RÉVÉLATION
Le vent fraîchissait; il n'y avait pas de temps i perdre. De Mersanes, couvert par son lambeau de voile, fit lestement sa toilette de mer, et sortant à
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pla ventre de son enveloppe^ il se laissa glisser sans bruit dans l'eau, par une corde^ au moment le plus ÊLYorable.
La voile resta sur la proue, en gardant la forme d'un corps absent.
La résolution du gentilhomme français avait été prise et exécutée avec la rapidité de Téclair.
Le Cambrian n'était pas éloigné; le jeune homme nagea dans la direction du vaisseau^ et bientôt il Tatteignit.
Au cri de la sentinelle, un officier de service accourut; le nageur, suspendu à Péchelle, nomma le commandant Hamiiton, et il s'élança lestement sur le pont du navire.
Hamiiton était accouru, et sa surprise fut extrême en reconnaissant le héros de son bal dans le plus étrange et le plus humide des costumes.
— Au nom de DLeul dit Anatole de Mersanes, ne m'interrogez pas, capitaine Hamiiton; je n'ai pas une minute à vous donner. Demain, je vous expliquerai tout. Je vous demande un habit, un canot et quatre rameurs, au nom de votre illustre aïeul, mon compatriote!
— Je ne vous interroge qu'en vous répondant, dit Hamiiton... Voilà tout ce que vous demandez : habit, canot et rameurs.
De Mersanes répara promptement avec ces habits d'emprunt sa toilette absente. Et quand il fut prêt :
— Quelle heure est-il, capitaine Hamiiton?
— Neuf heures. Mes officiers viennent de partir pour le théâtre.
De Mersanes serra la main du commandant et se précipita dans le canot.
Traverser la rade, le port, la ville, cela fut fait avec toute la promptitude dont peut disposer le pouvoir humain. Le jeune homme courut sur le flanc de la
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montagne comme sur mie plaine unie; son élan ressemblait au vol; ses bras étaient des ailes; le roc dur relançait son pied comme la planche souple du tremplin. Anéanti par cet effort sublime^ il aurait dû succomber en touchant le but; la vue de la Tilla Braschi le ressuscita.
Un domestique polonais récemment arrivé à Gènes, et investi de la confiance de sa mdtresse, attendait depuis très-longtemps le comte de Mersanes en rôdant autour de la villa. Dès que le jeune homme sortit du bois derrière la maison, il fut introduit dans une galerie inférieure, et, quelques instants après, dans xm salon où Tattendait la comtesse Hortensia.
La jeune dame, en voyant entrer de Mersanes dans un costume de marin et dans un désordre incroyable, ne le reconnut pas tout à coup et elle se leva pour fuir. Mais celui-d prononça quelques paroles en français et se fit reconnaître à sa voix. La comtesse sourit, et reprenant sa place :
— Je comprends, dit-elle ; vous avez voulu vous déguiser pour ne pas être reconnu ; vous avez réussi, monsieur le comte.
Anatole murmura quelques paroles confuses, dépourvues de sens, qui signifiaient tout et n'exprimaient rien.
— Monsieur le comte, poursuivit la jeune dame, je vous prie de m'excuser si je vous ai appelé ici à pareille heure. Vous devez avoir trouvé mon invitation bien singulière, n'est-ce pas?
— C'est à moi, madame, de m'excuser si je suis venu si tard. J'ai voulu faire un trop long détour, et je me suis égaré...
— Oh! j'ai bien compris; ne vous excusez pas... Monsieur de Mersanes, nous sommes seuls; mes domestiques dorment, et ma tante est dans sa chambre. Cependant il faut parler bas. Sur cette montagne Tat-
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ÉuxfpbkTe est si pure qu^uDe parole trop fortement accentuée est emportée à cent pas aux environs.
Pendant que la comtesse parlait^ le jeune homme la considérait avec des yeux remplis d'une expression indéfinissable : elle était belle à damner un ange; elle avait ce charmant désordre de chevelure et de toilette qui annonce une longue journée passée dans la plus fiévreuse agitation d'esprit; sa robe blanche^ simple et unie^ ondulait gracieusement jusqu'au tar bouret de soie où se croisaient deux pieds divins.
— Madame^ dit le comte avec un calme d'emprunt^ je serai heureux de mettre ma voix à l'unisson de la TÔtre.
"— Le malheur a cela de bon^ monsieur le comte^ qu'il donne l'expérience et l'observation avant la yieillesse. Le bonheur donne l'étourderie j l'infortune donne la réflexion. Je ne crois donc pas me tromper^ monsieor, ai je reconnais en vous un homme digne d'estime et de confiance.
La comtesse s'arrêta. Le comte baissa les yeux et garda le silence.
— C'est bien ! poursuivit la comtesse, ma parole n'a soulevé de votre part aucune de ces protestations broyantes qui annoncent un dévouement qui ne se dévoue jamais. J'ai lu votre lettre, monsieur; elle sort da CGBur comme la vérité ; je n'ai pas voulu voir dans cette lettre ce qu'on appelle une déclaration d'amour je ne la regarde que comme l'épanchement d'une âme qai dierche une sœur pour lui faire sa confession.
•— Madame, j'accepte tout.
— Ifaimenant, je veux vous rendre confidence pour eonfid^iee; je voulais retarder aussi longtemps que possible notre entrevue ; mais un accident est survenu Tautre nuit^ et je me sois décidée i vous appeler sui^ le-ehamp. Vous vous souvenez^ monsieur le comte^ en YeàànCamftrianf
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Anatole leva les yeax^ et joignit les mains convulsiyement.
La comtesse poursuiirit :
— A ce bal^ monsieur^ vous avez remarqué chez moi un changement subite et une émotion que je laissai trahir par mes larmes?
— Ouiy madame.
— Vous n'avez pas cherché à deviner pourquoi une douleur si vive m'accablait après tant de folle étourderie?
— Je ne devinai rien^ madame ; seulement^ je vous avoue que votre douleur me frappa bien plus que toute votre nuit de gaieté.
—De gaieté !.. pauvre monde ! comme on le traite!.. Et vous aussi^ monsieur^ vous avez cru à ma gaieté ?
Elle arrondit son bras d'ivoire vers un angle du salon^ et elle sonna. Un domestique parut.
— Stanislas^ dit-elle^ avez-vous fermé soigneusement toutes les portes ?
— Oui^ madame la comtesse.
— Toutes les fenêtres des salles basses!
— * Oui^ madame la comtesse.
— C'est bien; retirez-vous^ et ne dormez pas... Excusez-moi^ monsieur le comte^ dit la jeune dame^ si je passe d'une chose à une autre..
