‹ La comtesse Hortensia (volume 3)Chapitre 5 sur 7 · I-e marquis Viani conmiençait plusieurs syllabes · texte numérisé non relu

I-e marquis Viani conmiençait plusieurs syllabes

mais les dernières lettres mouraient dans sa bouche. Il mit la main sur son cœur, seule expression qui reste quand la parole manque.

La Tâdolina, de son côlé, joua le trouble avec une imitation parfaite, puis, quand elle eut réprimé son émotion de comédie, elle laissa tomber ses paroles en gammes indolentes :

— Vous m'excuserez, marquis, si je vous reçois dans ce négligé. Ma femme de chambre est en ville, pour un baptême. D'ailleurs , j'ai fait de la musique tout le jour ; j'ai essayé un piano de Spregh que j'ai reçu de Trieste. Vous m'excusez, n'est-ce pas, cher marquis?

En disant cela , l'actrice tendit la main à Viani, et ouvrit de grands yeux bleus remplis de muettes confidences.

Viani eut recours à ces bienheureux monosyllabes qui sont la ressource des hommes troublés par la situation et abandonnés par l'esprit. La Tadoliua retira sa main, que Viani avait saisie, et continua :

— Croyez-vous aux rêves, marquis?

— Je crois à celui que je fais en ce moment, répondit Viani, en s'étonnant lui-même d'avoir trouvé cela.

— Méchant I... J'ai rêvé que mon mari avait naufragé devant Palerme, et qu'il m'avait écrit du fond de la mer une lettre amoureuse pour la première fois de sa vie, une lettre qui m'engageait à partir pour le joindre dans un palais de coquillages sous-marin qu'il avait acheté de la nymphe Galypso... Vraiment les rêves sont fous !

— Ah! dit le marquis en prenant un air léger, chère marquise d'Isola-Bella, les rêves sont plus sensés que nous quelquefois ! Il y a un veuvage là-dessous.

—Ma foi! cher marquis, le veuvage est un état comme un autre; je suis prête à le subir; on s'expose à ce malheur en se mariant... Je vous avouerai pour-

tant qu'il est cruel de perdre son mari par un naufrage.

— Mais^ chère marquise^ c'est une mort comme une autre^ il me semble.

— Oh ! que non; si je perdais d'Isola-Bella de cette manière^ je n'oserais plus regarder la mer; il me semblerait que chaque vague m'apporte im échantillon de mon mari.

^ Quelle idée bouffonne^ ma belle marquise !

— Pas si bouffonne^ cher marquis. On aime bien mieux^ quand on a le malheur d'être veuve^ savoir que son mah repose en paix dans un bon tombeau^ bien scellé^ avec une épitaphe qui proclame ses vertus.

— Votre songe^ belle marquise^ vous a donné des idées de veuvage bien noires^ que vous exprimei avec une gaieté charmante.

— Cher marquis, ce songe m'a fiadt rêver.

— Votre petit d'Isola-Bella ne m'a jamais paru cependant un mari intraitable^ ma tout adorable mar^ quise.

— Oh! ceci est une autre question l D'Isola-Bella est confiant et juste ; mais je ne me dissimule pas quel horrible destin serait le mien, si je m'écai'tais du chemin de l'honneur.

La Tadolina prit la pose de la Polymnie du Louvre^ et parut abîmée dans de sérieuses réflexions, comme Hélène méditant un voyage avec le royal berger de rida.

Vraiment! dit Viani avec Tétourderie d'un séducteur qui se moque de la colère (Jes époox, vrainicnil belle dame, votre d'Isola-Bclla sérail homaie à garder rancune à sa femme pour un enfanlillage, i^ne dislraclion, une infidélité?*

— D'Isola-Bc'lla! dit la Tadolina d'une voix modulée par la lerreur, a des passions vives, comme le premier ignorant venu. 11 a'puisé dans l'étude de Tbis-

toire le goût des grandes catastrophes domestiques ; si je lui en foumissaÎB le prétexte^ il me poignarderait volontiers pour donner aux peintres le pendant du tableau de Virginie. Ces hommes nourris des horreurs grecques et romaines jouent avec la mort^ et mon mari ne demanderait pas mieux que de m'envoyer dans Venfer du Dante^ moi et mon amant^ faire visi-vis i Françoise de Rimini et i son coupable compagnon.

— SoU eravamo e ien%*alewi êospetto,

— Ah! dit Tadolina avec un sourire sérieux ^ je suis bien aise que vous connaissiez l'histoire de cet époux qui tua sa femme^ et l'autre...

— Oui^ dit Viani^ mais Dante ajoute que cet époux est assis^ pour sa punition^ à côté de Gain.

— Bah I mon mah se moquerait bien du voisinage de Caïn ; il me tuerait^ il tuerait l'autre , et le sopha de Caïn^ qu'il occuperait après^ ne nous ressusciterait pas... et pourtant, voilà le sort que l'on a fait aux pauvres femmes !.. Hélas ?.. on nous marie à seize ans avec celui que notre cœur n'a pas choisi ! on nous sacrifie à l'autel de l'hyménée (avec un geste tra^que de sacrificateur) ! on nous pare de fleurs pour cette cérémonie de Tauride! et puis.... longtemps après.... si nous voyons passer dans notre vie le mortel qui a le

secret de notre âme et de nos vœux si l'invincible

élan de la nature nous entraine vers cette âme, moitié de la nôtre, un cri de réprobation s'élève contre nous du milieu de ce monde impur^ trop criminel pour pardonner une erreur.

L'actrice se laissa tomber comme anéantie ; une ae

ses mains voilait ses yeux, Tautre se crispa, comme

par hasard, sur le bras de Viani.

^Le marquis, ému de toutes les émotions, saisit

doucement cette main charmante qui se laissa saisir.

La nuit était déjà sombre dans le jardin, et, comme

il arrive souvent aux entretiens intimes du soir, oik n'avait pas demandé les bougies; les étoiles -seule^ luisaient sur les vitres, et le» vitres renvoyaient dans Tangle du divan une lueur crépusculaire, sur laquelle se détachait encore l'éblouissante figure de l'actrice, comme un portrait de Van-Dyck, vieilli de deux siècles, par la négligence du possesseur. On n'entendait au dehors d'autre biodt que le mystérieux duo d'amour chanté par les fontaines et les arbres dans le calme des nuits d'été. '*'

— Que ce bruit est douï à l'oreille I dit la Tadolina; il semble qu'une voix aimée vous fait une confidence au cœuri

— Bellai Bella! dit Viani avec toute la tendresse d'un adolescent, la voix qui vous dit d'aimer ne vient pas du dehors; elle est ici... ici, reine de mon âme !

Et il tomba lourdement à genoux devant l'actrice, ~ et sa bouche égarée osa effleurer les diamants qui luisaient à la racine de ses doigts.

— Que faites-vous, cher marquis? dit-elle d'une voix encourageante... Reprenez votre place, et causons en bons amis, comme toujours.

— Bella! je vous laisse l'amitié, laissez-moi l'amour, dit Viani d'une voix expirante.

— L'amour S s'écria Tactrice; quel nom avez-vous prononcé?

— Je ne connais pas on plus gracieux nom après le vôtre.

— Silence l taisez-vous ! dit la Tadolina en appuyant ses lèvres sur l'oreille de Viani.

Le marquis épouvanté se leva vivement, et l'obscurité ne permit pas de voir l'horrible pâleur de sa face, et ses gestes désolés qui faisaient des interrogations, en l'absence de la voix.

Des trépignements de pieds, et des voix furieuses retentissaient dans le vestibule.

438 tk COMTESSE HORTENSU.

— Mon Dieu ! moa Dieu 1 s'écria la Tadolina en tombant à genoux^ que se passe-t-il là !... Viani^ fermez la porte à double tour... avec précaution... sans bruit... retirez la clé... Mon Dieu I ayez pitié de moi !

La porte était à peine fermée, qu'un horrible carillon de coups tomba contre elle à la hauteur de la serrure; et on entendit une yoix tonnante avec ces mots:

•—Ouvrez! madame 1 ouvrez 1

^ Désespoir I dit la Tadolina^ en tordant ses bras autour du cou de Yiani ; et laissant tomber sa. tête sur répaule de son compagnon anéanti.

