‹ La comtesse Hortensia (volume 5)Chapitre 14 sur 16 · DE ROBERT LE DIABLE · texte numérisé non relu

DE ROBERT LE DIABLE

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Nous étions hier au château du baron d'Haltcim, situé à une pipe et demie de Mansfeld, sur la grande route d'Erfort. C'est une résidence féodale qui remplit toutes les conditions du genre : forets de sapins , lacs couverts de feuilles sèches, kiosques abandonnés métairies sans troupeaux , étangs sans poissons, fontaines sans eaux , bruyères sans gibier ; c'est partout une collection de choses mélancoliques à faire pleurer une comédie.

Le brouillard y est sans cesse occupé à écrire ces trois mots avec des gouttes de pluie : Mort, tristesse, désolation.

J'avais connu le bai'on d'Halteim à Paris, dans leroutôe M. R....; il y avait perdu, au jeu du creps , trois tours de son château, qui en a huit : je l'arrêtai juste avec un mot , au moment où il allait perdre les cinq autres. Le baron m'a gardé bon souvenir de ce procédé généreux. 11 m'invita à son château; il m'a cédé une tour pour mon logement ; il donne des soirées en mon honneur : nous faisons des repas du soir à la saxonne , où le vin du Rhin coule aussi abondamment que ce lleuve à Cologne. Le baron a une fdle délicieuse ; Gœthe a été son parrain à ^Veymar; car la baronne sa mère y fut surprise en voyage par les douleurs de l'enfantement. Gœlhe l'a nommée Marguerite : c'est le nom qu'il donnait à toutes ses filleules. On trouve des Maiguerites dans tous les cercles de l'Allemagne. La fille du baron a dix-sept ans ; elle est blonde , veloutée, éblouissante de chair rose et vive ; elle

a peur des levenans et des livres de son illustre parrain.

J'ai conduit à ce château mon ami d'hier, le jeune Vilfrid de V....; j'ai présenté le jeune fashionnable du boulevart de Gand à toute la baronnie. Il a eu des mots charmans pour tout le monde ; il a donné à Marguerite le dernier numéro du Journal des modes, qu'on lui envoie de Paris.

Hier, avant le souper , Vilfrid me fit signe de le suivre ; nous entrâmes dans le bois de sapins. On s'ennuie à la mort, me dit-il, dans ce nid de fantômes ; la petite blonde est assez bien, mais elle vous regarde déjà comme une héroïne d'Auguste Lafontaine, avec des yeux d'une vertu tourmentée. Il n'y a donc rien là pour moi ; je retourne à Mansfeld, je fais mettre les chevaux ; et adieu l'Allemagne : on y périt d'ennui, quand on n'est pas philosophe.

— Avez- vous quelque commission à me donner pour Paris?

— Oh ! oh ! lui dis-je , plaign(?z-vous encore de la solitude : voilà deux cavaliers qui

peuplent la grande route ; regardez euire ces sapins.

— Oui, oui , je les vois; ce sont deux phénomènes. Mais pourquoi fait-on des routes dans ce pays? on aurait dû, au préalable, faire des voyageurs. Mais ils sont bien ces cavaliers, très bien Avançons un peu ; j'ai

besoin de voir des figures humaines Ah !

mon Dieu! je ne me trompe pas... attendez , j'ai ma lorgnette d'opéra... excellente lorgnette! C'est lui, c'est Florival !... et avec un groom ; bon genre !

Il m'entraîna précipitamment vers la grande route ; et les deux cavaliers s'arrêtèrent , en devinant notre intention de les aborder.

— Ah ! je vous trouve, enfin, monsieur Florival; sans indiscrétion, nous pouvons un instant interrompre votre petite promenade, n'est-ce pas, entre artistes?

Florival regarda Vilfrid avec [un singulier sourire.

Vilfrid continua , et dit en me désignant :

— Monsieur , mon ami , qui est en pied au

château d'Halteini que vous voyez-là dans les masses de sapins, vous invite, au nom du baron, à vous arrêter ici un instant ; il faut que nous causions un peu de la représentation d'hier.

— Je veux bien, répondit Florival, si cela vous oblige.

— Oh ! charmant, aimable à l'excès ! Nous allons marcher en tête pour vous indiquer le chemin ; suivez-nous, je vous prie.

— Enfin, me dit-il, nous allons secouer l'ennui... Voici une soirée charmante : je suis fou des artistes.

Florival (du moins c'était le nom que Vilfrid s'obstinait à donner au Bertram de la veille) était un jeune homme de trente ans ; il avait une figure d'une laideur gracieusement belle, des cheveux d'un noir de corneille, des }eux d'un bleu foncé, une jolie moustache déliée comme ime accolade typographique.

Voici son costume : habit bleu à boutons de métal, gilet blanc tout croisé, pantalon gris de fer, gants d ecuyer, le tout aussi lustré

qu'aux potences de Staub; seulement le pantalon était déchiré au genou gauche. Vilfrid ne pouvait se lasser de regarder ce genou; mais sa politesse lui interdisait toute observation.

L'autre cavalier, que Vilfrid appelait un groom, était plus jeune que Florival, et portait à peu près le même costume.

On allait se mettre à table dans le château, lorsque nousy entrâmes'avec nos deux étrangers. Je murmurai au baron quelques formules de présentation. Vilfpd prit la parole après moi, et s'adressaut à la famille hospitalière et aux invités du voisinage : nous avons cru , dit-il, faire chose agréable à votre société, en priant M. Florival de passer quelques heures au château. Comme le singulier spectacle d'hier a été toute cette journée pour vous , Mesdames, le sujet d'un entretien inépuisable, nous avons pensé que M. Florival pourrait nous donner des explications qui...

