maltraitèrent rudement, le mirent dans un canot, et le consignèrent à la garde du capitaine sur une felouque de Fiumicino, qui devait mettre à la voile le lendemain. Le chef des sbires remit un ordre écrit au capitaine, qui répondit sur sa tète du prisonnier.

Antonini était un jeune Transtéverin fort intelligent, fort rusé, plein d*audace et de résolution.

Il jugea de l'importance des services qu'il avait rendus et qu'il pouvait rendre encore, par ce luxe de précautions prises contre lui. Il comprit que sa fortune serait faite, s'il pouvait apprendre tout ce qui se passait au comte Val di Nota. Retenant sa pensée en éveil pour saisir la première occasion favorable, il s'étendit sur un rouleau de cordages et fit semblant de dormir.

La nuit tombée, le capitaine ordonna au mousse d'aller faire la provision d*eau à la fontaine Saint- Christophe, qui coule sur le quai du port.

Le mousse faisait ses petits préparatifs, et, comme il passait i côté d'Antonini pour prendre un baril vide, il sentit une main qui touchait légèrement son pied nu, et vit une autre main qui lui présentait deux grandes pièces d'argent fort luisantes.

Le mousse avait vu briller un trésor; il se pencha, comme pour mettre en ordre une liasse de cordes, et examina le trésor de plus près, ayant soin de mettre sou oreille sur la bouche d'Antonini. Dans cette position, il entendit ces mots légers comme un souffle :

*— Prends ces deux écus, et, à ton retour, je t'en donnerai deux autres. Va à Piazza-Amorosa, en volant comme un goéland, tu frapperas à la porte du premier palais peint, à droite, et tu feras dire r.r un domestique au comte Val di Nota qu'Anton*'.^ est prisonnier à bord de ia Virgin&^el-CarmeiOj et qu'il n'y a pas un instant à perdre. Si l'on t'interroge, dis tout ce que tu as vu, ♦

S6 U. GOKTESaE HOaiESSU*

Le mousse prit Pai^ent^ roula (quelques cordages par contenance et dit â Antonini : — Piazza-Amorosa, le comte Val di Nota, AntoninL

— Bien 1 dit Antonini, Ta.

Le mousse descendit dans la chaloupe.

Le capitaine soupait avec les matelots, à six pas d'Antonini.

Rien neréussit comme un mauvais coup. Le mousse, avec cette intelligence italienne qui n'a pas d'égale dans les classes inférieures, remplit sa mission avec un grand succès.

Une heure après, le comte Fabiano paraissait abord de la felouque ; il était éblouissant comme un écrin de pierreries : l'équipage de la VergineHiel-^armelo, composé de six hommes déguenillés, s'inclina devant lui, un demi-clair de lune mettait dans un relief mystérieux la figure distinguée dujeune seigneur sicilien^ «t le luxe de son costume.

~ Où est le capitaine! demanda Fabiano d'un ton leste, comme celui d'un vice-roi de Sicile.

— C'est moi, répondit le capitaine dont la corps «'était brisé en angle aigu*

— Quel est ton paysî

— Je suis de Bagna-Cavallo, dans les Ëtats-Romains. — - Cette barcaccia est à toif

— Oui, mon prince.

— As-tu des marchandises â bordt

— Je suis en lest.

— Quand pars-tuf

— Au jour.

— Voici une bourse pleine d'or, regarde. .. '^uche..; c'est pour tc^ Conduis-moi tout de suite à deux portées de fusil , 'irès San-Piétro-d'Areaa. Tu partiras de là. Point de \uile, il n'y a pas de veat; à k rame«

L'équipage se précipita sur les rames, et la felouque sortit du port, dirigée vers le point demandé..

LA. G01fTB88B HOftTnaiA» 87

Quand Id petit bâtimeiit eut dépassé Yilla-Kaiiea^ FaLiano dit au capitaine avec oe ton impérieux qui sopprime toult r^ique :

— Mets ta chaloupe en mer... Je t'achète cette char loupe... elle vaut bien trois éeios^ je t'en donne cinquante^ et cette montre d'argent avec sa chaiae«.. les Toiiâ»

L'équipage se jeta aux genoux de Fabiâzio.

— Ecoute, capitaine de coquille de noix, ajotitaFabiano; je te défiends de rentier dans le port de Gènes ; je telaisse tous les antres porte de la liiléditerr»Qée pear ton commerce de terres cuii)es..«V6ilàdepln8 onegratiâcaiion pour ton équipage..* et je te reprends taon domestâqne qu'on m'a^é.^^ lei> Antonsni !