Elle soupira et appuya sa tète sur sa main^ son coude sur le coussin du divan; puis :
— Monsieur le comte^ c'est une lamentable histoire que la mienne^ une histoire comme les étoiles de mon pays n'en reverront plus. Vous savez que Varsovie mourut dans une bien terrible et bien sanglante nuit. Notre maison était à Praga^ dans la rue Saint-André. J'étais avec d'autres nobles dames dans les batteries polonaises^ lorsque ce faubourg fut pris. C'est là que j'eus le malheur de perdre mon mari. Il avait un commandement sur la Vistule; il périt comme tant
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d^autres hommes généreux, et je n'ai pas eu la consolation de lui élever un tombeau !.. Il faut bien peu de mots pour conter de grandes douleurs,
La jeune femme s'arrêta un instant et le silence de la nuit régna seul à la villa Braschi.
— Je rentrai chez moi, le désespoir dans Tâme; une nuit affreuse cDuvrait notre quartier; jamais plus affreuses ténèbres : amis et ennemis inondaient les rues. Ma maison avait été saccagée, mes domestiques avaient disparu, moins un seul, Stanislas, qui m'accompagnait. Je courus à la chambre où j'avais laissé ma pauvre fille, une fille unique, à peine âgée de quatre ans ; le lit était encore tiède, mais mon enfant n'y était plus ! Il y a un mot qui n'existe pas et que je voudrais inventer pour exprimer ma désolation de veuve et de mère. Je courus dans tous les appartements, je fouillai dans tous les recoins de la maison... ma pauvre enfant était perdue ! perdue!..
Un torrent de larmes inonda le visage de la jeune femme. Anatole de Mersanes laissa tomber sa tête sur ses deux mains et pleura.
— Monsieur le comte, poursuivit Hortensia en faisant un violent effort sur elle-même, je veux respecter votre noble douleur, qui est la mienne. Je n'entrerai pas dans des détails qui briseraient votre âme et ne me rendraient pas ma fille. Qu'il vous suffise de savoir que toutes mes recherches furent inutiles. J'ai prodigué l'or pendant quinze jours et quinze nuits. Mon ange n'a plus revu sa mère !
La comtesse Hortensia fit encore une pause, commo oppressée par de cruels souvenirs; puis elle reprit :
— Bien après ces afceux événements, un jour, je sortis comme d'un long sommeil; on me dit que j'étais à Berlin. Un long délire m'avait privée de la raison. Lorsque l'arrêt de proscription tomba sur notre famille, un domestique et un parent de mon mari me porté-
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rent mourante dans une chaise de poste^ et nous quittâmes le territoire polonais.
9 — Affreux ! affreux ! murmura de Mersanes.
— Je suis obligée de Pavouer à ma honte : après mes malheurs Je croyais n'avoir plus rien à redouter. . . eh bien ! lorsque j'appris que j'avais perdu la raison, lorsque je sentis encore dans mon cerveau fermenter le germe d'une folie incurable, une terreur inconnue glaça mon sang, et je ne pus supporter cet épouvantabJe avenir de mort vivante que j'allais traîner dans quelque enfer terrestre, au milieu d'autres êtres hideux, sanglants, échevelés, misérables comme moi. Dieu m'est témoin que ce n'était pas la mort qui m'effrayait.
La jeune femme parlait avec une voix tremblante et convulsive et le jeune homme n'osait interrompre cette pieuse confidence. Elle continua : #
— Souvent je suivais le fil d'une idée conmie pour essayer ma raison : je voulais m'assurer de l'état de mon cerveau, comme on éprouve du pied la planche du pont d'un abîme avant de la traverser. Mes premières idées se liaient entre elles avec assez de clarté : ensuite, à mesure que j'avançais dans cet examen de moi-même, je sentais monter à mon front comme une brume épaisse et brûlante; des flots d'étincelles tourbillonnaient devant mes yeux; une lueur livide couvrait d'un crêpe la création; des larmes enflammaient mon visage, et je me voyais rire aux éclats en passant devant de grands miroirs. Alors j'entendais le canon de Varsovie, si clair, si distinct, que je tressaillais à chaque coup. Je suivais de l'œil un cadavi'«j^A)ulant sous le pont de Praga; im ouragan de feu m'emportait dans une ville ténébreuse et désolée, comme Ninive à sa nuit suprême, et j'entendais les cris de ma pauvre fille, entrdnée dans les bois par une bande de bohémiens. £n sortant de cet horrible rêve> je me retrouvai
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à la même place où j'avais commencé dans le calme Texamen de ma raison; et le désordre de ma toilette, la rougeur de mon front, la sueur de mes cheveux, le frisson glacial de mes pieds, tout me faisait aisément deviner à quel excès de délire frénétique je m'étais élevée devant ces épouvantables visions I Chaque jour aggravait davantage la blessure de mon cerveau, et chaque jour mes terreurs devenant plus vives, je sentis que je ne pouvais me sauver de la folie que par une ardente et continuelle distraction. Je me lançai avec une sorte de joie dans la vie des voyages; je me cramponnai à la planche d'une berline comme un naufragé à la planche de son salut. Cette excitation de tous les instants eut pour moi des effets favorables. Mes crises furent moins fréquentes; j'avais des jours entiers de pleine raison; j'avais dans mes nuits quelques heures tranquilles, et un réveil plein de sérénité comme à Tâge de mon bonheur. A l'expiration de mon deuil, j'habitais Rome, et le tiers de l'Europe m'était connu.
La comtesse Hortensia s'arrêta encore une fois, et resta quelques minutes comme abîmée dans ses souvenirs. Anatole de Mersanes n'osait rien dire, dans la crainte de trahir l'émotion de son sœur. La comtesse poursuivit ainsi :
— Le monde m'avait tout enlevé : le monde avait été si cruel envers moi, que je ne me crus engagée dans aucune obligation envers lui. Je résolus de continuer cette vie d'étourdissement moral et de fatigue physique pour obtenir la complète guérison de mon esprit, me souciant fort peu des amères railleries d'une société qui, d'ailleurs, nous désole toujours, sur quelque sentier que nous passions. Une idée surtout me soutenait dans cette vie de gaieté hypocrite; l'espoir de retrouver ma pauvre fille : j'avais besoin de toute la plénitude de mes facultés pour calculer chaque
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jour de nouvelles combinaisons et arriver ainsi à cet heureux résultat. Souvent, la nuit, lorsque je quitte mes habits de fête dont Téclal ment à tous les yeux, excepté aux miens, je cherche encore à quel coin du monde j'écrirai une lettre pour demander mon enfant; et je souris amèrement à travers mes pleurs, quand ^
je songe à la stupéfaction qui saisirait ce monde '
joyeux que je quitte, s'il me voyait, après ma gaieté menteuse au bal, abîmée comme Rachel et Niobé dans mes incurables douleurs!