Florival l'interrompit.

— Des explications de quoi? dit-il , avec un

organe lent et froid. Il n'y a eu hier au théâtre, rien que de fort naturel. Ou a, chez vous, des imaginations trop exaltées ; les dames sont nerveuses : elles ont des cordes de violon dans les fibres, et ma voix roule dessus comme un archet ; voilà tout.

— C'est bien étrange, ce que dit là ce Monsieur, murmuraient tout bas les dames. Marguerite pâlit.

— Après le troisième acte , je suis sorti , poursuivit Florival...

' — Ah! pourquoi êtes-vous sorti? demanda Vilfrid.

— Parce que j'avais peur, moi aussi.

— Ah! c'est singulier! s'écria Vilfrid. Avez, vous vu Levasseur dans ce rôle, monsieur Florival.

— Levasseur, oui , je l'ai vu : il m'imite; c'est mon plagiaire.

— C'est encore singulier... Eh ! bien donc , pourquoi ne débutez-vous pas à In rue Lepellelier ?

— Parce qu on bâtit une église rue Lafille.

— Tiens, cest encore plus singulier !

La baronne s'avança pour nous prier de nous mettre à table ; on était servi.

Le couvert était mis dans une vaste salle tapissée en camayeu ; aux quatre angles on voyait quatre portraits en pied des ancêtres du baron d'Halteim; un lustre à cinq branches était suspendu sur la table ; un piano colossal s'élargissait entre deux croisées. Florival s'assit en face de Marguerite.

Il regarda longtemps un de ces portraits de famille , e*t fit un signe interrogatif au baron.

— C'est mon bisaïeul, dit le baron.

— Je crois l'avoir connu, dit Florival.

— C'est difficile à croire : il est mort en A7AÔ. On lui a donné, dans notre peuple campagnard, un singulier surnom.

— Lequel?

— Halteim-le-Damné.

— Ne dites pas cela, mon père, s'écria Marguerite ; cela fait peur.

En ce moment il se fit un grand silence

car tous les convives iiiaiigeaienl. J'observai Florival. Il regardait Marguerite avec des yeux d'une couleur inconnue; ses narines se gonflaient, comme s'il eût été oppressé par un immense travail de respiration ; les os saillans de ses joues reflétaient la lumière du lustre, comme deux verres d'optique; il y avait un frisson visible dans les nerfs de ses tempes, dans les muscles de sa lèvre et de son front. Marguerite tenait tout le haut de son corps en avant; elle mêlait ses regards aux regards fixes de Florival, comme si elle eût cédé à quelque attrait irrésistible de fascination ; ses beaux yeux se rapetissaient en distillant des larmes perlées; son sein haletait, comme le sein d'une mariée, au coup de minuit , dans un bal de noces ; elle portait à ses lèvres le gobelet de cristal pour se distraire, pour donner le change à quelque impression non encore ressentie, et elle le replaçait sur la table, sans avoir bu ; et elle faisait grincer sur les reliefs du cristal ses petits ongles blancs, purs et déliés. Oh! il se passait en elle quelque chose

d'impossible à dire ; quelque mystérieuse sensation de douleur ou de volupté, une de ces énigmes physiologiques qui naissent et meurent dans le cœur des jeunes femmes, seules choses qu'elles ne disent pas ; ni dans les confidences d'amie, ni sur le chevet conjugal, après quelles savent tout. Vous l'avouerai-je ? un éclair de jalousie brûla ma poitrine; j'essayai de distraire Marguerite par une question oiseuse; elle se révolta contre mon indiscrétion avec une espèce de roucoulement sourd, un soupir long et musical qui n'articula rien; elle ne me regarda pas : elle conserva son attitude extatique , son immobilité de bienheureuse vierge ravie au troisième ciel : puis une pâleur luisante couvrit sa figure, comme un masque de cire : ses longs cils se hérissèrent, ses yeux s'ouvrirent dans une dimension surnaturelle; elle allongea ses bras sur la table avec des contorsions ; elle se raidit, rejeta sa tète en arrière, frappa violemment le parquet de ses talons, et s'évanouit en criant trois fois: — Ualteim-le-Damné !

En ce moment un coup de vent fît mugir l'orchestre des sapins, et vint briser ses harmonieuses roulades sur les créneaux des huit tours ; il s'engouffra dans les rideaux pesans de toutes les croisées de la salle, en leur donnant des tournures de fantômes; il se mit à rire derrière la tapisserie décollée, derrière la toile volante A'Halteim-le-Damné\ il fit palpiter les flammes du lustre ; il agita les touches du piano colossal et en fit sortir une mélodie funèbre comme l'accompagnement d'un ci-gît. Tous les convives furent saisis d'une telle stupeur que personne ne songeait h porter secours à la pauvre Marguerite. L'intrépide Vilfrid courut à elle et lui parlait avec une voix douce, et prenait ses mains avec une délicatesse touchante, un exquis sentiment d'homme du monde qui respecte la })udeur d'une jeune fille, même évanouie. De temps en temps Vilfrid disait en forme d'« ;3flr/^ :

— Allons, voilà les scènes d'hier qui recommencent; mon cher Florival, vous n'étt.'s pas

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