— Ouvrez^ madame! criait la voix extérieure; ouvrez ! pu j'enfonce la porte à coups de hache !

— Malédiction! s'écria Tadolina, et elle tomba sur le parquet raide morte, avec ce mouvement rapide, dont les actrices ont l'IuLbitude, et qui épouvante ceux qui n'ont pas comme elles, Iç talent de bien tomber.

Viani^ éperdu, mesurait la hauteur d'une croisée qui s'ouvrait sur un bassin.

Au même instant un panneau de la porte vola en éclats sous trois coups de hache ; une vive lumière extérieure éclaira soudainement le salon, et Antonini, un flambeau d'une main, et une épée de l'autre, s'élança sur Viani.

Le péril rendit la parole au marquis.

— D'ïsola-Bella ! je suis innocent! innocent ! s'écriat-il en tombant à genoux

— Innocent ! s'écria Antonini d'une voix terrible et avec un éclat de rire infernal; innocent! eh bien I tu vas périr parce que tu mens!

— Une minute ! une minute ! au nom du ciel !

— Gesare! Cesare! criait Antonini, veillez sur la porte, le pistolet au poing !

— Cesare veille ! répondit une voix lugubre dans le vestibule.

U. 00MTE8SE HORTENSIA. 130

^ — Lève-toi, femme coupable! femme maudite !... Voyez-la! comme elle joue révanouissement! lève-toi ! te dis-je, ou je te cloue sur le parquet !

La Tadolina fit un léger mouvement, comme à la fin d'un cinquième acte^ lorsqu'une reine s'est poignariée, et qu'elle essaie de se relever pour achever un duo commence en bonne santé.

Antonini s'écria^ l'épée haute :

— Voyez ! voyez ! tout cela n'était qu'un jeu ! qu'une comédie ! l'inâme épouse feignait l'évanouissement devant moi^ comme l'amour.

— Grâce! grâce! s'écria l'actrice en se redressant sur ses genoux, et joignant ses mains.

— Grâce ! dis-tu t s'écria Antonini^ au comble de la fureur jouée; sais-tu bien que ce mot est l'aveu d'un crime^ et que ce crime, c'est ta mort 1

Viani sanglotait, la tète appuyée sur un fauteuil.

Antonini, agitant son épée, se promenait d'un pas rapide d'un angle à l'autre du salon, et il récitait ce monologue, paroles de Fabiano, musique de Tadolina :

— Voyez-les! voyez-les ces deux misérables!.... Quelle horrible dégradation! comme le crime se peint bien dans leur attitude ! Oui, oui, pleurez! pleurez!.. Vos pleurs me rendrontrib l'honneur et le repos i jamais perdu?.. Taisez-vous, monsieur ! je vous défends de faire un signe ! je vous défends de dire un mot !.. et à toi aussi, épouse indigne de moi!.. Quatre siècles de è toi aussi, épouse indigne de moi !.. Quatre siècles de noblesse flétris en un instant ! Notre famille, alliée aux Borromée ! La voilà noyée dans la fange de l'adultère !. . Oh ! je n'y survivrai pas!. . Il faut que mon sang se mêle au sang de cec deux infâmes!.. Je saurai me frapper au cœur... sur leurs cadavres!.. Ils étaient ici, les misérables! chez moi.;. Ils s'enivraient de délices; ils se juraient un amour éternel ; ils cueillaient chaque minute comme une fleur ; ils échangeaient entre eux ces paroles ardentes que le crime souffle de Teofer à To-

feille des amants adultères... Et moi! moi! j'allais braver la colère de Neptune et les fureurs d'Éole^ pour rapporter au temple de la science mon grain de sable péniblement récolté!.. Malheureux époux!.. Oui^ il faut ime expiation ! elle sera terrible !.. Le soleil de demain ne verra pas le sang de cette nuit... ce sang sera couvert par la fosse.. . Oli ! je ne croyais pas qu'il y eût tant de volupté au fond de la vengeance d'un époux... Jejsens à mon tour que le crime a ses doueeurssecrètbs.-.mais il faut la savourer goutte à goutte cette vengeance... Stupide est celui qui tue son ennemi d'un seul coup... Il faut au contraire ménager cette vie^ et ladiviseren mille morts... n'est-ce pas, Vianiî.. Il faut que j'enfonce, avec une délicate raffinerie, la pointe de mon épée sur toutes les écailles de ton corps, vil serpent...

La Tadolina poussa un cri, et, se relevant avec impétuosité, elle vint retomber aux genoux d'Antonini, en s'écriant, d'une voix d'Andromaque reconnaissant le cadavre d'Hector :

— Pardon ! grâce ! pardon ! mon époux I Antonini se précipita sur l'actrice avec une violence

apparente qui effleurait à peine la robe, et la saisissant dans ses bras, il la jeta brutalement hors du salon; et Viani entendit la chute d'un corps sur le marbre du vestibule et un cri sec et déchirant qui annonçait que la bouche d'où il sortait se fermait peut-être pour toujours. Viani répondit à ce cri par une exclamation sourde!

— Venez, venez voir votre ouvrage! lui dit Antonini... malheureux! c'est toi qui l'as tuée cette femme, viens donc la voir nager dans son sang... viens, quii je t'immole sur son cadavre comme Polydore sur le corps de Priam, comme Euryale sur le corps de Nisus!

Natum of^ê ora patrie, pcUremque obtruncat ad aratl

Ântonini^ debout sur le seuil de la porte^ avait Tair d'assister au plus affreux des tableaux, et d'être en proie au plus violent désespoir; il garda quelque temps un morne silence, puis il s'écria :

— Gesare, ôte de mes yeux cet horrible spectacle ! prends le cadavre de cette femme infortunée, et dépose-le dans une salle basse. Nous lui rendrons les honneurs de la sépulture demain.

La Tadolina dansait légèrement sur la pointe des pieds, au fond du vestibule.

— Cesare, efface sur le marbre ces horribles taches de sang, et reviens à ton poste avec le brave Poggioli. Bientôt j'aurai besoin de vous deux pour une plus sanglante expiation... Écoute, maintenant, infâme Viani. et obéis... Voici une plume, de l'encre et du papier... Relève-toi^ et écris sous ma dictée...

Viani, épuisé comme par la sueur d'une agonie, obéit macidnalement.

— Écris, dit Antonmi... C'est à moi que ton billet est adressé.

Et Viani écrivit.

« MOMSIEUB LE ICARQim^

ff Si mes remords pouvaient effacer mon crime, je « voudrais vivre un siècle d'une vie de remords. J'ai a porté le trouble et la mort dans votre noble maison ; a je vous ai déshonoré; je suis Pinfàme séducteur de « votre femme et son meurtrier. Je ne vous demande a aucune pitié, je n'attends que l'exécration due à mon forfait.

a Signé : Marquis Antonio Viani.

« JuiUet 4833. »

—C'est bien ! dit Antonini en lisant le billet; c'est bien ! l'écriture et la signature ne sont pas contre-

faites... Maintenant^ il me faut un second billet... Comment se nomme ton intendant, Viani ?

— Marco Gaddi, répondit Viani d'une voix éteinte.

— C'est bien! reprends la plume et écris encore sous ma dictée :

a Mon intendant Marco Gaddi est autorisé à donner « l'accès de mon jardin^ soit de nuit, soit de jour, au c porteur de ce billet. Je serai absent quelques sea maines pour le service du roi.

a Marquis Antonio Viani. »

— La marquise d'Isola-Bella, dit Antonini, sera inhumée pendant la nuit dans le jardin de son meurtrier et de son vil séducteur. Quelle leçon!

Le marquis Viani joignit les mains comme pour une prière; et d'une voix déchirante, il murmura quelques mots qui faisaient pressentir une justifica tion. Mais Antonini frappa si violemment le parquet avec son pied, et fit un signe d'épée si menaçant, que Viani n'ajouta pas im mot, et retomba dans son anéantissement.

— Maintenant, dit Antonini, je vais donner mes ordres et placer mes sentinelles, et quand il faudra mourir, sois prêt, Viani, sois prêt!

Antonini sortit dans le vestibule, où Pattendait le comte Fabiano. L'entretien qu'ils eurent ensemble fut court et à voix très-basse.