Aujourd'hui que le temps et le remède ont raffermi mon front, je puis me donner la volupté de la douleur sans retomber dans mes terreurs anciennes. Apurés avoir eu le facile courage de la mort, je m'applaudis d'avoir eu le courage de la vie. L'espoir est toujours là, vivant et doux comme une consolaaon.
Il m'est fort indifférent ie mentir par mon visage et mes habits à la foule qui me regarde passer : mais il y a toujours quelqu'un dans cette feule aux yeux duquel on tient à paraître ce que l'on est. Souvent, après avoir bien regardé autour de soi, on ne consentirait à rire que pour une seule personne, et si celle-là vous applaudit, l'assentiment ou la censure des autres vous touche peu. C'est ce qui explique aujourd'hui, monsieur le comte, ma position vichà-vis de vous. Si j'ai hâté l'heure de cette confidence, je vais vous en donner la raison.
Vous ne serez point étonné, maintenant, si je vous dis que mes nuits sont souvent si agitées qu'elles s'écoulent sans sommeil. La nuit dernière, comme je regardais blanchir l'aube sur la mer, à travers les Persiennes de ma chambre, je vis passer sur la terrasse un homme dont l'allure était pleine d'audace et de résolution. Je le reconnus tout de suite; c'était ce jeune seigneur sicilien, qui a de l'esprit comme en ^
aurait un mandrille s'il parlait; c'était le comte Val ;
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di Nota. Que cherchait cet homme à pareille heure et dans ce désert? A coup sûr, il ne courait pas après une bonne action^ soit dit sans le calomnier. Il rôdait^ les narines au vent^ avec de souples ondulations de corps^ comme la panthère autour de Tétahle ; A je voyais luire, dans le crépuscule, ses yeux fauves, qui semblaient mesurer la hauteur des balcons. Cette apparition m'a effrayée. Rien ne trouble Pesprit comme de savoir qu'une mauvaise pensée tourne autour de vous, et qu'elle n'attend que l'heure propice pour se traduire en mauvaise action. Il faut d'ailleurs bien moins que cela pour alarmer une femme Isolée, une étrangère sans protection, et que chacun, faible ou puissant, croit pouvoir insulter de la brutalité de son amour, parce qu'il n'y a pas à c6té d'elle une épée au bout d'un bras.
Le comte Anatole se leva vivement, et étendant sa main droite sur la belle veuve, il dit avec une voix calme :
— - Un seul mot de votre bouche, madame, et le défenseur sera trouvé.
^— Oh! monsieur, dit la comtesse avec mélancolie, si j'avais un défenseur à choisir, je n'irais pas le chercher hors de cette maison, croyea-le bien. Mais vous n'êtes pas mon mari, mon frère, mon parent, mon compatriote. Votre courage, monsieur le comte, votre dévouement ne seraient qu'un scandale de plus et ne me protégeraient pas. Je vous ai appelé ici pour nmdre témoignage à la vérité, non pas demain, ni à aucune a?itre époque, rapprochée ou loiniaiue, que je puisse déterminer, mais quand les convenances pormeiln.nt que cela soit ; je veux que vous puissiez allesler par serment que voua avez vu le comte Val di Nota rôdcf autour de celle denieure comme un bandii\ car c'csl un homme d'acharnement, il reparaiij a celle nuit, j*eD suis rerlaine. Si cet homme n'a
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pas quelque violent projet d'attaque nocturne, il a un projet plus infâme encore; il veut me déshonorer de la manière la plus lâcher, ^,\ veut faire croire 4 des rendez-vous en descendant de Villa-Braschi au lever du soleil, et d'un pas secrètement ostensible, et silencieusement bruyant, ainsi que se vengent certains hommes dédaignés. S'il le faut, monsieur le comte, vous me serez témoin im jour que le comte Fabiano n'a jamais franchi le seuil de cette maison.
De Mersanes étendit horizontalement la main vers la comtesse sans prononcer une parole.
Dans toutes les conjectures que le comte Anatole avait faites en montant à la villa Braschi par ordre d'Hortensia, il avait tout prévu excepté la tournure que venait de prendre ce rendez-vous nocturne et mystérieux? Eh bien! les nobles âmes sentiront qu'à tous les incidents prévus ou imprévus, y compris celui qui était le plus doux au cœur d'un jeune homme passionné, le comte de Mersanes aurait encore préféré ce chaste entretien, cette confidence intime, cette nuit de pieuse révélation.
Alors, prenait la parole, il raconta ses événements du dernier jour et du derriier soir à la jeune dame qui l'écouta, la bouche béante, les yeux fixes, comme si cette narration eût justifié ses craintes ou ses pressentiments de la veille.
— Comte de Mersanes, dit-elle en prenant la main du jeune homme, tout ce que vous venez de me raconter est l'œuvre du Sicilien. Mais, au nom du ciel^ comte Anatole, point de vengeance ! point de scandale ; songez que maintenant votre conduite ne vous appartient plus.
— Liez ou déliez mes mains, madame, j'obéis.
Au même instant, le visage de la jeune femme se couvrit de pâleur, et de Mersanes sentit sur sa bouche la plus belle et la plus blanche des mains.
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Hortensia se leva sur la pointe des pieds^ et fit signe à son compagnon de la suivre aux appartements supérieurs.
Anatole suivit le signe et monta l'escalier, réglant son pas sur le pas de la comtesse; cependant, malgré leurs précautions de prudence silencieuse, leur souffle trouvait encore un écho dans le sonore vestibule de marbre de la villa.
Arrivée à la galerie du premier étage. Hortensia dit à Poreflle d'Anatole :
— Je ne me suis pas trompée, mais je ne l'attendais pas si tôt.
De Mersanes désigna par une pantomime interroga* tive le comte Fabiano. Un signe de tète répondit oui.
Anatole croisa les bras sur sa poitrine et les éleva par-dessus son front presque en même temps.
Le doigt indicateur de la jeune femme désigna une persienne dans une salle obscure. C'est là qu'ils prirent position tous deux.
Cette scène muette au milieu de la nuit donnait une volupté ineffable au cœur d'Anatole ; elle fondait d'ailleurs l'ère d'une intimité douce que rien ne pouvait plus rompre et qui permettait de tout espérer dans l'avenir.
C'était en effet le comte sicilien.