Ântonini se leva et sauta lesOemealdafisla dialoiqie avec Fabiano. Le capitane, ébahi y les regarda faire, son boonet fiHige serré entre ses mains. En vingt eoups de rame la chahiu^ arrivait devant Vilbh Bianca.

Un vieux coDcierge euvrit les pcuies de la villa au maître et se relira*

— Éeente, dit Fahiano à Anteninî , tn ne btNigeiM pas de cette maison pendant dix jours. Scm^e qm in m'appartiens, que tu me dois la vie, que j'ai ton «eei^ Ta es inteBigeat, ta es brave, tu es jeune, je te oièiierai loin. Dès oe moment ton nMe va changer. TU as la mémoire des noms ; ta t'es seuvenu du mien et de eelui de ma demeure que tn n'as entendu qu'une ton, il 7 a cinq jonn, quand tu descendis de Villa-Braschi ; avec cette qualité tu feras fortnne. Voici ma bibUoliiè» que ; tu apprenant par ooeor les titres de ees ouvrages; les titres seulement, ne prends pas la peine d'onrrir les livres. Tu laisseras croittQ ta mousteche et tes baffi, €canntô un Calabrais. Tu prendras l'habitude des poses distinguées en regardant tons ces portraits. Tu choisiras dans mon cabinet de toilette ceux de mes habits

88 UL 001ITBS8X HORTENSIA.

qui te conyiendront, et tu t'exerceras i les porter avec aisance. M'as-tu bien compris!

— Oh! parfaitement, monseigneur; vous serez content de moi.

— Tu n'as jamais rien fait dans ta vieT

— Rien, altesse.

— Bon ! c'est ce qu'il faut pour faire quelque chose de bien... Quel âge as-tuf

— Vingt-cinq ans.

-*- Où as-tu passé tes premières annéest

— A Rome, J'étais San^PietrimK — Tu as donc travaillét

— Non, monseigneur. On me donnait deux pauh par jours, et je brossais les lions du tombeau de Clément XIIL Un métier de fainéant.

— Et pourquoi l'as-tu quitté?

— Parce que cela m'ennuyait de brosser de grands lions tous les jours. Et puis les Anglais se moquaient de moi.

— Tu es un brave garçon. Tu ne méritais pas de brosser deux lions toute ta vie. Tu as mieux aimé demander l'aumône, ila porte de tous les cardinaux, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Bien, tu as le cœur bien placé. Voilà les sentiments qu'il me faut; Antonini, tiens-toi prêt, dans dix joius, à suivre les ordres que je te donnerai. Ici, mon vieux concierge aura soin de toi. Je rentre à la ville parce qu'on va fermer les portes bientôt. Ëucore deux mots. On t'a chassé de Villa-Braschi, parce qu'on t'a soupçonné de me servir, n'est-ce pas?

— Certainement, monseigneur.

— Est-ce la comtesse qui t'a chassé?

— Elle-même; mais c'est sonamant qui m'adénoncé. Fabiano fit un bond, et vit toutes les étoiles au lambris de la salle.

— Son amant! son amant^ dis-tu? Quel est cet amant?

— Un grand monsieur bran et pâle, qui m'a enfoncé ses yeux dans ma poitrine comme deux stylets. > -^ Et cet bomme est à Villa-Braschi ?

— Oui^ monseigneur; c'est le comte de Mersanes. Fabiano raidit ses bras^ ferma ses poings^ et baissa

la tète sur le parquet.

— C'est bien, dit- il d'une voix calme qui formait un effrayant contraste avec son agitation.

Et il sortit.

Fabiano traversa en courant le faubourg San-PUtra-' fArenOy et arriva devant les remparts au moment où l'on fermait les portes. Il put encore entendre le bruit des chdnes du lourd pont-levis qui semblait lui dire, en fermant sa gueule énorme : Il est trop tard !

La nuit était sereine; la ville allait s'endormir, étouffée dans sa ceinture de remparts.

Fabiano un instant contrarié par la brutalité inexorable du pont-levis, sentit que, dans l'agitation qui le dévorait, c'était une sorte de boaheur pour lui d'être obligé de respirer Tair de la montagne et du golfe, loin de ces palais de marbre, tombeaux des vivauts, dans les nuits d'été. Il se jeta sur le premier de ces sentiers qui serpentent au flanc des collines; et d'étage en étage, il atteignit les plateaux cbarmants où semblent dormir avec une voluptueuse nonchalance, comme des harems d'Asie, les villes Spinoletta, Franzoni et Pallavicini.