•— Antonini, je suis content de toi, dit Fabiano ; la scène a été bien jouée.

— Monsieur le comte est bien bon, dit Antonini en s'inclinant de respect.

— Donne-moi le billet pour l'intendant Marco Gaddi.

— Le voilà, monseigneur.

— Avec ce billet la comtesse Hortensia est à moi; tous les obstacles sont renversés.

— Monseigneur, vous êtes un grand bomme.

— Antonini, garde notre Viani à vue ; tiens-lui toujours sur sa tète ton épée de Damoclès, mais ne la laisse jamais tomber. Songe que notre méchanceté ne doit commettre que des folies. Avec de Padresse innocente on arrive à tout Prends au contraire le plus grand soin de Viani. Cesare jouera le rôle d'un domestique compatissant qui trompe son maître, et prodigue des bienfaits clandestins i un malheureux. Tu m'as bien compris?

— Oui, monseigneur; Cesare sera censé soigner Viani à mon insu.

— C'est cela. Maintenant je pars pour achever mon ouvrage. Attends mes ordres ici. Tu ne les recevras qu'après-demain. Je descends un instant au jardin pour saluer la Tadolina, et la féliciter sur son admirable talent. Dans ma reconnaissance de grand seigneur, je n'oublierai ni elle ni toi.

LE SOUYgOM.

Un incident de la plus haute importance avait forcé le comte Fabiano à précipiter le dénoûment de l'innocente tragédie qu'il venait de faire jouer dans la maison isolée de VAqua-Sola : M. Anatole de Mersanes était descendu en ville, en plein jour.

Les instances du consul avaient triomphé de toutes les oppositions; et l'on ne sera pas étonné des difficultés qu'il fallait vaincre, si / on songe aux sourdes agitations qui fermentaient en Italie, à cette époque, ttt a la susceptibilité ombrageuse excitée par les Français dans les villes du littoral. Une seule condition

avait été imposée à M. de Mersaues ; il s'était engagé à ne recommencer ses visites à la maison Braschi qu'après un certain laps de temps.

Fabiano^ le rusé Sicilien^ courut tous les quartiers habitables de la ville pour rencontrer M. de Mersanes^ et Taborder avec toute la franchise d'une hypocrite loputé.

Cette fois^ les circonstances aidant, il se croyait certain d'arriver à son but; et toutes les circonstances lui arrivaient au gré de ses vœux^ comme on verra bientôt. Pourtant il ne se dissimulait pas qu'il avait besoin^ plus que jamais^ d'une diplomatie et d'une finesse de langage merveilleuses ; mais il comptait sur son imperturbable aplomb^ et sur la candeur de l'honnête jeune homme qui était son rival.

Dans l'étroite rue San-Luca^ espèce de corridor où le débiteur ne peut éviter son créancier, le comte Fabiano tomba pour ainsi dire sur la pointe des pieds de M. de Mersanes. Celui-ci détourna brusquement la tète, par ce sentiment de prudence qui pousse an étranger déjà suspect à éviter toute nouvelle occasion de scandale, dans une ville où il est toléré par faveur ; mais Fabiano, avec une audace inouïe, s'inclina devant lui, chapeau bas, et lui prenant la main :

— Comte de Mersanes, lui dit-il, je bénis le hasard qui m'a conduit devant vous. J'ai des excuses i vous faire, et je vous les tais.

Ces paroles furent prononcées d'un ton de bonhomie saisissante et avec un jeu de physionomie digne d'un comédien achevé. Anatole de Mersanes, pris à l'improviste, ne répondit que par une pantomime embarrassée dont il n'aurait pu lui-même expliquer le sens.

— Je vous cherche depuis longtemps, poursuivit Fabiano d'un ton amical et léger, en prenant familièrement le bras d'Anatole^ et l'entraînant avec lui vers

les Banchi; mon ii^uste procédé me pesait sur le cœur. Je vous ai dit follement une parole d'absurde colère. Que voulez-vous? j'avais le sang au cerveau et c'est le délire qui a parlé.

— Je suis forcée monsieur^ dit Anatole avec une gravité digne^ je suis forcé d'accepter des excuses et de pardonner au délire; nous sommes ei( pays étranger.

— Oh! je vous préviens^ comte de Mersanes^ dit Fabiano avec une inflexion de voix charmante et le plus gracieux sourire, je vous préviens que je veux être excusé par vous en meilleurs termes. Il ne feiut pas que la politique intervienne dans nos humbles débats. La question est toute simple. J'avais une idée sur une femme; j'ai cru voir un rival en vous; je me suis oublié. Je reconnais mon tort et je vous prie de me le pardonner. Si notre scène avait eu des témoins^ je vous ferais mes excuses devant eux. Fort heureusement nous étions seuls.

La mélodie qui accompagnait ces paroles était attendrissante. De Mersanes, trompé, comme se trompent toutes les nobles âmes qui ont souffert et qui ont trop réfléchi sur leurs malheurs pour s'être donné le temps d'étudier les hommes, de Mersanes prit la main de Fabiano et la serra.

— J'ajouterai aussi, continua Fabiano, que pour vous offrir mes excuses j'ai cru devoir attendre ^ moment favorable. Aujourd'hui mes illusions et les vôtres sont, hélas! évanouies; et il m'en coûte ainsi beaucoup moins à moi de vous offrir ces excuses, et à vous de les accepter.

M. de Mersanes baissa les yeux et réfléchit un instant, puis :

— Je ne vous comprends pas, comte Val di Nota, dit-il; prenons garde; il y a quelque malentendu. Votre dernière phrase n'est pas claire.

*~ Comte Anatole^ il me semble que ma dernière phrase s'explique assez d'elle-même.

— Écoutez^ monsieur^ dit Anatole en regardant autour de lui^.nous sommes entourés d'oreilles et d'yeux. Le lieu est mal choisi pour expliquer des phrases obscures...

— Eh bien ! comte de Mersanes, prenons un canot detant les Banchi, et traversons le port jusqu'au jardin Doria.

Ce qui fut fût.

— Vous ayez^ si j'ai bien entendu^ comte Val di Nota^ vous ayez parlé de nos illusions éyanouies...

Fabiano fit un signe affirmatif.

— Si c'est un pi^e que vous me tendez pour m'arracher un secret^ je vous préviens que vous perdez votre temps^ et que vous me rendez les droits que j'avais sur vous avant notre rencontre à via San- Luca.

— Comte de Mersanes^ dit Fabiano d'un ton de franchise plus vrai que la vérité^ parlez-vous sérieusement? Ignoreriez-vous^ par hasard, ce que toute la ville sait? Serait-ce vous qui me tendriez un piège?.. Je suis un enfant des montagnes de Sicile; mon cœur est sur ma main; je me livre au premier venu. Si vous prenez un détour pour provoquer de moi quelque confidence^ c'est une peine inutile; agissez franchement; je ne demande pas mieux que de vous dire un secret, si j'en ai un au fond de l'âme. Par malheur, je vous le répète, le seul secret qui aurait pu vous intéresser est aujourd'hui le secret de tout le monde; il est du domaine public.

— Ohl dit Anatole avec une impatience contenue, je n'aime pas les énigmes trop prolongées. Voyons, quel est ce secret connu de tout le monde, et qui, par conséquent, peut se publier sans indiscrétion.

— Mais, dit Fabiano en étendant ses bras horizon-

talement dans toute hmv longueur^ mais il parait^ comte de Mersanes, que vous n'habitez plus Gênes depuis quinze jours? Avez-vous fait une absence de deux semaines.

— Le secret ! le secret ! comte Fabiano.

— £h bien! la comtesse de Varsovie nous a jouét^ vous et moi ; voilà le secret !

De Mersanes ébranla le canot par une secousse brusque^ et prit vivement le bras de Fabiano.

— Maintenant^ ajouta Fabiano avec une tranquillité admirable^ maintenant je vois que vous ne saviez rien.

— Prenez garde 1 monsieur^ dit Anatole avec un regard orageux; prenez garde I monsieur; vous parlez d'une noble dame^ et vous avez encore le temps de vous repentir!

— Il ne savait rienl dit Fabiano avec un étonn&ment plein de naturel.