On le reconnaissait aisément dans l'ombre à cette allure de fierté audacieuse qui n'était qu'à lui. Il examinait la façade de la maison, comme ferait un général qui viendrait dans Us ténèbres étudier une place forte pour donner assaut le lendemain : rien dans ses mouvements ne trahissait la moindre émotion, la moindre crainte : parfois il se promenait, pensif sur la terrasse, comme s'il eût^ié le msdtre de la maison, et que l'insomnie d'une chaude nuit d'été l'eût chassé de son alcôve. Puis, on le voyait tressaillir sous l'obsession violente d'une idée, et ses yeux siciliens," fixés sur les balcons, étincelaient comme deux astres de si-
iW LA COMTESSE HORTENSIA.
nistre augure sous Tébène des cbeveux : et quand le moindre bruit sortait des bois ou montait de la mer^ il inclinait son oreille vers le point soupçonné de receler quelque mystère nocturne^ et la simple ondulation de son corps annonçait que Pagile démon était prêt à Tattaque ou i la fuite^ selon les exigences du moment.
Cette nuit^ que la saison faisait si courte^ n'amena aucun autre incident. A Faube^ le comte Fabiano disparut comme une vision nocturne effacée par le premier rayon.
De Mersanes n'avait prêté qu'une faible attention aux accidents du dehors ; il s'était enivré d'amour au voisinage de Ja femme adorée; cent fois^ dans cette nuit d'émotion^ la jeune femme avait laissé tomber, à son insu, ses cheveux et son soui&e sur le front d'Anatole; et la molle clarté de l'aurore qui réjouit les yeux ne rencontra cette fois qu'une malédiction muette, partie d'un cœur trop fortuné pour la bénir.
Un point lumineux dorait la plus haute cime des montagnes de l'est, mais la campagne gardait encore un reflet des étoiles, lorsque le comte de Mersanes prit congé de la comtesse.
— Moi aussi, lui dit-il, madame, moi aussi, je suis proscrit. 11 m'est défendu de mettre le pied dans la ville. Je vais, par de longs détours, réclamer encore l'hospitalité du Cambrian, et là je demanderai justice au représentant de mon pays... Et maintenant, madame, quand aurai-je le bonheur de vous revoir?
— Vous concevez, monsieur le comte, qu'il m'est impossible de prolonger mon séjour à la campagne; je descendrai à Gênes après le soleil levé. Vous en avez assez vu, maintenant, par vos propres yeux, pour savoir à quoi vous èu. tenii mr les calomnies que le :Tionde attache à mon nom... Adieu... comte de Mer^ sanes; il ne vous sera pas difficile d'obtenir justice...
mais je yous recommande encore une fois^ au nom du ciel...
— Dites au nom de votre patronne^ madame.
— Je vous recommande d'éviter tout scandale avec ce démon sicilien.
— Madame, je vous le jure, mes lèvres sur votre noble main... je suis entré dans une maison, je sors d'un temple.
De Mersanes s'élança lestement du vestibule sur la terrasse , et tournant la maison, il s'enfonça dans le bois, et atteignit bientôt la cime d'un escalier taillé au-dessus d'une petite vallée cpii conduisait à la mer hors de l'enceinte des remparts.
Arrivé aubas de cette échelle deroc, le jeune homme doubla un angle de terrain, et se trouva face à face avec un homme qui recula deux pas, en s'écriant :
— Vous ! ici I monsieur'.
C'était le comte Fabiano Val di Nota.
La chose qu'on appelle le hasard, et qui dans les existences orageuses est toujours si bien combinée qu'elle devrait enfin perdre ce nom, avait conduit Fabiano vers ce chemin, tout nouveau pour lui, comme pour Anatole.
Le premier homme qui vit le premier lever de soseil ne montra pas à cet astre une figure plus bouleversée d'étonnement que celle de Fabiano en reconnaissant le jeune Français.
Le Sicilien, par un instinct naturel, après avoir proféré son exclamation, mit sa main droite sur le pommeau de son poignard. Heureusement il n'y avait point de chance pour accomplir un crime ténébreux : à droite et à gauche du sentier, des religieux de Saint-François partaient pour la quête, et de pauvres paysans pour le travail.
De Mersanes mesura des yeux la taille du Sicilien, et continua sa route, sans ralentir ni bâter le pas;
mais Fabiano lui barra le chemin^ et le força ainsi de s'arrêter un instant.
— Nous njB sommes pas seuls» dit Fabiano» et nous parlerons bas...
•— Monsieur» interrompit de Mersanes d'un ton brusque et fier» tous n'avez rien à me demander» et je n'ai rien à vous répondre» moi !
•* Je voudrais savoir» dit le Sicilien avec un calme hypocrite» lequel de nous deux» ce matin» est l'espion de l'autre.
— Je ne veux rien savoir» moi ! dit de Mersanes de l'air d'un homme qui a peur de sa colère. Rien! laissez-moi passer» monsieur.
— £h bienl je sais » moi» dit le Sicilien en jetant aux pieds d'Anatole une fleur d'hortensia» je sais que vous êtes un lâche ; passez !
Le comte de Mersanes ne répondit pas un mot; il continua sa route tranquillement jusqu'au bord de la mer» et la première barque génoise qu'il trouva sous son pied le conduisit à bord du Cambriam.
LA TADOLINA.
Une semaine après cette rencontre» Fabiano écrivit à son ami Octavien d'Oropeza la lettre suivante ;
Gènes... Jotn ^ës^.
a Mon cher Octavien»
a D'après mes calculs» cette lettre^ que je &is triple» doit te trouver à Varsovie» à Berlin ou à Vienne.
a Tu n'auras pas oublié d'écrire à notadame Virginie Debard pour mettre ton amour à ses pieds» et j'espère
LA COMTESSE HORTENSTAi 149
bien que tu épouseras^ dans la première semaine de juillet, cette héritière du comte de Mersanes. C'est une aJBPaire convenue.
a .Fattends tous les jours de toi une lettre de Varsovie qui doit m'apprendre bien des choses importantes, et dont mon adresse doit tirer un parti merveilleux. J'aimerais mieux te voir arriver toi-même en guise de lettre.
c La belle comtosse est en ville depuis quelques jours; elle n'a reçu que le marquis ; c'est toujours l'homme dangereux par excellence. Je suis maintenant son meilleur ami. J'ai fait chasser des États de Sardaigne le comte Anatole ; mais le drôle s'est réfugié à bord du Cambrian, et dans ce fort inexpugnable, il négocie diplomatiquement pour rentrer à Gènes. Il ne réussira pas. Le marquis Viani ne me fait aucune confidence : je ne connais pas un péché plus capital que cet homme-là, qu'il £âut deviner à travers son mysticisme épais, son pathos scientifique et sa froideur de diplomate. Je lui prépare un tour de son métier.
a Quand j'aurai déblayé ma route de tous les buissonsépineux quime voilent l'adprable femme, j'agirai; tu me connais, lorsque j'agis!
a J'espère aussi que tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Debard, ta future, de se hâter de vendre tous les immeubles de la succession, et de placer l'argent en bonnes mains. Anatole de Mersanes est ruiné; il restera ruiné. Les belles comtesses n'aiment pas longtemps les ruinés.