U était minuit, car le clocher des Capucins sonnait l'of&ce 4e matitieSf lorsqu'il arriva devant la villa firaschi.

n y a dans les bruits nocturnes des ressemblances bingulières avec des bruits de pas, des plaintes humaines, des paroles dites à voix basse, tout cela si exactement noté qu'on se retourne pour voir, qu'on se

90 u. eifosTsasE H^Tra^AJ

recueille pour écouter. Fabiano s'était enfermé dans un massif d'arbres, et il croyait distinguer des voix; humaiites dans les allées sombres qui aboutissent à la villa ; Il croyait même «otendre prononcer te nom harmonieux d'une femme^ et il lui semblait aussi que les leuilks résineuses, tombées des pins, en aiguilles de verdure desséchée, craquaient sous les phdàs de deux promeneurs mystérieux.

La jalousie, ce monstre qui brute le coeur avec un tison, le front avec la fièvre d«L délke, la langue avee une sueur amère, avait allumé son bûcher autour du comte Fabiano; cette nuit si pure, ce firmament si prodigue d'étoiles, ce concert fies arbres et des eaux, cette extase voluptueuse qui enchantait la demeure aérienne, tout à ses yeux, était sombre comme ce royaume désolé que rEumé&ide entrevoit, assise sur son lit de fer. Haletant, ivre de rage, Tcsil égaré, la main à son poignard, Fabiano attendit, toute la nuit, ce rival heureux et invisible dont les échos lui apportaient les paroles ; mais rien ne parut. Aux premières lueurs de Taube, les ombres perdirent leur mystère, les fantômes s'évanouirent, la jalousie seule resta.

Le comte Fabiano, se faisant éclipser par les arbres, de peur d'être découvert par quelque fenêtre maUnale, se glissa furtivement jusqu'au grand escalier, et le descendit au vol comme s'il eût été précipité de la cime. Rentré sur les domaines de la nature, il se cadxa de nouveau derrière un buisson de câpriers peur épier le passage de l'homme qui devait, d'après une conjecture infaillible, rentier en ville avant le lever du soleil : il attendit longtemps, et le pommeau de $fm poignard suait de la sueur des mains.

Les rayons de Test jaillirent enfin de la crête apennine la plus élevée, et ils allongèrent démesurément une ombre humaine jusqu'au buisson de câpriers. L'ombre s'agitait avec de brusques ondulations qui ne

hk G0HTBS8S IKmTElVSIi: 91

paraissaient pas appartenir aucorps d'un gentilhomme. Fabiano^ l'œil fixé sur eette silhouette éternelle^ sentit ses forces défaillir^ et il laissa tomber son poignard «vant Tapparition du corps.

Il essuya ses yeux voilés par le feu de la veille, et il aperçut un domestique d'un 4ge mûr, tenant une lettre à la main et la regardant à chaque instant comme s'il eût craint de la perdre. Dès que le domestique eut disparu, Fabiano s'élança comme un vautour, et en quelques bonds il se remit sur la piste du domestique, et entra bientôt dans la ville avec lui.

Le domestique traversa la strada Balbi, descendit San-Ciroy et entra dans l'hôtellerie de Michel. Fabiano le suivit nonchalamment, de l'air d'un voyageur qui 1» chez hzi, et il entendit ces mots prononcés en mau- Tais italien :

•^M. le comte de Mersanes est logé dans cet hôtel?

-— Oui, répondit une voix.

— Voici une lettre qu'il faut lui remettre à son lever*

Fabiano rebroussa chemin, et comme son inspiration était aussi agile que son pied, il devina tout de suite ce qu'il fallait faire.

Quoique le jour fût trop peu avancé pour oser aventurer une visite, il frappa effrontément à la porte du marquis Yiani, et il dit au valet de chambre de l'annoocer.

— Le seigneur marquis n'est pas sorti de sa chambre, lui répondit-on.

— Eh bien» dit Fabiano, annoncez-moi toujours, et j'attendrai.

La lettre que M. leoomte de Mersanes derait lire à son lever était ainsi conçue:

a MoNSŒua ls comte, a Étrangère et proscrite, ce sont deux

dulgence d'un gentilhomme français. Ne jugez donc pas ma démarche, ne regardez que ma position I

a Vous êtes attendu, ce soir, aux premières étoiles, à Villa-Braschi. Prenez le chemin le plus long^ et ne vous montrez pas. a Comtesse H*

« Éi^itez le magnolia. »

LE RENDEZ-yOCTS.

Le comte Fabiauo fut Introduit sur-le-champ par ordre du marquis Viani.