— Oui^ monsieur, je savais beaucoup : je sais que la calomnie s'était ruée sur cette dame, comme elle fait sur tout ce qui est grand, beau, noble, envié. Je savais que tout ce qu'il y a de grisonnant, de difforme et de dédaigné parmi les femmes, tout ce qu'il y a de stupîde, de méchant et de fou parmi les hommes, s'efforce d'échapper à l'ennui qui les ronge en s'acharnant sur toute réputation qu'une épée ne défend pas ! Je savais cela, monsieur. Vous voyez que je n'ignore rien.

Fabiano écouta cette tirade les yeux fixes et la bouche béante, de l'air d'un homme qui sort d'un rêve et qui se demande si ce qu'il voit et entend continue le mensonge ou commence la réalité; puis, secouant mélancoliquement la tête, il dit :

— Comte de Mersanes, je rends hommage à vos nobles sentiments, et je suis fier de vous dire que ces lentiments sont aussi les miens. Mon épée est tou-

148 LÀ G0MTB8SE HOETlNgli..

jours prête à sortir du fourreau pour venger l'honneur d'une femme. Mais il ne faut pas que la sainte horreur que la calomnie inspire couvre du manteau de l'impunité la femme qui viole ses devoirs ouvertement à la faice du soleil. Comte de Mersanes^ je ne suis pas un enfant étourdi^ et je sais que je parle i un honmie grave et réfléchi. Lorsque j'ai donné cette tournure à notre conversation, c'est que je me sens assez fort pour aller aussi loin que l'incrédulité lapins exigeante le voudra. Une calomnie stupide ou folle ne sortira jamais de ma bouche. Il me faut cent preuves évidentes du déshonneur d'une femme pour y croire; il me faut un intérêt personnel pour en parler. Ces deux conditions se présentent aujourd'hui.

^ Le comte de Mersanes, en^nroie à une agitation violente, attachait sur Fabian . veux d'une expression inconnue.

— Comte de Mersanes, continua Fabiano, ce que vous éprouvez en ce moment, je l'ai éprouvé, moi. J'ai senti la fièvre i mes pieds et i mon front; j'ai senti mon cœur se fendre comme un cratère dans une éruption, et mes veines se gonfler comme si le désespoir eût doublé chaque goutte de mon sang; car, je vous l'avoue aujourd'hui, j'ai aimé Hortensia d'un amour impossible, d'un amour surhumain. Eh bien ! lorsqiie cette femme, par un hasard venu du ciel, s'est révélée à moi dans toute sa coquetterie criminelle...

— Assez I assez! monsieur, dit le comte de Mersanes d'une voix sourde, et avec un geste qui se faisait violence pour retenir la menace; assez I assez!

> Ils abordèrent au jardin Doria, et ils s'avancèrent eilencieusement vers le bassin des Aig^ s. ^

Quoique M. de Mersanes eût inter mpu Fabiano, il était pourtant facile de voir qu'ur > curiosité infernale le retenait encore auprès d* Sicilien , et qu'il ne demandait pas mieux que de .enouer la conversa-

LÀ COMTESSE HORTENSU. i40

tion^ lorsqu'il aurait donné à son sang le calmé nécessaire pour écouter quelque révélation épouvantable. Fabiano^ en comédien accompli^ affectait le maintien impassible de Thomme sûr de son fait^ et qui attend la convenance d'un interlocuteur pour l'accabler par un dernier coup victorieux.

Sous l'obsession d'une pensée terrible^ on répète machinalement le dernier mot qu'on a prononcé dans un entretien. Il y a même> dans cette répétition automatique^ quelque chose qui ressemble aux monologues de la folie. M. de Mersanes^ debout sur le bord du bassin des Aigles^ disait^ d'une voix sourde : Assez lassez! monsieur! Et l'inflexion qui accompagnait ce monologue de trois mots^ était notée dé manière qu'elle semblait inviter Fabiano à poursuivre sa confidence interrompue; de même qu'on entend quelquefois^ dans une scène d'opéra^ la musique de l'orchestre contrarier la musique des voix.

"^Le rusé Sicilien^ assis nonchalamment sur le marbre^ et caressant de la main l'aigle essorant des Doria^ murmurait^ sur un ton philosophique^ cette phrase de situation :

— Oh! si ces treilles^ ces gaTeries^ ces allées de myrthes avaient une voix comme nous ^ et si elles nous contaient l'histoire galante de leur âge d'amour^ combien nos intrigues du moment nous paraîtraient innocentes devant le scandale monumental des siècles éteints 1

'— Ce qui est éteint est éteint, dit Anatole de Mersanes, saisissant le premier mot venu pour servir de transition.. • ; et il ajouta ces deux vers du Cantique des Cantiques :

Le lion mort ne vaat pat Le moucheron qui respire i

— J'attends ! dit Fabiano avec un ton calme, une tranquillité angélique.

150 LA GOimSSE HORTEirSlA.

— Eh bien! écoutez -moi. Vous m'avez insulté l'autre jour, là-haut sur la montagne, vous me devez une réparation : consentez -vous à me la donner si je puis vous prouver que la confidence que vous allez me faire n'est qu'une atroce calomnie I

— Oui, dit froidement Fabiano.

Ce ont, glacé comme Tacier d'un poignard, fit tressaillir Anatole; ce oui, prononcé sans hésitation, lui sembla la préface d'une épouvantable vérité.

Fabiano croisa les bras, et lançant un regard triste par-dessus les mâts des navires, il secoua la tète et dit :

— Comte de Mersanes, la comtesse dont le nom ne sortira plus de ma bouche, reçoit chez elle un jeune homme tous les soirs, à dix heures, et ce jeune homme est son amant.

Les lèvres d'Anatole tremblèrent, mais aucune parole n'en sortit.

— Vous comprenez, poursuivît Fabiano, que si je vous dis une pareille chose avec ce calme, cette assurance et cette crudité d'expression, c'est que la preuve de ce que j'avance est dans mes mains. ^

— Dans vos mains I dit Anatole comme un écho usé par ses répétitions.

— Ou dans les vôtres, si vous aimez mieux.

— La noble comtesse Hortensia !.. Comte Fabiano I dit Anatole en joignant ses mains raidies, et les élevant par-dessus sa tête ; la noble exilée!.. Savez-vous que tout votre sange versé par moi dans le mien ne laverait pas une pareille calomnie?

— Mon sang est à vous comme le vôtre, si je mens... Eh ! mon Dieu ! je donnerais ma vie de grand cœur si vous pouviez me prouver que je calomnie cette femme! il est si cruel de perdre sa plus belle illusion; c'est un apprentissage de la mort, c'est se donner la vieillesse à trente ans !

— Oh! je suis à l'agonie, ^omte Fabiano; frappez

U G0MTSS8S HORTENSIA. 151

donc un coup^ un seul coup; tuez-moi j si vous le pouvez/ mais d'un seul coup.

— Pauvre jeune homme ! dit Fabiano avec un accent de vérité déchirant; non, je ne veux pas vous tuer, je veux vous guérir comme moi... C'est le hasard, béni soit ce hasard ! qui m'a rendu le témoin de la criminelle étourderie de cette femme I J'étais, la semaine dernière, en soirée chez le marquis Viani, avec les anthologistes; les salons étaient brûlants; je descendis au jardin pour respirer un peu de fraîcheur, je ne connaissais pas le jardin Ju marquis Viani; ainsi j'ignorais qu'il fût séparé par une grille de fer, du jardin Braschi. Dix heures sonnaient à VAlbergo de PavcrL Cheminant au hasard sous les grands arbres, je jetai un coup d'œil sur la grille, et j'aperçus une femme dont les gestes et les éclats de rire annonçaient le caractère le plus jovial de l'univers : un jeune homme lui donnait le bras avec toute la négligence et tout l'abandon de la plus scandaleuse intimité. Il me fallut un quart d'heure d'observation pour me décider à admettre que cette femme était la comtesse Hortensia : l'allure folle que je lui voyais me révolta; et s'il faut tout vous dire, je vous avouerai que je crus d'abord vous reconnaître dans le compagnon de sa promenade nocturne.