« Adieu; éventre Varsovie, et arrache-lui du cœur le secret d'Hortensia.
« Ton fidèle banquier, a Comte V. D. N. »
P. S. a J'ai fait une découverte. L'Anatole est un poltron ; je crois que la comtesse a des bontés pour lui ;
lîO U. OOMTESSE HOKTENSU.
mais tu conçois que dans ma position je suis obligé de refouler la médisance dans ma houche. Si je parlais^ je serais ridicule comme un mari^ puisqu'aux yeux du monde, les yeux du marquis exceptés, je suis le favori de la comtesse. Il y a donc des occasions où l'on est forcé d'être discret et de respecter l'honneur des femmes. Je n'aurais jamais cru cela; me voilà vertueux par nécessité ! i»
Cette lettre écrite, le comte Fabiano courut chez le marquis Yiani.
U traversa galeries et salles d'un pas déterminé^ comme l'ami intime de la maison, et il s'annonça luimême à la porte du cabinet. Le marquis s'occupait en ce moment d'une correspondance fort active au sujet de l'afËdre de M. de Mersanes, que défendaient énergiquement le consul de France et le commandant Hamilton.
— Bonjour, marquis, eut Fabiano en se précipitant sur les mains de Yiani ; avez-vous un engagement pour ce soir?
— Pour ce soir? dit Viani préoccupé; pour ce soir?.. Attendez..., non...; j'ai ma soirée libre, cher comte.
— Dieu soit loué !.. Ma tante, la marquise Gesualda Grimaldini, qui, par parenthèse, vous aime de tout son cœur, réunit ce soir quelques intimes autour d'un plateau de sorbets. Nous sonmies bien aises, ma tante et moi, de vous présenter ce soir le marquis d'bola- Bella et sa femme... Vous allez dire oui.
— Cela vous oblige, mon cher comte?
— Gela m'enchante.
— Accepté.
— Oh ! si c'étaient de ces ennuyeux personnages qui voyagent pour faire des lieues, et compter les marquis et les princes qu'ils rencontrent à travers l'Italie, je vous dirais le premier, ne venez pas. Mais je vous
promets des étrangers hors de ligne. Le maïqois d'Isola-Bella est un érudit de vingt-cinq ans qui a vécu deux siècles à Rome. C'est Tami intime du célèbre Vescovagli^ qui a déterré tous les faux dieux d' Anaximandre, dePraxitèle et dePhidias. La marquise dlsola- Bella sa femme^ est une jeune Parisienne de vingt ans ; un ange ! Fort belle personne ; une blonde dorée au soleil^ avec des mains blanches comme la neige^ et des pieds d'enfant. J'ai vu avec plaisir qu'elle menait son mari par le nez^ qui est fort long^ comme le nez des antiquaires. Cela soit dit sans mauvaise intention, car^ vous le savez^ la médisance m^est en horreur.
— Eh bien ! cher comte Fabiano^ agissons sans façon entre nous; j'ai beaucoup à fkire aujourd'hui; vous allez me laisser à mes travaux^ et je me dédommagerai ce soir de ce que je perds ce matin en ne causant pas avec vous.
— Ah! voilà les procédés que j'aime! mon cher Viani; voilà^ certes^ la vie comme je la comprends !•• Adieu^ je me sauve; à ce soir. Sabrez votre travail^ et soyez à nous de bonne heure.
— Adieu^ comte Fabiano.
Le comte sicilien employa le reste de sa journée à combiner des plans à Villa-Bianca ; il s'était chargé de faire les invitations à la soirée de la marquise Grimaldini^ et il ne voulut admettre aux salons intimes de sa ta^te que cinq ou six familles bien connues de lui.
A l'heure indiquée^ le comte Fabiano était déjà sur le seuil de la porte du premier salon pour recevoir les invités, lise posait avec une fatuité charmante devant les groupes^ lançait la conversation sur un siyet joyeux^ et se replaçait à son poste d'introducteur^ dès que les propos étaient animés.
Comme chacun se montrait avide de savourer ce qu'on appelle les délices de la conversation^ le comte Fabiano n'eut pas besoin d'exciter beaucoup son
ISS LA OOUTESSB HORTENSU,
monde. Les langues effrénées jaillirent aussitôt comme des aiguillons de serpents.
On servit à ce festin trois ou quatre réputations de femmes; et la faim exigeante des convives n'était pas assouvie.
Un jeune homme qui n'avait pas encore payé son écot^ se doçna^ sur son fauteuil^ un léger balancement de corps, et dit :
— A propos, mesdames, puisque le marquis Viani est absent, nous pouvons lui donner un tort; vous savez qu'il se marie.
— Avec la comtesse de Varsovie; c'est une nouvelle vieille de six mois, dit une voix aigre de vieillard incorrigible.
— Il parait que le comte Fabiano a rompu avec elle? dit quelqu'un.
— Mais, dit un monsieur qui était debout devant la cheminée, et qui accompagnait chaque mot d'un coup de lorgnon sur sa main gauche, mais il me semble que Fiabano a été d'une constance adorable; il a vécu deux longs mois avec sa comtesse I soixante jours, un carême et demi!
— Je ne sais trop vraiment ce qu'on trouve de rare dans cette femme I dit un monsieur qui regarnit amoureusement une dame d'une laideur idéale; une femme n'a qu'à prendre la peine d'être étrangère pour être mise sur un piédestal.
— Son physique me conviendrait asses, dit un corntessino qui avait un cordon de montre en cheveux noirs sur un gilet blanc; mais je n'aime pas son caractère : elle a dans sa tête la cervelle d'un moineau; c'est une folle qui ne rêve que bals, spectacles, intrigues, festins, et qui dit son fait à un homme avec l'audace d'un grenadier.
— Excepté pourtant, lorsque l'homme est jeune et beau^ dit un monsieur d'un certain âge qui mettait
beaucoup de malice dans le yerre de ses lunettes. — ^L'observation est bonne^ remarciua le comtessino.
— Croyez-vous que nous la yerrons ici ce soir? demanda une douairière prude.
— Oh! non, répondit un homme grave; la comtesse Grimaldini a choisi son monde ce soir; la marquise a du tact. D'ailleurs, la comtesse polonaise s'est retirée à Villa-Braschi.
