‹ La comtesse Hortensia (volume 5)Chapitre 15 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

heureux dans vos visites : pai'tout vous êtes Bertram.

— Ce n'est rien, répondit froidement Florival; jetez trois gouttes d'eau à la figure..... la voilà qui revient à elle.

— Oh ! s'écria le bai'on, ce sont les lectures des livres de son parrain qui la tuent ; je brûle tout demain ; je veux la mettre au régime des idylles de Gessner.

Un voisin baron, invité, se leva on faisant signe à sa femme de le suivre.

— Vous partez, voisin, lui dit d'Halteim.

« — Oui; la soirée s'annonce mal, reprit le

a. b voisin en secouant la tête avec mélancolie.

Marguerite avait repris ses sens.

— Comment ! dit-elle d'une voix émue , c'est moi qui vous mets en fuite ! Mais, je vous en prie, restez donc. Mon évanouissement ne m'inquiète pas; j'ai les vapeurs quand le temps est à l'orage. Il fait très chaud ici ; qu'on ouvre les croisées, l'air me fera du bleu.

— Ouvrez les croisées, dit Vilfrid, le couj»

de vent est mort; plus uu souffle fie vept : l'air est calme.

En plongeant les yeux par les croisées ouvertes on découvrait un paysage de mauvais rêve. La campagne était comme rougie par les teintes d'une lune au décroissant ; on distinguait au bord de l'étang un bouquet de sapine hauts et grêles qui ressemblaient à des spectres conspirateurs ; la forêt s'arrondissait sur les collines, informe et noire comme une montagne de fer. Il y avait dans l'air des plaintes d'oiseaux et d'insectes oubliés par les naturalistes ; elles se mêlaient à des Iieunissemens étouffés de chevaux en effroi.

— Cramrr fait des siennes dans l'écui'ie, dit Florival.

— Comment appelez-vous votre chevaj?

demanda Yilfrid.

— Cramrr.

— Joli nom! je veux le donner à la jument arabe que m'a vendue lord Scymour^

Cramrr ! Comment écrivez-vous ce nom-là?

— Je ne l'écris jamais.

Les hennissemens des chevaux redoublèrent dans récurie du baron.

Vilfrid se leva en disant :

— Je vais mettre Cramrr à la raison ; je crois qu'il mord vos chevaux, monsieur le baron.

— Restez, dit Florival avec un ton de voix qu'on ne peut noter.

Et Vilfrid s'assit lourdement, comme si une main de fer l'eût refoulé dans son fauteuil. Mais il n'était pas homme à s'émouvoir longtemps. Il s'exalta tout-à-coup avec cette ivresse joyeuse que donnent les vins de dessert.

— Allons, dit-il, de la gaîté, de la gaîté, je ne vois que des convives qui mangent peu ou ne mangent pas! A Paris on chante au dessert : chantons, chantons!

Les dames secouèrent leur tristesse et se donnèrent une gaîté factice.

— Oui, oui, chantons, dirent-elles en riant d'un rire forcé.

Vilfrid continua :

— Chantons le grand trio de Robert; je sais ma partie , moi ;

Prenet pitié de moi voici le ciel

Prenez pitié d« moi .... qui t'attend

— Ah ! il nous manque une Alice Hé

bien ! il faut aller chercher mademoiselle Zoé Briton , qui joue au théâtre de Mansfeld. C'est l'affaire d'une heure, au plus, en berline

— Ah ! M. le baron , vous avez des scrupules d'aristocratie, oh! l'horreur! une actrice dans votre château.

— Bah ! tous ces préjugés sont coulés à fond» Je suis d'aussi bonne maison que vous , moi , et quand je reçois dans mon hôtel , rue Saint-Georges, j'invite Falcon , Malibran , Damoreau. Voyons, quelqu'un de vos gens peutil se détacher?

— Attendcz-donc dit Florival , je vais envoyer mon domestique Furcgcr, écoute,

monte à cheval, vas à Mansfeld, et ramènenous en croupe mademoiselle Zoé Briton ; elle demeure rue du Landgtaviat , n" 15.

Furcger s'inclina et partit; une minute

après on eiitcndait le galop de son cheval lancé sur la grande route.

— Qui se mettra au piano , dit Vilfrid?

— Furcger, répondit Florival.

— Ah ! votre domestique est pianiste ?

— Il a donné des leçons à Ficld et à Moischelès.

— Diable ! quel domestique !