Le jeune seigneur sicilien mit un masque de joie matinale sur son visage décomposé par les émotions de la nuit, et il se précipita sur les mains du marquis.

— Ehl bonjour, mon cher marquis! C'est bien à Vous que je puis adresser ces beaux vers du onzième chant :

O aol ehe sani ogni vista turbata Tu mi eontenti si.,.

J'ai une excellente nouvelle à vous annonceri et je n'ai pas consulté ma montre : j'ai reçu une lettre de Leipsick!

— Ah ! mon cher comte! dit le marquis en serrant les mains de Fabiano, il n'est jamais trop tôt de recevoir une bonne nouvelle.

— Le manuscrit a été acheté...

— Par M. Octavien d'Oropezaî

— Non, par un savant prussien. Mais n'importe. Le savant est ruiné; il a dit qu'il le revendrait à cent florins de béacfice, et il a donné son adresse à Berlin^

UL COMTESSE HORTENSU. 93

Bem-Siran, n^" 27. H. d'Oropeza est parti sur-lechamp pour Berlin^ et nous pouvons considérer l'affaire comme terminée.

— Mon cher Val di Nota, vous êtes un homme prodigieux! n est très-beau, il est très-glorieux à votre âge d'avoir cette noble passion delà science et d'abandonner les plaisirs superficiels des jeunes gens.

— Oh! marquis Viani, dit Fabiano, en secouant mélancoliquement la tète, j'ai connu de bonne heure la vanité des plaisirs du monde! j'ai l'expérience d'un jeune vieillard. Ma vie, comme vous voyez, est simple ; je la compose de travail et de méditation. A neuf heures, je vais au lit; à l'aurore, je sors, et j'assiste sur la montagne au lever du soleil. Quel magnifique spectacle ! avec quel œil de pitié je regarde passer devant moi les jeunes fous qui s'en reviennent honteusement de quelque rendez-vous infâme, et qui accusent cet éclat du soleil, inexorable dénonciateur des nocturnes forfaits t

— Oui, comte Fabiano, vous devez, à cette heure^ surprendre bien des mystères...

— Des mystères et des crimes! cher marquis; de quoi alimenter la faim de la calomnie et de la médisance^ pendant un siècle et plus, si je ne m'étais fait une loi de tenir ma bouche close, en ces occasions; car, ainsi que dit le sage : « Celui qui s'endort médisant se « réveille calomnié!.. » Ce matia, encore, le hasard de ma promenade m'a révélé... Oh! parlons d'autre chose, cher marquis...

«. — Voyons, voyons, dit le marquis Viani, avec un de ces sourires qui provoquent une confidence; mon cher comte > qu'avez-vousvu ce matin? Quelque galanterie! quelque incartade de belle dame?.. Voyons; une fois n'est pas coutume. Contez-moi ça; je suis discret.

— Ohl mon cher marquis, ce ne sera pas une in-

M JUL QOmSgE HORTWSU.

discrétion de ma part; je ne vous apprendrai rien de noaveau^ à vous qui n'ignorez rien.

— Eh ! qui sait ! contez toujours.

— Vous le voulez, dit Fabiano en paraissant faire un violent effort sur lui-mfeme; eh bien! mon cher marquis, ce matin, comme je faisais ma promenade favorite, j'ai vu descendre de Yilla-Brasehi... devinez qui?

Une affreuse pâleur couvrit le visage de Viani. Fa- Jûano n'eut pas Tair de le remarquer, et il poursuivit ainsi:

— Vous ne devinez pas?.. J'ai vu passer dans on désordre significatif, ce jeune Français, celui qui a dit à ViUa-Bianca ce blasphème : a Dante est un fou qui « a écrit ses rêves, et qui a trouvé d'autres fous pour « Les commenter... d Vous devinez à présent... le comte Anatole de Mersanes?

•^ Et d'où venait-il? demanda Viani d'une voix à peine entendue.

— Mais, il me semble que U re^ n'est pas difficile à deviner...

— Gomment?,, vouscroyes... mon cher Fabiano... fue la comtesse..

— Cher marquis, voici un aoûorne : partout où vous verrez une dame polonaise, vous rencontrerez un Français. C'est Tassociatic»! doublement coupable de k politique et de l'amour... Maintenant, cher marquis, faites comme si je n'avais rien dit.«. liez-vous à CarlO'FtUce ce soir?..

— Comte Fabiano, savez-vous que ce fait est plus grave que vous ne pensez?

— Oh I j'y vois clair comme vous l C'est un dub polonais qui s'organise là-haut sous les auspices de Gu* pidon.

— C'est cela!