— £t pour cause ! dit un avocat mystérieux.
— Ah ! fit Phomme grave.
— La villa Braschi est devenue un nid d'intrigues aujourd'hui, dit un interlocuteur sérieux avec un accent de vertu indignée.
— Chut ! dit le groupe^ void le marquis Viani.
La mdtresse de la maison causait avec une de ses amies ; elle se leva pour recevoir dignement le marquis Viani; Fabiano prit son bras avec une fsuniliarité d'ami, et fit plusieurs tours de salon avec lui en causant de choses indifférentes.
Tout à coup on annonça M. le marquis et madame la marquise d'Isola-Bella.
La transformation était merveilleuse. L'œil mftme de Fabiano faillit se tromper.
Antonini avait laissé sur son visage fort peu de place à la chair^ presque toute envahie par les lunettes, la moustadie et la barbe, il portait son habit de soirée avec l'aisance d'un dandy consonmié. 11 marchait nonchalamment et la tète un peu inclinée, comme un jeune homme que l'étude a rendu de bonne heure grave et méditatif: le mouvement gracieux qui inclina et releva son torse, sur le seuil du salon, annonçait un noble seigneur, qui, dans sa vie, avait salué toute l'aristocratie de l'univers.
La Tadolina était digne d'un tel cavalier.
Elle portait une robe blanche brodée à jour sur un fond rose; ses bras s'échappaient de deux cascades de
dentelles ; ses cheveux, ornés de tresses supplémentaires, étaient entremêlés de fleurs de crista-gaUi dont les reflets écarlates donnaient au front et aux yeux un éclat ' enivrant : comme luxe de toilette, elle avait noué à son cou, avec une négligence adorable, dix mille écus de diamants, de prima donna, équivoques bijoux qui empruntent leurs étincelles au lustre d'un théâtre ou aux bougies d'un salon.
Fabiano, masqué d'un sérieux superbe, présenta ces deux visiteurs à la marquise Grimaldipi, laquelle retint à côté de son fauteuil la marquise d'Isola-Bella. Le prétendu mari se mit à passer en revue les tableaux en prenant de magnifiques poses de connaisseur.
La Tadolina fut également présentée au marquis Viani, qui venait de s'asseoir dans le groupe de madame Grimaldini.
— C'est vraiment un miracle d'avoir décidé mon mari à sortir de l'hôtel ce soir, dit la Tadolina d'une voix nonchalante et avec des minauderies de chatte métamorphosée en femme, mon mari passe à l'état d'ermite de jour en jour. Il est absorbé par son grand ouvrage.
— Ah ! dit le marquis Viani, M. d'Isola-Bella s'occupe d'un grand ouvrage î
— Hélas ! oui, marquis Viani; et vraiment cet ouvrage est mon cauchemar. 11 yeut démontrer au monde Bavant que le temple des Géants ou de Jupiter Olympien en Sicile n'a pas été bâti; et que les Grecs, pour flaire une niche à la postérité, n'ont taillé qu'un seul tronçon de colonne, avec des canelures qui peuvent servir de guérites à trente sentinelles.
— Mais croyez-vous, madame, que les Grecs aient été capables d'une pareille mystification ?
— Au nom des Grecs, marquis Viani, n'élevez pas un doute de cette nature devant mon mari; il nous ferait un discours jusqu'au lever du soleil; il nous
LA COMTESSE HORTENSU. 125
parlerait de son ouvrage; c'est bien assez qu'il l'écrive.
— Ferez-vous encore un long séjour en Italie? demanda la marquise Grimaldini.
— Nous avons tout vu, madame, et je brûle de rentrer dans ma jolie peti^ maison du boulevard des Capucines, à Paris. Maman et ma sœur se désolent; une toute petite sœur de onze aas qui m'écrit des lettres charmantes, chère ange! Mon mari va faire encore, pour son ouvrage, une tournée en Sicile, et je l'attendrai à Gènes. A son retour nous partons pour Paris.
— Vous me permettrez, madame^ dit la marquise Grimaldini, de vous faire les honneurs de notre ville.
— Ce sera une bonne fortune pour moi, madame. Gènes me parait au premier coup d'œil une ville fort agréable. Je n'aime pas Venise ! Oh ! quelle réputation usurpée I Venise ressemble à une ville qui se noie par ennui, et l'on est tenté de la retenir par sa chevelure de clochers.
— Ah! c'est délicieux! s'écria le comte Fabiano; voilà un trait qui restera !.. Et Naples^ madame d'Isola- Bella, que pensez-vous de Naples?
— Ne me parlez pas de NapJes, comte Val di Nota ! n me sembre, quand je m'y endors, que je dois me réveiller le lendemain dans un vitrage de musée avec une étiquette sur le front, comme toutes les victimes du Vésuve. J'ai quitté Naples avec joie en secouant la cendre de mes pieds.
— Adorable! dit Fabiano... Et Livourne, madame, que pensez-vous de Livourne?
— -Livourne n'est pas une ville; c'est une rue sur le }>ord de la mer, une grande rue pleine de gens affairés qui ne font rien. J'aime mieux Pise, avec sa population de palais qui ont anéanti les habitants.
— Mais Florence! dit Fabiano en fredonnant ces mots comme Vandante d'une cavatine.
126 LA G0MTS88E HORTENSU.
— Ah ! Florence ! Florence I chanta la Tadolina sut i le même air; votre Florence m'a donné les vapeurs ;
je ne connais rien d'ahominable comme ces statues
qui vous regardent passer du haut de trente pieds^ et
qui vous poursuivent partout et qu'on retrouve tou- !
jours et qui vous lancent des œillades de Gibelins. (
J'avais fini par croire que j'étais une statoe moi-même '
et que j'allais me briser en marchant.
Le faux marquis d'Isola-Belle^^ «'avança gravement vers la marquise Grimaldini et àiî, en appuyant sur chaque mot :
— Je vous fus mon oomplin^^t^ madame^ sur les tableaux de votre salon^ ce sont de véritables magni- { ficences^ comme nous disons en terme d'agathophiles. ^ Vous avez là une nymphe endormie de Gentileschi-
Lomi que je regarde comme une rareté. Ce paysage
de Poêlenburg est ravissant comme étude complète
des grands phénomènes de l'air et de la lumière. |
est fâcheux que ce Poêlenburg ait deux repeints. j
— C'est ma foi vrai I s'écria le comte Fabiano; il y
a deux repeints! marquis d'Isola-Bella^ vous avez dé- I
couvert ce défaut^ à la bougie^ du premier coup ! c'est
fort!
— L'habitude! l'habitude! dit le faux marquis d'Isola-Bella^ d'un ton modestement orgueilleux.