— Messieurs , dit Marguerite avec une voix charmante, mon piano n'est pas accordé; c'est un meuble do famille , il y manque trois touches et il joue faux.

•^ J'è vais l'accorder, Mademoiselle, dit

Tl' se leva, découvrit l'instrument, et fît courir ses longs doigts sur le clavecin avec une agilité miraculeuse. Pendant qu'il accordait, on achevait le repas ; les dames se groupaient et parlaient à voix basse entre elles. Vilfrid préludait à sa partie de trio par des essiaîs de vocalisation; moi, je causais avec Marguerite. Le baron et sa femme tcmoîgnaient presque hautement combien cette bi-

zarre soirée leur était pesiintc et désagréable. Onze heures sonnaient à l'horloge du château.

— Onze heures ! s'écria Florival ; il est bien tard ; c'est aujourd'hui vendredi, je crois, j'ai rendez-vous à...

— A? demande le curieux Vilfrid.

— A rien... Voici Furcgcr et Zoé Briton. Eu effet, ils entrèrent au salon. L'actrice

avait une effronterie qui glaça le baron ; elle fit des saints étranges et saccadés, comme un automate de Vaucanson ; elle visita, en pirouettant, tous les recoins de la salle, et rit comme une folle devant le portrait d'Halteim le damné.

Je crus devoir présenter mes excuses au baron et à sa femme. Le baron répondit :

— Il faut tout subir jusqu'au bout; c'est une leçon; allons, qu'ils se dépêchent à chanter leur trio, j'ai sommeil.

Furcgcr se mit au piano, Florival, Vilfrid et Zoé se grou[><'rcutau fond de la salle, charun sa partie de chaiil à la main. Ou fit silence, et le [ifélude retcnlil. Le vont redoubla

de fureur dans les sapins, comme pour servir de basse à la merveille musicale qu'on allait entendre.

Jamais ni Levasseur, ce démon créé par Meyerbeer, ni Adolphe Nourrit, l'artiste tout âme, tout mélodie, tout chaleur; niFalcon, l'harmonieuse femme, improvisée au Conservatoire, jamais ces trois admirables instrumens de chair et d'os, ces trois violoncelles vivans , n'ont fait rouler dans la salle de l'Opéra ce trio céleste tel que je viens de l'enteudre sous les lambris féodaux du baron d'Halteim. En ce moment où l'enchantement a cessé, il me semble que j'ai fait un rêve, et que je vous écris un mensonge, sous l'impression dominante d'une vision du château fantastique. Oh! ce doit être un rêve, du moins regardez mon récit comme tel, jusqu'à ce que mon sang-froid me soit revenu avec la réflexion. Mais à cette heMie la sensation impérieuse est encore là dans mes nerfs avec toutes ses extases délirantes, avec tous ses spasmes délicieux à sentir. Ce n'étaient point

deux hommes et une femme qui chantaient le trio, c'était le trio de l'enfer, du ciel et de la terre ; l'enfer qui chantait avec ses grincemens, ses vagissemens, ses rugissemens; le ciel avec toutes ses mélodies d'amour, ses harmonies de joie et de volupté sans fin ; la terre avec ses angoisses de douleur, ses blasphèmes d'athéisme, ses cris sauvages de désespoir ; et tout cela roulait à l'unisson avec un bonheur monstrueux ; et la puissance infernale ou divine, qui nous ^Msait tomber tux oreilles ces trois cataractes éPliarmonie, nous donnait encore une force merveilleuse de nerfs pour n'y pas succomber, quand le château lui-môme semblait frissonner avec ses huit tours.

Assis , abîmés dans nos fauteuils , nous fermions nos yeux, de peur qu'une distraction ne nous dérobât une seule note de cette musique gigantesque. Nous les ouvrîmes à

la fin du trio

Vilfrid était renversé sur le soph;i, comme épuisé, anéanti par les prodigieux efforts de

chant qu'une puissance surnaturelle lui avait imposés. Furcger et Zoé avaient disparu; le piano était abandonné...

— Oîi donc est Florival? demandai-jc ù Vilfrid?

Vilfrid me montra le panneau de boiserie oii était peinte la grande figure d'Halteim le damné. A sa place riait sardoniquement une autre image peinte et improvisée; c'était celle de Florival. Dans notre silence de consternation, une voix de femme s'écria :

— Mais quel était donc cet homme ?

Et le piano répondit avec le refrain lugubre de la ballade de Raimbaut :

C'est un démon !

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