— - U parait môme que le comte de Btersanes avait

LA. GOUTESSB HOUTENSIÀ. 95

oublié je ne sais qaoi à Villa-Braschi^ car, en venant chez vous, c'était mon chemin, j*ai passé devant l'hôtellerie voisine, et j*ai reconnu un domestique de la comtesse qui portait une lettre à M. de Mersanes. J'ai entendu dire qu'une certaine espèce d'amants ne se quitte que pour s'écrire. Les nôtres en sont là.

— Comte Fabiano, vous auriez pu vous tromper...

— Eh bien ! marquis, envoyez quelqu'un d'adroit à l'hôtellerie Michel... c'est bien simple : on demandera si la lettre apportée par un domestique de la maison Braschi a été remise exactement ce matin à M. de Mersanes.

— Oui.

Viani sonna et donna ses ordres; ses lèvres tremblaient.

— Mon cher marquis, poursuivit Fabiano en affectant des airs d'indifférence, vous êtes logé d'une façon splendide, vous avez là une charmante Sainte- Famille... C'est du Carlo Dolce, n'est-ce pas?

— Oui, dit le marquis sourdement.

— Voilà un Holopbeme très-beau... c'est par l'un des Carraches... Est-ce Louis ou Annibal?

— Louis.

— Quelle belle Descente de croix!.. C'est signé Sébastiano del Piombo, à cent pas... voilà un Canaletti ravissant!., je vous en donne deux mille écus, marquis Viani... acceptez -vous?

— Non, comte Fabiano... à vous dire vrai, cette affaire me préoccupe beaucoup... ce n'est pas la petite intrigue d*amour... au moins...

— Oh 1 je crois bien ! l'amour est toujours une ba* gatelle.

— Je vois la chose au point de vue politique.. •

— Politiique, c'est celaf

— Comte Fabiano^ il y a d'autres intrigues là-deasousl

96 LA GOtTESSE HORTENSIA., -

— Mille intrigues sourdes^ marquis Viaoi.

— Qui! faut couper à la racine^ sans pitié.

— Sans pitié.

— La raison d'Etat avant tout^ comte Fabiano.

— Avant tout. -

L'envoyé^ de retour^ donna cette réponse au mar« quis :

— Ld lettre apportée par un domestique de la maison Braschl à M. de Mersanes lui a été remise exactement à son lever.

— Vous voyez, marquis Viani, dit Fabiano, c'est de Famour chauffé au maximum : la lettre après le rendez-vous. J'avais^ moi, une intrigue dans ce genre^ à Paris; une femme d'une exigence!.. Excusez-moi, cher marquis; j'avais vingt ans, Tâge des folies! Un jour, je lui fis annoncer par un ami éploré que je m'étais brûlé la cervelle pour lui prouver mon amour. — Le lâche, dit-elle, il n'a pas eu le courage de se pendre I

— Tout cela est bon, cher comte, mais nous nous écartons de la question.

— Il faut attendre les événements...

— Que parlez-vous d'attendre! comte Val di Nota; attendre que le mal soit plus grand !.. je vais user du pouvoir discrétionnaireque notre loi nous donne contre les étrangers soupçonnés d'intrigue politique.

— C'est cela! vous allez le faire arrêter; très-bien.

— Je ferai ce que j'ai fait vingt fois depuis 1830, et pour des choses bien moins graves certainement.

— Eh bien ! cher marquis, je vous baise les mains; je vous laisse à vos affaires administratives... nous nous verrous plus tard. %

— Je vous remercie, comte Fabiano, de m'avoir mis sur la tracé de ces intrigants...

— Oh! marquis, remerciez le hasard qui a donné cette tournure i une conversation scientifique. . . Fautil ébruiter cette afDûre?..

IJl GOUTESSE HORTJBNSU* 97

— Diable ! non ! le plus grand secret! bouche close! c'est entre nous^ rien qu'entre nous !

— Bien ! mon cher marquis; c'est entendu.

— Que je vous serre les mains, mon cher comte ; le crime sera foudroyé.

— Marquis Viani, je vous dirai ce que Dante dit à Virgile : « Maître, le sens de ces paroles est teriible ; b maeitroj il senso ior m'a duro! chant troisième.

— Vous citez toujours heureusemeut Adieu,

comte Fabiano.

On se sépara.

Fabiano ne s'écarta pas de la maison Viani. Il voulut épier le mouvement des hommes de police, et s'as* surer, par ses propres yeux, si le marquis jaloux dirigeait habilement ses opérations.