Après une attention plus scrupuleuse, je m'aperçus que le jeune homme n'avait pas votre taille, et je distinguai même, dans une éclaircie du jardin, la couleur de ses cheveux, bien difiërents des vôtres, car ils étaient blonds. Je l'atteste sur l'honneur, si ce mystérieux rendez-vous ne m'eût pas intéressé directement dans mes plus vives affections, j'aurais quitté mon poste à l'instant même, tant je sentais au fond de ma conscience un murmure qui accusait ma délicatesse et ma loyauté de gentilhomme. Mais j'étouffai cette voix intérieure, et je continuai un espionnage

153 Lk GOKTESSE HORTENSU.

qui ^ dans toute autre circonstance^ m'aurait paru odieux^ en me révoltant contre moi-même. Par intervalles, le caprice de leur promenade les amenait si près de la grille que j'entendais distinctement leur conversation, et les paroles évaporées qui arrivaient alors à mes oreilles attestaient à quel degré d'intimité s'était élevé ce coupable amour. Tout ce que la passion a d'extrême éclatait dans chaque phrase du jeune homme, et la veuve folle répondait avec ces sourires divins dont les rayons se mêlaient aux rayons des étoiles. Vingt fois je fus tenté de pousser im cri désolant, comme le cri d'un spectre, et d'empoisonner cette ivresse criminelle qui croyait n'avoir pour témoins que les statues muettes du jardin; mais je trouvais ime volupté de damné i me poignarder moimême, minute par minute, à ce spectacle, à mourir i chaque instant d'une jalousie de feu, et à ressusciter encore pour mourir. Ils quittèrent enfin le bocage de lanymphée; une porte de la maison s'ouvrit et se referma ; je ne sais si le dernier mot qui m'arriva fut un adieu ou une parole de tendresse; je n'entendis bientôt plus que le chant de la fontaine, et je restai seul, en proie à une si fiévreuse agitation qu'il me semblait encore voir ces deux êtres odieux passer et repasser devant moi.

Le comte Fabiano se tut, et un frémissement convulsif agita son corps; ses regards fixes attachés au sol semblaient, comme dans un rêve, assister au spectacle étrange de cette nuit.

M. de Mersanes était toujours debout, comme un homme qui regarde avec un efiVoi muet le coup de foudre qui l'a frappé, et qui fume encore à ses pieds, n y avait dans le récit de Fabiano un luxe si complaisant de détails, et un accent de vérité si naturel, que le plus méfiant des amoureux ne pouvait le suspecter de mensonge. Après un moment de silence dévoré par

LA COMTESSE HORTENSIJl. 4S3

UD siècle de désespoir, le comte de Mersanes eut une réaction rapide de calme qui lui permit de parler.

— Comte Val di Nota, dit-il, en s'efforçant de raffermir sa yoix, je vous fais Thonneur de croire que votre récit est vrai. En tous supposant tous les motifs imaginables pour me tromper, il est impossible d'admettre qu'un gentilhomme puisse inventer une aussi atroce calomnie et la développer avec une telle complaisance de détails. Si vous mentez, vous n'êtes pas un homme, vous êtes Satan.

Fabiano donna un regard mélancolique i de Mersanes, et, poussant un soupir :

— Je suis malheureusement im homme, dit-il, et un homme brûlé des tortures de Tenfer. Eh ! que m'importe à moi, qu'à cette heure vous n'ajoutiez pas foi à mes paroles ! Que m'importe une insulte de vous, si vous osez me la fsdrel N'ai-je pas encore en mains une preuve dernière, une arme non soupçonnée avec laquelle je puis vous écraser? pourquoi ne me demandez-vous pas de faire briller i vos yeux cette arme formidable, déjà tirée à demi?

Ces mots furent dits avec une tranquillité pleine d'amertume, d'ironie et de menaces. Chaque syllabe vibrait dans la poitrine d'Anatole comme un coup de tam-tam. Son attitude silencieuse interrogeait Fabiano.

Celui-ci continua :

— Comte de Mersanes, savez-vous bien que j'ai vu les mêmes choses ces nuits dernières, et que la même vision ne se répète pas? Savez-vous bien que, si par hasard je m'étais trompé la première fois, il vous est impossible d'admettre qu'une pareille erreur puisse se prolonger une semaine ! Savez-vous bien que je puis vous dire : Venez avec moi, et voyez I voyez !

Le comte de Mersanes tendit la main à Fabiano et dit:

— Comte Fabiano! serrez-moi la main. C'est ime

t5i LÀ COMTESSE HOKTENSU.

action honteuse, la première de ma vie; j^en demande pardon à Dieu; je l'expierai de mon sang. La chair est plus faible que Tâme. J'irai!

— Bien! dit Fabiano ; et vous donnez votre parole d'honneur que vous ne direz à personne que tfest moi qui vous ai révélé cet horrible secret!

— Je vous la donne.

Us se serrèrent énergiquement les mains.

— Comte de Mersanes^ ajouta Fabiano, écoutez-moi bien. Il faut beaucoup de prudence. Il faut tromper Viaui lui-même, le premier espion de l'Italie. Il faut marcher à pas de tigres sur un terrain délateur.

— Je suis prêt à tout.

— Comte de Mersanes, songez aussi à tous les caprices du hasard. Si vous ne voyez rien ce soir, ne m'accusez pas; ayez la patience d'attendre demain.

— J'attendrai.

— Bien !.. je vous promets de vous satisfaire... et au-delà même de vos espérances... Comprenez vous?

— Oui, monsieur.

— Vous serez content de moi.

— Tout mon sang pour vous remercier, ou tout le vôtre pour payer une calomnie, comte Fabiano !

— Je n'accepte pas votre sang, et je garderai le mien.

— La nuit approche. Comte Fabiano, prenez mon bras^ et rentrons.

Les deux jeunes gens rentrèrent en ville par le faubourg, et, sans ajouter un mot de plus, ils se dirigèrent, par de longs détours, sur la place de l'Âimonciade. La nuit couvrait la ville.

Il y avait beaucoup de monde sur les terrasses et aux balcons du palais. Des groupes gracieux éclairés par les lumières intérieures se montraient et paraissaient aux balustrades de marbre. On entendait partout le chant italien des nobles dames de Durazzo et de Brignole, comme le chœur aérien des anges; on en-

LA COMTESSE RORTENSU. 185

tendait les applaudissements des hommes heureux qui les écoutaient dans les salles splendides. yéclat d'une fôte rayonnait partout. La mer envoyait sa fraîcheur à la Strada-Balbi^ 6t les nymphées pleines ds fleurs et d'oranges embaumaient cette nuit d'amouKi

Une seule maison ne montrait ni lumière, ni femmef au balcon de sa façade : les yeux du comte de Mersanes regardaient seuls cette maison; il semblait qu'elle se recueillait en eUe^mftme pour savourer sa joie intérieure, loin d'un monde qui a besoin d'afficher son bonheur en public pour se croire heureux.

-* Cette maison est bien silencieuse ! dit Anatole*

— Ce silence trahit des secrets, dit FabiaaOi

— La maison Braschi serait^Ue déserte!

— Sur sa façade.

— Comte Fabiano, je suis prêt.

— Patience î l'heure sonnera.

En ce moment, un chœur lointain de munque et de v(Hx descendait la Strada*NuiH)i$$ima, et à ^tqiie mesure les sons plus distincts arrivaient aux oreilles. 11 y avait un chû^me inouï dans cette mélodie nocturne -dont les notes d'or semblaient rebondir sur les marbres du palais. On aurait dit que la rue sonore accompagnait le chœur comme un orchestre, et chan« tait avec lui, aux étoiles, les splendeurs du ciel italien^ dans une nuit du milieu de Tété. Cett« mélodie d'instruments et de voix respirait une langueur voluptueuse, inconnue dans l'étroite enceinte des théâtres; elle semblait descendre des étoiles, monter de lamer^ jaillir des fontaines, s'exhaler des jardins : l'âme s'épanouissait de délice? en l'écoutant; et les yeux croyaient voir toute l'amoureuse et ardente jeunesse du moyen-âge, ressuscitée un instant, descendre des villas Spinoletta et Pallavicini, avec ses musiciens et ses poètes, et chantant la gloire des grands seigneurs et des grands artistes qui avaient épuisé l'or et le

156 LA COMTESSE HORTENSU.

marbre pour élever un tr6ne à la reine de la mer.