— Voilà ce que je n'ai jamais compris 1 dit la Tadolina; mon mari a étonné tous les artistes par son coup d'œil. L'hiver dernier, à Livourne, il acheta, pour deux louis, au bazar de M icali, un tableau dont je f i'aurais pas donné deux pauls. A Rome, le cardinal Somaglia nous offrit trente mille écus de ce tableau. C'était un chef-d'œuvre de Schidone, le Christ au jardin des Olives. Mon mari pria le cardinal de l'accepter à titre de don. Je n'ai jamais vu un cardinal
plus heureux. '
Le mouvement de la soirée détacha successivement
LA. GOMTESSB HORTENSIA. 437
les interlocuteurs du groupe de la marquise Grimaldini; Fabiano entraîna Antonini dans une embrasure de croisée, et ils affectèrent tous deux de se plonger au fond d'un entretien sérieux, loin des colloques futiles. La Tadolina se trouva, comme par hasard, en tête-à-tète avec le marquis Viani.
— Vraiment, madame, dit le marquis, '.'ous devez être fière d'un mari tel que le vôtre.
— Mais, il me semble, marquis Viani, dit la Tadolina, que je n'ai rien à gagner à la science de moji mari, et que je ne suis pour rien dans ses triomphes. Les maris de ce genre-là s'occupent d'ailleurs fort peu de leurs femmes. Le mien, par exemple, passerait toute une nuit en extase devant un tableau. Le soir de mes noces je le perdis. Je le fis chercher par mes gens; on le trouva en contemplation devant un paysage d'Hobbema.
— C'est incroyable !
— Oui, marquis Viani^ c'est ainsi. Mon mari raffolerait de moi si j'étais morte depuis deux mille ans, ou si je figurais à l'huile sur une toile signée Van Dick. Les savants n'aiment que la nature morte ; j'ai le tort d'être vivante aux yeux de mon mari... Maintenant, il va se donner encore un congé matrimonial de deux mois pour aller prendre des coups de soleil sur la cheville du mont Etna... On peut dire que la femme d'un savant est veuve du vivant de son époux... Hélas ! il faut se résigner.
— Eh bien! madame la marquise, vous aurez le temps de faire ample connaissance avec notre belle ville de Gènes. Nous serons tous à votre disposition.
— Mon Dieu, je ne sais comme je suis faite, mais je ne suis pas curieuse du ^ut... Il est vrai que lorsqu'on a vu Paris!.. Je passe, moi, devant tous vos monuments avec une peur horrible des lézards. Les vieux Romains n'ont travaillé que pour loger les rep*
tiies. Si vous saviez ce qu'on éprouve sur une ruine, en souliers de satin!.. Non, non, ce n'est pas cette folle vie de vagabondage aitistique qui était dans mes vœux. J'aurais voulu un mari qui ne s'occupât que de moi, qui n'aimât que moi, qui ne regardât que moi. C'est peut-être un tort de notre organisation; mais les femmes sont ainsi faites; elles sont jalouses de toutes les attentions que leurs maris accordent même à des objets inanimés. Croiriez-vous, monsieur, que j'ai brisé une bacchante dans le cabinet de mon mari? Isola-Bella m'en a gardé rancune six mois.
— Cela fait l'éloge, madame, de l'amour que vous portez à votre mari.
^ Oh ! monsieur, vous me jugez avec trop de bonté ! dit l'actrice avec une minauderie de duo bouffe. Je suis mariée depuis six aas; on m'a épousée à quinze, comme étude... Si l'amour nous a visités l'un ou l'autre dans ces six ans, je vous affirme que l'amour a gardé l'incognito.
£n ce moment la marquise Grimaldini vint s'asseoir à côté de la Tadolina et lui présenta un sorbet.
Le comte Fabiano fit un léger signe au marquiç Viani, qui se leva et vint le rejoindre.
— Cher marquis, dit Fabiano avec une voix suffoquée par l'enthousiasme, je viens de causer avec d'Isola-Bella... Quel puits de science! c'est une bibliothèque à deux pieds!
— Sa femme est ravissante, exquise, divine, mon cher comte!
— Oh ! que parlez-vous de la femme ! Le mari m'a cité toute là vie del Giovanni di Matha!.. Je miis écrasé.
— Et la marquise! la marquise!
— Oui, mon cher Viani, je conviens que la marquise est délicieuse. C'est une véritable Parisienne. Vénus était Parisienne.., Regardez-la marcher... On
croirait voir la plus belle des Grâces qui a perdu ses deux sœurs... Quel malheur pour moi que son mari soit mon ami et mon compatriote ! En Sicile nous respectons les femmes de nos amis ; c'est passé dans les mœurs depuis la questure de Gicéron^ qui a écrite à Syracuse^ un fort beau chapitre là-dessus^ comme vous savez.
— C'est que... malgré ses vingt-cinq ans^ le mari ressemble bien...
— A un mari ; vous avez raison, cher Viani. Oui, d'Isola-Bellame parait prédestiné à quelque catastrophe domestique. Au reste, il a tant de nobles distractions pour se consoler d'une distraction de sa femme ! Voilà le plus beau privilège de la science!..
— Parlez-vous sérieusement, comte Fabianot
— Cher Viani, je parle toujours sérieusement : demandez à tous mes vieux camarades. Oui, la science console de tout, même de ^infidélité d'une femme et d'un ami... Vous concevez très-bien, marquis, que d'Isola-Bella court à son malheur, tète première. Le voilà qui part une troisième fois pour la Sicile 1 et il laisse sa femme à Gènes 1 Gènes, ville pleine déjeunes gens comme nous, qui ne demandent pas mieux d'adoucir l'ardeur de Tétude par le charme des galanteries.
«^ Vous croyes donc, dît Viani d'un ton nonchalant qui visait à la finesse, vous croyez donc que ce mari laissera cette charmante femme dans une hôtellerie?
— Dans une hôtellerie, non; il est trop bien élevé pour faire une pareille inconvenance! mais, ainsi qu'il vient de me le dire lui-même, il a loué ime jolie petite maison à VAqua-Sola, entre cour et jardin; et la belle marquise y attendra le retour de son mari, comme dans un couvent, avec sa femme de chambre et deux domestiques. Voilà le plan du marquis. Cependant, gardons ce secret pour nouSi '^
130 Li. COMTESSE HORTENSIA.
Fabiano fit un signal convenu^ et Autonini vint se mêler à leur conversation. Le faux marquis fit un salut imperceptible, et adressant la parole à Viani :
— Marquis Viani, j'ai quelques recherches à faire pour mon grand ouvrage; ave^vous en ville quelque bibliothèque où je puisse butiner!