A la même heure, et dan& le voisinage, le comte Anatole de Mersanes décachetait en tremblant une lettre embaumée comme une fleur du matin ; son visage s'illumina du rayon céleste qui luit au front du piH^destiné; une extase de béatitude remplit son àme; c'était un billet de la femme adorée; c'était le bon* heur en trois lignes ; c'était l'univers qu'il tenait dans tsamain.

Gomment dévorer ces heures, ces siècles de minutes qui allaient éterniser ce jour jusqu'au lever des premières étoiles ! quelle patience d'homme ne devait pas succomber dans ce martyre! Le comte de Mersanes regarda autour de lui, et il rougit de se voir si pauvre en face de cette rayonnante lettre qui venait le couronner comme un roi; il se sentait oppressé par ces viles murailles, trop étroites pour contenir l'immensité de son bonheur. Ce qu'il lui fallait maintenant, c'était un palais de marbre, comme Serra ou Durazzo; c'était l'escalier superbe qui monte aux jardins sus* pendus; la nymphée verte de feuilles, rouge d'oranges, retentissante de fontaines, les grands tableaux X. ?• a

9S LÀ GOHTBBfE HOftTSNSIA*

de la galerie, les rideaux de soie des balcons, les mosaïques des salons de bal.

Ces beaux rêves le firent tomber dans la réalité de la vie commune^ et il ne se consola de son indigence qu'à l'idée de se remettre bientôt en possession de sa richesse abandonnée, et que l'héritière avait offert de lui rendre généreusement. Si cette réflexion ne Peut pas soutenu, il aurait renoncé, dès ce moment, à l'a* mour d'une grande et riche dame, de peur d'être regardé un jour comme un aventurier qui avait tenté un coup de fortune dans un établissement avantageux. Ayant mis ainâ sa conscience en repos, il ne songea plus qu'à la villa Braschi, cette résidence aérienne voisine du ciel, et qui n'attendait qu'un seul élu.

Br&lé de cette impatience fiévreuse qm ne laisse prendre à l'esprit aucune distraction, le comte Anatole s'habilla comme pour le plus beau jour de fête, et sortit de l'hôtellerie du pas triomphant de l'homme heureux qui met à son insu toute une ville dans la confidence de son bonheur. Lazare, sorti du tombeau après sept jours, ne montra pas une plus radieuse figure au peuple de Jérusalem. Notre jeune Français passait à travers les grandes lignes monumentales de la cité su-» perbe, seul cadre digne de son amour, et il plaignait les nobles seigneurs de ces palais qui avaient le néant pour locataire, et qui n'auraient pu acheter un seul sourire de la plus belle des femmes avec ces montagnes de marbre ciselées par des artistes géants.

Une rencontre l'arracha violemment à ses extases. Le comte Pablano, qui ne perdait pas de vue son heureux rivai, l'aborda d'une façon étourdie, et lui prenant les mains au milieu de la Sirada^ Nuoviêuma :

— Eh I quel heureux hasard, s'écria-t-il, vous a fait passer ici à cette heure? Cher comte, on ne vous voit donc plus? Parole d'honneur, je croyais ne plus vous revoir que dans un ermitage! Diable ! quel magnifique

négligé du matin ! Vous allez au bal avant déjeuner? ^ Comte Val di Nota^ dit Anatole^ tout étourdi de cette rencontre, je vous croyais à Villa-Bianca; j'ai eu rhonneur de me présenter deux fois chez vous en ville pour vous faire ma visite.

— Oh ! cher C4>inte, entre nous c'est sans façon. La tyrannie des visites est intolérable. On se visite dans la rue à la première rencontre; c'est le privilège de Tamitié. Votilez-vous prendre mon bras, cher comte?

— Volontiers, monsieur.

— £h bien ! que dites-vous de nos belles dames génoises? Moi, je rajBble de toutes. J'ai les mœurs fran- ^^aises. Avez-vous entendu ma sérénade cette nuit? je Tai donnée à la princesse sicilienne qui habite le pa* lais Doria. C'était ravissant sur l'eau... Vousn'avet pas l'air de vous amuser beaucoup, comte de Meraanes.

-—Pardonnez-moi, monsieur, je mène une vie aissez retirée, mais assez conforme à mes goûts.

— Venez donc ce soir chez la marquise Grimaldini, ma tante; nous avons un concert, un souper. On ne parlera pas de Dante. La princesse nous honore de sa visite... puis^je compter sur vous?

— Ce soir... ce soir, monsieur le comte... je n'ose pas m'engagér... j'attends un voyageur... un Français...

-^ Allons! un bon mouvement... amenez avec vous le voyageur...' puis-je vous annoncer à ma tante?..