Tout le monde heureux des palais voisins se pencha tur les balcons pour voir passer ce fleuve d'harmonie qui coulait dans un lit de marbre. La maison Braschi garda seule son indifi'érence mystérieuse; mais un rayon pftle^ qui se glissa timidement à travers une Persienne^ prouva que les appartements n'étaient pas déserts.

Dans la foule de la rue, personne ne remarqua cette lumière isolée, qui paraissait trembler sur la frange de soie, comme la main qui la portait.

«—C'est une sérénade d'amour! dit le comte de Mersanes.

— Je sais qui la donne, dit Fabiano.

— Et je vois qui l'écoute, dit Anatole.

— On la donne à toute une ville pour une seule maison!

Le chœur passait en ce moment, et chantait les strophes suivantes, qu'on peut mal traduire ainsi!

nUNT DU TA8SB A SORUCim.

Flean qa*adort La beauté; Ciel que dore U gattô; Loin des Tilles^ Frais asiles^ Flots tranquilles^ C'est l'étél

Lune pleine^ Mer qui luit.

Tiède haleine Qui la suit j Sons la treille Douce veille Sans pareil le.

C'est la DuitI

Fou qui dore Tout séjour.

Et déTore Chaque jour; Deuil et fôte Dans la tète Du po6te.

C'est Tamourf

Le chœur s'éloigna^ descendit jusqa'au palais Mari, et remonta la rue de Marbre jusqu'au Carlo-Felice.

— Quelle nuit! quelle fête! quelle extase! disait de Mersanes; Tamonr est partout; l'air est plein de ses caresses ! Est-ce du poison ou du bonheur que je respire ici^ moi? est-ce la vie ou la mort?

— Suivez-moi^ dit Fabiano en lui serrant la main. Us marchèrent silencieux dans San-Giro, et ils ne

s'arrêtèrent même pas sur le seuil de la maison Viani, car la porte était ouverte.

Fabiano prenait ou feignajt de prendre les plus grandes précautions pour tromper la vigilance des domestiques; mais il était venu le matin montrer l'ordre de Viani à son intendant^ et cet ordre écrit lui ouvrait, comme^ on sait, la maison et le jardin, de sorte que l'on peut croire que l'absence des domestiques avait encore été combinée par lui. Fabiano et Anatole entrèrent donc dans le jardin avec autant de facilité que s'ils en eussent été les propriétaires : ils traversèrent les allées sombres et se blottirent dans un massif de jasmins à côté de la grille du jardin Braschi.

— Comte Fabiano, dit Anatole à voix basse, il me vient une idée étrange, et je suis obligé de vous la communiquer.

— ■ Voyons ! dit Fabiano.

— Je pense qu'il vous serait facile de m'assassiner cette nuit si vous le vouliez.

4S8 tk GOMTESSB HOETElfSU.

— Certainement, tous avez raison; la chose me serait facile; ètes-vous armé^ vous^ comte Anatole?

— Non

— Eh bien ! je suis armé, moi I comte de Mersanes ; vous voyez bien qu'il m'est facile de vous tuer.

Fabiano tira un poignard de sa ceinture et le lança dans un bassin.

— C'est i moi, maintenant^ à vous faire des excuses, dit Anatole; maii aussi, quel est l'homme i ma place qui ne donnerait pas audience à mille soupçons? J'aime mieux soupçonner toute chose que la conduite scandaleuse de cette femme I

— Silence ! vos doutes vont finir.

Un horrible battement de cœur supprima la respiration du comte de Mersanes. Une porte s'ouvrit sur la terrasse de la maison Braschi, et la plus douce des voix résonna mélodieusement dans le silence du jardin et le calme de la nuit

xnL

UL VISION D0 lAEDIir.

La grille du jaMin Brasdid s'ouvrait sur une allée qui aboutissait au perron. L'alléeétaitsombi^; mais,à son extrémité^ elle recevait une clarté vive des hautes croisées des salles basses de la maison.

C'est dans cet espace lumineux que la belle comtesse pdonaise apparut, et celui qui ne l'aurait vue qu'une seule fois aurait pu la reconnaître du premier coup. Aussi, le comte de Mersanes n'eut besoin que d'un regard pour se dire à lui-même : C'est elle !

Au reste, quel œil d'amoureux ou dlndifférent s'y serait trompé I cette noble démarche déjeune reiûe.

Là QOXTESSE HORTENSIA. 159

cette grâce adorable qui accompagnait chaque moûyement^ cette auréole de beauté suprême n'étaient qu'à elle : dans la nuit la plus sombre^ on l'aurait re« connue sans peine aux ondulations de sa robe blanche ; rétoffe éblouissante trahissait le corps.

Auprès de la comtesse apparut aussi un jeune homme^ plein: d'élégance dans sa mise et son maintien; la joie la plus vive éclatait dans ses gestes^ et sa pose semblait on acte permanent d'adoration.

Hortensia sortait de la maison^ tenant à la main une lettre ouverte qu'elle couvrait de baisers, et quV.lle déposa dans un pli de son corsage^ avec un tressaillement de bonheur trop sigi;Lificatif. Puis elle regarda sur la terrasse à droite et à gauche^ comme si elle eût craint d'avoir commis une indiscrétion à la clarté des lumières intérieures^ et prenant familièrement le bras du jeune homme^ elle s'élança d'un pied leste^ avec lui^ de l'escalier du perron dans Pallée du jardin*

Le comte de Mersanes fit un mouvement de désolation e recula deux pas dans le massif^ comme s'il eût dit à Fabiano : C'est bien! j'en ai assez vu; si je reste, je meurs ici. Mais Fabiano le retint vigoureusement par le bras, et sa pantomime expressive signifiait. Bon courage! il faut tout voir.

Onze heures sonnaient à l'hôtel des Pauvres.

La jeune femme parlait à voix basse, comme on fait la nuit dans les entretiens intimes, ses gestes annonçaient l'exaltation la plus viye, celle qui ne peut venir que du délire de la tète et du cœur. Le jeune homme l'écoutait avec des transports amoureux d'extase, et les paroles qu'il murmurait à son oreille étaient accueillies à leur tour par des démonstrations non équivoques de joie folle. Ils allaient et venaient ainsi du perron à la grille, et à chaque tour l'oreille d'Anatole s'inclinait sur la grille pour saisir au vol quelque

160 LA. COMTESSE HORTENSU.

lambeau de phrase^ lorsque le groupe ambulant n'était plus séparé du groupe immobile que par une branche de jasmin. Quelquefois Anatole était sur le point d'arriver à quelque révélation échappée de la bouche du jeune inconnu; mais un souffle de Pair dans les arbres^ un bruit de la rue^ un craquement de feuille morte sous les pieds des promeneurs^ une plainte de la fontaine^ couvraient la voix et les mystères de l'entretien.

Enfin, au milieu de la nuit, une parole de l'inconnu s'échappa, claire, vibrante, passionnée, et l'oreille avide entendit ces mots foudroyants : Jt donrneraii ma vie pour tùij mon ange adoré I

Un élan de joie, parti du cœur de la jeune femme, répondit à cette ardente exclamation.

Le groupe remonta l'allée. Le comte de Mersanes sortit de sa retraite, et saisit convulsivement les barreaux de la grille, comme, dans la fresque d'Orcagna, le damné au soupirail de l'enfer; malgré le trouble de ses yeux et de son esprit, il lui fut aisé de comprendre, en suivant du regard la comtesse et l'inconnu, que l'entre ti^ se poursuivait de part et d'autre sur le même ton.

— Assez! assez! dit-il, je consens i mourir, mais je neveux pas mourir déshonoré dans un poste d'espion.

Et il entraîna Fabiano.

Il fit quelques pas en arrière, et, comme pour se donner un dernier coup de mort, il lança un dernier regard dans le jardin de Braschi. Le jeune homme et la comtesse, arrivés sur la terrasse, s'étaient arrêtés; ils paraissaient, les mains unies^ se dire un adieu tendre, et retarder encore, par un échange de douces paroles, le cruel moment de la séparation.