— J'espère bien, marquis d'Isola-Bella, que nous trouverons à Gênes tout ce qu'il vous faut. Nous vous présenterons à Brignole, à Durazzo, à Pallavicini.
— Il me faut VIstoria universale de Bianchini, ou bien celle de Galazzo Gualdo.
— Oh ! nous aurons cela, dit Fabiano.
— Il me faudrait encore, poursuivit Antonini^ la Vita ai Mon Romualdo, par Gastgnizza.
— Nous demanderons cela aux chartreux, dit Viani.
— Pourrai-je me procurer aussi la Roma Sacra de Cecconi?
— Mais je pense que oui, dit Fabiano; Je m'en charge.
— Ou à défaut, il Rittrato ii Roma^ de Morlani?
— Ah l je crois que je l'ai, dit Viani; oui, je l'ai chez moi.
— J'aurais aussi un besoin indispensable d'un ou^ vrage fort rare de Vilopoggio, intitulé : Antipaila ^ Franceii e SpagnulL
— Ah! vous pouvez compter sur celui-là, dit Fabiano; je l'ai vu chez le marquis di Negro.
— Voilà tout, dit Antonini; pardon, messieurs, de la peine que je vous donne... Il est déjà fort tard pour moi... j'ai fait un extra ce soir... Nous allons prendre congé de la marquise Grimaldini.
Il y eut alors un échange de formules obligées, et les groupes se dirigèrent vers la porte, où la marquise Grimaldini et son neveu reçurent les adieux et les serrements de main«
LÀ JOMTESSE HORTENSIA. 431
Viani sortit le dernier, et ses dernières paroles furent celles-ci :
— Mon cher comte Fabiano, le marquis d'Isola- Bella est un puits de science, cela est vrai, mais sa femme est mi miracle de grâce et de beauté; vous avez découvert le mari, et moi la femme.
— i:h bien! dit Fabiano en riant, gardons chacun nos conquêtes.
— J'accepte de grand cœur, diî Viani.
— Je crois bien, dit Fabiano, vous avez pris la plus belle moitié.
— Adieu, comte Fabiano, je vous attends demain; nous ferons ensemble nos visites aux d'Isola-Bella.
lA XAISON DE L'AQUA-SOLA.
Le comte Fabiano avait complètement réussi dans ses projets sur le marquis Viani ; sa perspicacité avait bien jugé la position de cet homme vis-à-vis de la comtesse Hortensia. Le rusé Sicilien comprenait que le marquis, abusant de son pouvoir si redoutable contre une femme proscrite, devait à la longue arriver à une intimité qui le rendrait madtre absolu de la maison Brachi ; qu'il était donc urgent de saisir une de ces heures où la passion d'un amoureux de cinquante ans se décourage devant une résistance invincible, pour lui montrer dans le plus prochain avenir quelque conquête brillante et facile dont l'espionnage du monde- ne connaîtrait pas le secret; puis, lorsque des combinaisons infernales auraient écarté ce dangereux rival du salon de la ^mtesse, il serait facile d'arriver à un autre résultat encore plus décisif.
De Mersanes était toujours à bord du Cambrian, où il attendait à toute heure une solution avantageuse pour lui.
Le comte Fabiano avait établi autour de la maison Braschi un espionnage vigilant pourdécouvrir cet autre rival qu'il n'avait plus revu. Le chef de ces espions était Antonini; il avait dépouillé Thabit du marquis d'Isola-Bella pour revêtir Tuniforme indigent des Faccbini génois. La hardiesse de cet homme était si grande, qu'il entra, en plein jour, déguisé en quêteur franciscain, dansle palais Braschi, où il fit une visite domiciliaire, sans être aperçu par les domestiques.
Au centre de son réseau d'intrigues, Fabanio passait du calme froid à l'activité dévorante, selon le besoin de la situation, et il attendait toujours, pour frapper un coup décisif, une lettre dernière qu'Octavien lui avait récemment promise, et qui devait partir de Varsovie ou de Berlin.
Le marquis Viani avait cru devoir suspendre ses visites au palais Braschi depuis l'ordre d'expulsion qu'il avait donné un peu trop despotiquement contre H. de Mersanes.
Étonné de l'appui que le jeune Français avait trouvé ^ez le consul de France et le commandant Hamilton, il soutenait encore son droit contre l'autorité supérieure par des raisons spécieuses ou mensongères, mais à la fin, il paraissait incliner vers un accommodement; car il redoutait surtout que le gouverneur ne découvrît, à force d'enquêtes, que cet ordre de proscription avait son origine dans un accès de jalon sie et une intrigue de salon.
De son côté, la comtesse Hortensia ne savait à quel motif attribuer la retraite du marquis; et, bien que ses visites lui fussent odieuses, elle voyait encore moins de dangers pour elle dans cette obsession quotidienne d'un amour qui éclatait en menaces, que dans
cette mystérieuse et soudaine absence qui laissait supposer toute chose sinistre à l'imagination.
La position de nos personnages étant ainsi établie à cette.phase de notre histoire^ nous entrerons dans la petite maison de VAqua-Sola, où la Tadolina reçoit depuis plusieurs jours les visites mystérieuses du marquis Viani/
C'est une résidence solitaire et pleine de ce charme qui retient le visiteur^ et lui fait tout oublier. Fabiano avait admirablement choisi la position.
Les voisins, ces créateurs de l'indiscrétion, n'existaient, sous aucun sexe, autour de la maison de la Tadolina. Le jardin clos de murs, était encore, par luxe de précaution, bordé sur ses trois ceintures par trois rideaux de peupliers qui ne permettaient qu'au soleil de midi de lancer un rayon en passant. L'appartement de l'actrice respirait la grâce et l'élégance. Les fresques des quatre murs et du plafond avaient traduit les métamorphoses d'Ovide avec une grande ingénuité mythologique. Des guéridons en mosaïque offraient à l'ennui un luxe incroyable d'albums et de frivolités italiennes; et de tous les coussins du divan, les yeux pouvaient voir, à travers les vitres, tout ce que le jardin recelait d'enchantement et de caprice dans ses fleurs, ses^treilles^ ses fontaines, ses volières, ses berceaux.
Un soir, le marquis Viani arrivait dans cette charmante demeure avec une de ces espérances infaillibles qui réjouissent le cœur. Il entra de ce pas familier que prend l'amitié intime lorsqu'elle s'apprête à changer de nom, et son premier regard lancé dans l'appartement et sur la belle actrice le confirma dans toutes ses illusions; un sourire divin l'accueillit, et une main qui se leva et retomba nonchalamment sur le coussin d'appui lui fit signe de s'asseoir.