— Vraiment, monsieur le comte... c'est impossible... je suis au désespoir...

— Eh bien I venez donc pour le souper, au moins... à onze heures...

— Impossible I aH)yez bien...

'— A minuit !.. que diable ! on n'a plus rien à faire à minuit I

— Oh! cela renverserait toutes mes habitudes... je suis réglé comme un vieillard.

— Ck)mte de Mersanes^ tous me désobligez... mais n'importe^ je ne vous garde pas rancune : à chacun sa liberté. Ce sera pour une autre fois^ n'est ce pas, cher comt^î

De Mersanes se laissa serrer les mains, rendit Tadieu par deux signes de tète, et respira, débarrassé de cette amitié improvisée qu'il ne s'expliquait pas très-clairement.

D'ailleurs, cet incident fut promptement oublié. La grande pensée du jour absorbait toutes les autres réflexions dans la tète du comte de Mersanes.

Il y avait dans le billet de la comtesse c^tte indica^ tion: Prenez le chemin lepluslong. Anatole songea donc i faire son plan d'ascension, conformément à l'ordre diyin qu'il avait reçu. Il résolut de sortir de la ville par la porte de Pilla, qui s'ouvre sur la montagne. Arrivé hors de l'enceinte fortifiée, il se dirigerait vers la colline d'Albaro, coupée par le chemin de Toscane, et de là vers les longues lignes des aqueducs où il devait arriver une heure avant le coucher du soleil. C'est du point culminant de ces régions qu'il réglerait sa marche sur Villa-Braschi.

C'était un petit voyage qu'il fallait accomplir : de Mersanes ne recula pas devant une fatigue qui soulageait son impatience. L'agitation des pieds donne du calme à la tète. Il consulta le soleil, comme on regarde le cadran d'une horloge, et la position de l'astre dans le ciel lui promettait encore de longues heures; ce^ pendant il partit pour accomplir son pèlerinage d'amour, comme s'il eût craint que pour la première fois de sa vie, le soleil, imitant une étoile volante, ne tombât subitement des hauteurs du zénith à l'horizon de la mer.

C'était l'heure où, devant les eaux stagnantes, les cigales commencent à chanter sur les roseaux. L'œil ne pouvait supporter l'éclat incendiaire que se ren-

LA COMTESSE HORTENSU. 101

Yoy:.ïent la mer et le ciel^ double firmament de Dieu. Les aromates fumaient sur les colliaes embrasées comme Tencens dans les^ cassolettes; les dômes des couvents ressemblaient à des constellations de planètes^ tombées sur la ville et rendant au soleil ses rayons; la volupté du midi^ ce mystérieux démon qui cherche Tombre du marbre ou des bois^ courait dans Pair avec les parfums et les étincelles. La ville^ enflammée de lumière^ semblait descendre de son amphithéâtre pour se baigner dans son golfe, au brûlant milieu du jour.

Le comte de Mersanes franchissait la ligne des rem* parts sous la porte Pilla : personne, un seul homme excepté, n'aurait soupçonné le but de sa course, en le voyant marcher dans cette direction. Le pâtre du val d'Âlbaro, le ([uèteur franciscain, le soldat en maraude, seuls habitants de ces régions désertes, regardaient avec un long étonnement cet étrange pèlerin, en habit de bal, qui gravissait la montagne avec l'agilité du chamois. Quant à lui, il ne regardait rien; il se sentait légèrement attiré vers les cimes, comme si! eût mis ses pieds dans la nacelle d'un aérostat. Par intervalles, il ouvrait la lettre de la femme aimée, et il s'ébmçait avec plus d'ardeur sur la pointe des rocs, comme le marinier consulte sa carte de voyage, et bondit de joie en retrouvant son chemin.

Cependant une contraction d'inquiétude assombrit soudainement le visage du jeune homme ; il venait de remarquer, à sa gauche, trois hommes armés qui suivaient la même route, et qui le regardaient avec une attention singulière. Ce sont des chasseurs, sans doute, se dit-il mentalement; mais des chasseurs â midi, au mois de juin, sur une montagne, sont des êtres bien extraordinaires.

Il doubla le pas pour s'écarter d'eux, mais eux ne paraissaient pas vouloir s'écarter de lui.

102 Li. COMTESSE HORTENSU.

Il s'arrêta^ ils s'arrêtèrent; il s'assit, ils s'assirent.

Le comte de Mersanes, irrité des mouyements ironiques de ces bommes, marcha droit à eux^ avec cette fierté d'allure qui vaut souvent la meilleure épée, et leur dit d'un ton décidé : ^

— Avez-vous l'intention de me suivre longtemps ainsi?