— Venez! dit Anatole, et il sortit du jardin Viani sans s'inquiéter de savoir s'il était suivi par Fabiano.

F>biano prit les devants, d'un pas leste, pour ou-

LA COMTESSE HORTENSU. 461

vrir les portes et montrer le chemin ; et les^deux jeunes gens se trouvèrent bientôt hors de la maison. Ils s'arrêtèrent dans San-Ciro. Anatole redemandait à Pair de la nuit la respiration qui lui manquait. Fabiano gardait un silence morne^ comme un ami honteux d'avoir trop complètement raison, et qui demande grâce pour sa victoire dans la modeste attitude d'un vaincu.

— Comte Fabiano, dit Anatole en lui serrant la main, je vous remercie... Voyez ! je suis calme... j'ai résisté... Ces choses -là guérissent l'homme le plus épris... n n'y a de terrible que le premier moment..

— Comte de Mersanes, dit Fabiano d'une voix douce comme Tamitié, vous m'avez forcé à vous ouvrir les yeux... je vous ai obéi.

^ Gomment I je vous rends mille grâces!., ma vie est à vous! j'étais im enfant... un étourdi... Oh! les fenune^! les femmes!.. Quelle leçon!.. Celle-là était un ange !.. Fiez-vous aux anges!.. Elle avait un horrible chagrin qui la dévorait! qui donnait l'insomnie à toutes ses nuits!.. Atroce fourberie!.. Comme elle mentait, l'infâme ! . . avec ses histoires d'enfant perdu ! . • Quelle tranquillité j'éprouve, comte Fabiano !.. L'extrême malheur porte son remède avec lui... On l'a dit: c*est vrai... je le sens... Quel est cet homme qui a fasciné cette femme?.. Il me semble que je l'ai entrevu quelque part... On voit mal sous les arbres, la

nuit Cet homme se croit heureux!.. Fou!.. U

sera trompé comme un autre... Le monde avait raison... Le monde a des yeux infaillibles!.. Il ne calomniait pas cette femme !.. Est-ce qu'on peut calomnier les femmes ?. . Prenez-en une au hasard, accusez-la au hasard, vous ne la calomnierez pas!.. Jt donneraiê ma vie pour toi, mon ange adoré L. C'est bien cela qu'il a dit... N'est-ce pas?.. Il y a un crime là-dessous... Venez, Fabiano... tournons l'angle de cette rue... je

m Ik COMTESSE HORTENSIA

veux voir s'il sort^ l'autre... Cela m'est bieu égal d'ailleurs ! il peut sortir^ il peut rester. . . que m'importe ! . . Vous voyezj comte Fabiano^ que je prends la chose fort bien?., avec beaucoup de calme et de sang-froid?

— Beaucoup de calme^ dit Fabiano avec un naturel exquis; beaucoup da sang-Groid... Au reste, cela ne m'étonne pas^ comte do Mersanes^ vous avez un caractère fortement trempé.

— Je veux assister à sa sortie... s'il sort!.. Allons dans la rue voisine...

— Allons... mais ne nous montrons pas ; ne gâtons rien... De la prudence 1 comte Anatole... vous marchez d'un pas qui peut vous trahir... pianissimo!

Ils tournèrent l'angle et se cachèrent dans une étroite ruelle qui monte de la rue Balbi^ presque perpendiculairement à l'amphithéâtre des jardins suspendus. Us virent ouvrir la porte de la maison Braschi.

Le jeune inconnu sortit^ et après avoir fermé la porte avec une précaution mystérieuse^ il leva les yeux vers le balcon du premier étage. Le bras d'une femme souleva la persienne^ et la comtesse Hortensia parut presque toute en dehors^ faisant avec ses mains des signesmultipliés auxquels répondaient d'autres signes. Le jeune homme envoya des caresses au balcon^ et descendit la rue de ce pas triomphant qui annonce le bonheur consommé. Au coin d'une rue^ il s'arrêta sous une lampe de madone^ déploya une lettre^ la lut^ et la couvrit de baisers. Anatole ne perdit rien de tous ces divers incidents.

> Fabiano^ qui jusqu'à ce moment avait gardé le plu^ grand calme^ et joué son rôle de spectateur compatissant avec un art admirable Jugea^ dans ses infernales combinaisons^ que le moment était venu d'éclater^ pour donner passage à une rage longtemps contenue devant le désespoir d'un ami. Sa figure de comédien^ habituée à tous les masques, parut se contracter sous

LA CJ-MIliiSE uonTt::i'siA. i(ij

une pensée de vengeance, et serrant vivement la main d'Anatole : ^

— Comte de Mersanes, dit-il, en appuyant sur tous les mots, comme s'il les eût déchirés au passage avec ses dents; comte de Mersanes, nous ne devons pas consentir stupidement à servir de jouets à cette femme, vous et moi ! 11 faut nous venger 1

— Ctommentî

— Oh! je me charge d'organiser la vengeance. Je donne une fête dans le palais Grimaldi, chez ma tante, et là, devant toute l'aristocratie de Gènes, je publie hautement l'histoire secrète de la comtesse Hortensia.

Fabiano, en proposant cette vengeance odieuse, savait fort bien que M. de Mersanes ne l'accepterait pas.

— Comte Fabiano, dit-il, vous avez trop de délicatesse et d'honneur pour vous venger d'une telle façon. Vous flétririez cette femme, en vous flétrissant.

— Et que faut-il faire, comte de Mersanes? demanda Fd)iano en élargissant la base de ses pieds, et en croisant les bras sur sa poitrine.

— 11 faut se taire... D'ailleurs, est-ce vous qui avez été trompé? Cette femme par ses discours et ses paroles vous a-t-elle promis de l'amour?., je sais que non, moi. Je sais au contraire qu'elle se fit, un jour, un titre à mes yeux de repousser vos avances, pour mieux me cacher l'intrigue secrète qui vient de se révéler à moi cette nuit. Cette femme n'a trompé que moi seul, et je ne vous reconnais pas le droit de venger mon injure sans mon consentement.

Fabiano baissa la tète en signe de résignation.

— Adieu, comte Val di Nota, poursuivit Anatole sur le ton de l'amitié, adieu; il est temps de nous séparer. Cette nuit nous a donné tout ce que nous lui avons demandé; je suis content... Au revoir, à notre réveil... si nous dormons!

Fabiano prit la pose d'un homme anéanti par le

désespoir; sa tète et ses bras flottaient au hasard, r^ — Moucher comte, dit-il en feignant de prendre haleine après chaque phrase, mon cher comte, j'ai lutté quelque temps avec un certain courage, comme vous ; mais cette lutte a brisé mes forces... Oui, cette femme m'a repoussé de toute son âme... Je lui ai tout offert, elle a tout refusé... Mais je l'ai aimée 1.. comme elle doit être aimée quand on ne la connaît pas!... Deux choses me sont odieuses à présent, cette ville et cette femme... Il faut que je m'en sépap^ violemment aujourd'hui même... Que ne puis-je v ,ir lever le soleil dans les pays situés au-delà de cette mer !.. Adieu, comte Anatole... je vais me réfugier i Villa-Bianca, et demain je n'y serai plus. Le premier vaisseau m'emportera sous d'autres cieux... Adieu, comte Anatole, croyez qae mon cœur se brise en vous quittant.

L'accent admirablement trompeur qui accompagna ces paroles émut le comte de Mersanes; le jeune Français tendit cordialement la main au démon sicilien; et si quelque témoin eût passé devant cette scène d'adieux il aurait cru assister à la désolante séparation de deux intimes et vieux amis.

Le comte de Mersanes renira chez lui, et quand il fut seul, n'ayant plus à rougir de sa faiblesse devant un autre, il se livra sans retenue au plus atroce désespoir. Il adopta et rejeta mille projets de vengeance. Il résolut même, pour la seconde fois de sa vie, de porter contre lui-même des mains violentes; mais il se souvint de ce serment solennel qu'il avait formulé en ces termes : Ma vie est t celte femme comme ma mort eit à Dieul et quoique ce serment eût été déposé dans def^^ains coupables, il ne crut pas devoir s'en délier. Avant de quitter Gênes pour toujours, iUcaressa un instant l'idée de voir encore une fois cette femme, pour se donner la joie de l'écraser lous sa

honte; mais il avait engagé sa parole de ne rentrer i la maison Braschi qu^après un certain délai.