— Non, dit un de ces hommes en se levant, nous vous arrêtons de par le roi.

Et les deux autres saisirent le comte avec une vigueur qui prouvait que le marquis Yiani et Fabiano avaient bien choisi leurs hommes.

— M'arrêter, dit le comte Anatole; et qui vous a donné ce droit?

— Vous allez le savoir bientôt., là-bas... ohl point de résistance, elle serait inutile et même dangereuse pour vous... regardez, voici encore trois des nôtres qui arrivent de la porte de l'Est, vous êtes entre deux feux.

— Mais c'est une méprise I s'écria le comte avec une voix déchirante.

— Non, ce n'est pas une méprise, vous allez voir; suivez-nous.

La lutte était impossible, il fallait se résigner; six hommes armés contre un seul !

On descendit au poste de la porte de Pilla, et le comte fut enfermé dans une casemate. Le chef des sbires lui montra l'ordre émané du Buon-govemo. Cet ordre, scellé des armes roples, expulsait immédiate ment des États de Carlo-Alberto, le comte Anatole de Mersanes, pour cause d'intrigues politiques et de connivence coupable avec des réfugia et des proscrits.

— Mais, s'écria le comte, c'est une horrible calomnie! c'est une infime trahison!

— Nous ne connaissons que les ordres des che&^ lui répondit-on.

— On ne peut pas me refuser de voir le consul de France. Conduisez-moi chez mon consul !

— Votre consul n'a rien à voir dans les affaires politiques de notre pays.

'^ — Allez au diable avec vos affaires politiques! Estce que je suis un conspirateur!

— Voilà Tordre.

Ces deux mots furent dits d'un ton sèchement officiel^ et la porte de la casemate fut fermée à triple tour.

n fallait un accident aussi terrible^ dans une circonstance aussi solennelle^ pour arracher le comte de Mersanes à son calme stoïque; mais le noble jeune homme ne tarda pas à rentrer dans son naturel ; il ne fit point de conjectures^ parce que les conjectures n'ont jamais rien deviné; il s'assit sur un grabat^ et attendit^ avec résignation^ ce qui était dans son destin.

A tout hasard^ il écrivit au crayon^ sur son album de voyage, une lettre au consul de France, et il disposa sa missive de mamère i être promptement glissée dans qnelqiie main secourable ou vénale si elle se rencontrait sur sa route.

Au tomber du jour, la porte de la prison s'ouvrit, et l'escorte armée qui le conduisait descendit un sentier tortueux et solitaire, presque yerticalement posé sur le rivage de la mer. Devant la batterie de l'Éœle, une chaloupe et quatre rameurs attendaient le prisonnier. Deux hommes armés jusqu'aux dents s'y pla« cèrent à côté du jeune Français. Le chef fit un signal, et la chaloupe vogua lourdement vers la haute mer. V A la dernière lueur du crépuscule, Anatole de Mersanes vit un petit bâtimeat » rancre, et à une portée de fusil du brick, du côté de Gènes, l'ombre noire et immobile du Cambrian. La vue dece vaisseau quirappeliét une si douce nuit, et une fftte comme les étoiles ne devaient plus en éclairer, plongea le prisonmet dans une sombre tristesse.

iM jjl comtesse hortensia.

Le capitaine de la bombarde génoise^ VAiâompiion, avait ordre de conduire à Marseille le comte de Mersanes, et les deux gardes de police, choisis par Viani, étaient chargés de veiller à l'embarquement. Tous les. bagages du jeune étranger avaient été transportés de rhôtellerie à bord de la bombarde.

La police avait mis tant de mystère et de précaution dans cette affaire que le jeune Français comprit qu'il y avait là-dessous quelque machination horrible dans laquelle la susceptibilité politique la plus ombrageuse n'avait aucune part.

De Mersanes se dit à lui-même, dans un monologue mental :

— C'est évident^ j'ai un rival puissant qui prend, pour sauver l'État, toutes les précautions qu'on prend pour commettre un crime, il n'y a plus de doute, cette adorable femme est en péril.

La chaloupe s'éloigna, et la bombarde mit à la voile. Un petit vent de terre soufiOdit sans rider la mer. L'étoile Vépi de la Vierge s'élevait sur le dôme de Garignan.

Le comte de Mersanes s'enveloppa d'un lambeau de voile latine, et s'étendit sur l'échelle triangulaire de la proue pour dormir à la fraîcheur de la nuit.

— * Il a pris gaiement son parti, dit le capitaine;» c'est un brave garçon 1

Page 1