Le pauvre naufmgé chercha de toutes parts une planche de salut; enfin il s'arrêta, de projets en projets, à celuiH^i : il écrivit ce billet à la comtesse :

« Madame,

léà eomte de Mersanes ne peut se présenter chez tous; il est encore, aux yeux de la loi, sur un sol étranger, à bord du Cambrian. Il vous écrit donc ces deux lignes pour obtenir de vous une courte réponse. Il a de cruelles raisons de penser que cette réponse n'arrivera pas.

« Je serai au théâtre du Carlo-Felice demain soir. On joue Othello; on chante encore le duo à'Armida. Pourrai-je me présenter dans votre loge, madame? Y serai-je reçu sous l'invocation d'amor poMmfe nome? U 7 a beaucoup de choses en trois mots adressés à la femme, me disiez-vous un jour; il y en a beaucoup plus en trois lettres adressées à l'homme. J'attende votre oui : ma vie est dans ces trois lettres.

a Anatole.

c P. 5. Il m'est défendu de vous envoyer un messager; je vous écris donc par la poste, et j'attends votre oui par la même voie. »

Dans les douloureuses crises d'un désespoir d'amour, la moindre résolution prise donne à l'esprit une sorte de calme. C'est une trêve que la souffrance veut se donner à elle-môme, une goutte d'eau sur la langue du damné.

— Je sais bien, se disait Anatole à lui-même, dans un monologue mental, je sais bien que tout est* fini entre cette femme et moi, et que l'abîme des enfers nous sépare à jamais. Cependant je veux voir jusqu'où peut aller l'abominable effronterie d'une femme. Je

veux voir de quel frout elle soutiendra mon regard plus accusateur que ma parole! Oui^ je sens qu'un dernier mot d'amour accueilli par eue avec un doux sourire me donnera cette salutaire crise d'indignation qui sauve du désespoir et guérit.

A la pointe du jour^ la lettre fut envoyée. Anatole se résigna patiemment à une fiévreuse attente. Il ne sortit plus; il compta les minutes; il suivit le soleil^ comme on suit un aérostat dans une fête publique; il tressaiJiit i tous les bruits de l'escalier; il vit dans chaque passant de la rue un messager de la poste; il dévora deux siècles^ il ne reçut pas le oui attendu.

A l'heure du spectacle^ il courut au Garlo-Felice. Le théâtre se peupla. Toutes les loges s'ouvrirent, toutes, excepté la loge de la maison Braschi. On chanta le duo à'Armiday et Anatole ne vit que les ténèbres de la tombe, à cette place autrefois rayonnante de ce divin regard qui mentait i l'avenir!

Le délire éclata dans la tête d'Anatole comme une fusée de sang, il oublia tout, hormis la fenune qu'il voulait oublier. Il se précipita par-dessus l'escalier dans le péristyle; il traversa au vol les rues de marbre, il ne s'arrêta que sur le seuil de la maison Braschi, et fit résonner sur la porte son marteau d'airain.

La porte s'ouvrit, et un vieux concierge stupide parut.

Anatole agita longtemps ses lèvres avant de pouvoir en arracher une parole.

Le vieux concierge attendait tête basse.

— Madame la comtesse? dit le jeune homme.

Le concierge leva la tète et répéta lentement l'interrogatiore d'Anatole; puis il ajouta :

— Madame est partie.

Les yeux d'Anatole se voilèrent des ombres de la mort.

Le concierge s'assit sur II première marche de Tes-

talier et attendit une seconde demande qui n'arrivait pas. Enfin, de Mersanes dit d'une Toix d'agonisant :

— Partie aujourd'hui î

— Non, hier^ dit le concierge.

—Seule?

Le concierge baissa la tète, étendit les bras et ne lé*pondit pas.

— Pour un voyageî

— Oui.

—En France?., en Italie ?«• en Allemagne?

Le concierge baissa la tète i cfaaiiue nom de pays et garda un silence obstiné.

De Mersanes fit quelques pas dans le vestibule et sortit en s'écriant, la main dans les €be?0ux ;

— Elle est donc partie avec lui !

Et il regagna précipitamment sa naison^ escorté par trois furies qui devaient Jui épargner uo HWide ! la fièvre^ le délire^ le désespoir*

Avant le départ de la comtesse Hortensia, Fabiano avait fait jouer une scène d'un autre genre dans la maison isolée de PAqua-Sola*

Le domestique Cesare, digne serviteur desonmaitre, avait fort bien joué son rôle d'attendrissement devant le marquis Viani, et celui-ci, qui se croyait menacé de la mort à tous les instants, remarqua sur le visage de Cesai*e une compassion muette qui fit naître chez lui un rayon d'espoir.

Viani, enfermé dans une salle basse, comme le condamné qui attend le bourreau, u vait pas encore.

i68 Là COMTESSE HORTENSU.

faute de courage et de force^ adressé une question au domestique chargé de le servir à ses derniers moments; enfin croyant toucher à Theure suprême^ il hasarda cette question :

— La pauyre marquise dlsola-Bella est-elle ense-

— Oui, répondit Gesare, en feignant d'étouffer des sanglots.

— Pauvre femme!

— Oui, oh ! ouil pauvre femmel

— A4-elle bien souffert avant de mourir!

— Heureusement non; sa tète a frappé contre Pescalier; elle a poussé un cri... elle était mortel

— Jéiul Mariai dit Viani en baissant la tète sur ses mains jointes.

Gesare essuyait ses yeux avec ses mains, comme tfil y avait eu des larmes.

— Vous êtes un bon jeune homme, vous ! dit Viani avec cette voix douce que les hommes fiers prennent vis-à-vis d'un inférieur dont ils dépendent.

— Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit xe

— Ce n'est pas vous qui aurez le courage de m'égorger, quand l'ordre fatal viendra !

^ Ohl certes, nonl plutôt m'égorger moi-même I

— Mais un autre, un autre, Gesare, aura ce courage?..

— G'est Poggioli qui est chargé de cette besogne ordinairement.

— Ordinairement! ah ! mon Dieu! que dites-vous, Gesare?.. cette maison est donc un repaire d'assassins?

Gesare baissa la tète et garda un silence effrayant. Viani fit cette réflexion mentale : Voilà donc comme la police est faiteàOênes ! comme les scélérats se jouent de notre vigilance et de notre autorité!

— Gesare, mon ami, dit Viani en posture de sup-

LÀ COMTESSE HO&TElfSIA. 169

pliant; Cesare, mon enfant^ je pourrais faire ta for tune^ si tu me sauvais.

Gesare recula deux pas , comme efiï^ayé de cette proposition. Viani répéta sa phrase en pantomime.

— Si je vous sauvais, dit Cesare, je ne voudrais d'autre récompense que ma bonne action.

Un rayon d'espoir illumina la figure blême du marquis.

— Noble Gesare, dit-il, le Giel f envoie une bonne inspiration; il faut la suivre.

— Je vous avoue, dit Gesare avec un attendrissement fort bien joué, je vous avoue que je suis las des horreurs de cette maison. Je n'étais pas né pour mener cette vie abominable...

•* Bien, mon ami ! trè^-bien ! Ton naturel est bon. Reprends la vie honnête que tu n'aurais jamais dû quitter. De quel pays es-tu?

— De Ponte-Gentino.

— Serais-tu bien aise de revoir ton paysî

— Ah! dit le rusé domestique en joignant ses mains et roulant ses yeux conune dans un souvenir de bonheur; mon beau pays I II y a une petite maison au bas de la colline et une jolie rivière qu'on nomme la Paglia ! Je donnerais la Strada-Balbi pour cette rivière et cette maison!

Viani prit affectueusement les mains du domestique, et d'un ton patelin :

— Veux-tu que je te conduise, dit-il, à ton pays, avec de l'or dans tes poches, comme un Anglais I

Gesare se fit la contenance d'un homme qui n'ose prendre un parti.

— J'achèter^ pour toi cette maison que tu aimes tant, poursuivit le marquis en posant ses mains sur lea épaules de Gesare.

— Mais si le marquis d'Isola-Belia nous découvre, il nous tue tous deux.

Page 1