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que l'eau saumâtre et les racines, ces repas d'anachorète , et les dromadaires, ces précipices ambulans ; mais dès que M. Waghorn a bâti des hôtels sur le sable où l'on plantait des tentes depuis Abraham; dès que Coulomb a versé la fumée odorante de ses fourneaux sur la colonne de Pompée, les bains de Cléopâtre et le lac Mœris, le monde émigrant s'est précipité entre deux roues à vapeur et deux cascades d'écume vers ces régions splendides ; les tentes ont été brûlées, le sable a subi \esrails, les racines ont été abandonnées aux grillons, les dromadaires ont passé à l'état de sphinx , les caravanes ont couru en chaises de poste, et l'on a donné des bals sur la mer Rouge qui noya Pharaon. Nous ne devons pas nous étonner que l'imagination d'un puissant industriel , aussi vive que celle d'un poète , s'exalte devant ces prodiges, et trouve au fond de ces détails , si puérils en apparence , le germe des révolutions sociales promises à l'avonir.
M. Dhcrbier dînait chez Coulomb, à Ihôlcl
d'Orient, à table d'hôte , i)lace d'El-Békié. Le coup-d'œil était pins beau et plus varié qu'à la table d'hôte de Toulon. Les voyageurs des Indes, de Londres, de Marseille, arrivés le jour même , mangeaient ensemble à ce meeting gastronomique fie la civilisation. Ou y voyait des ambassndeurs de Siam, des mandarins lettrés , des Indiens sectateurs de Siva, des nababs du Bengale, des héroinrs du Caboul , des missi iîmaires delapropngande, des députés coloniaux, des Anglais locataires de l'Himalhaïa, des voyageurs morts de. soif en cherchant les sources du Nil ; tous les caprices, toutes les fantaisies, toutes les passions, tous les ennuis, tous les intérêts du monde étaient représentés à ce banquet babylonien. Coulomb, à la tète d'une escouade de domestiques , veillait avec intelligence sur ces appétits furieux que venaient d'exciter les brises croisées de la Méditerranée et de rOcéan-Indicn. Toutes les religions de l'Asie et de rjùnojc , réuiues à cetto table dans un cultr commun, chanlaioiît u* hyiiiue à la
gloire de la cuisine française , cette conquérante pacifique de l'univers.
M. de Céran , comme tous les esprits sérieux, estimait fort la bonne chère, et pendant le repas, il ne parla point, craignant moins de perdre ses paroles que ses morceaux. A l'issue du dîner, M. Dhcrbier l'entraîna sous les sicomores d'El-Békié , et l'entretien suivant s'engagea :
— Vous avez beaucoup réfléchi, à table, mon cher monsieur de Céran ? N'est-ce pas ?
— Beaucoup, moucher Dherbier , puisque j'ai peu parlé.
— Et à quoi pensiez-vous ?
— Vous voulez le savoir'
— Eh! puisque je vous le demande.
— Vous allez rire , Dherbier ; je faisais un plan de mariage.
— Vous voulez vous marier ?
— Pourquoi jias?
— Avec qui ? pardou de la curiosité.
— Je n'en «ils rien.
— Ah! je comprends! c'est un désir vague
de célibataire ennuyé; c'est une pensée de voyageur dans l'isolement.
— Mon cher Dherbier ; c'est cela et autre chose encore ; à table , en voyant tant de maris et de femmes qui courent l'Asie côte à côte , avec leurs nourrices et leurs petits enfans, j'ai fait un système. Je me suis dit qu'en notre siècle, la mission de l'homme civilisateur ét;tit de voyager toujours , versant à pleines mains la semence de ses idées ; j'ai pensé qu'il était absurde d'avoir pour patrie quelque sombre entresol de la rue Saint-Honoré ou du Faubourg-Poissonnière , et de régler les destinées de l'Asie, en se chauffant les pieds à Paris....
— Très bien , de Céran ! '^-
— Pour convertir les Arabes, il ne faut pas leur écrire des articles français dans des journaux qu'ils ne lisent pas ; il faut leur parler, manger avec eux, courir avec eux, doimir avec eux ; pour cultiver le désert , il faut tenir la charrue , autrement on bâtit sur le siible. Les Anglais l'ont si biencompîis qu'ils abandonnent insensiblement l'Angleterre, pour peu-
pler l'Asie d'enfans anglais qui parlent l'arabe, l'indien et le chinois, et pour croiser les belles races du nord avec les races du Bengale et de Siam. C'est ainsi qu'ils doivent acquérir la su» prématie de l'Orient, en économisant les coups de canon. Il est honteux de songer qu'à ce dîner de Coulomb, nous n'étions que deux Fiançais, vous et moi. Belle concurrenco , ma foi! on leur montre , tous les six mois , deux Français comme deux jjhénomènes , et ils voient défiler chaque jour une armée d'Anglais ; il est évident que , si les Asiatiques veulent s'abriter , un jour , sous un drapeau européen , ils choisiront le lion et la licorne et laisseront le coq.
— C'est évident! c'est profond.
— Les Orientaux doivent s'imaginer (}uela France est un petit pays habité par quelques centaines d'individus , tolérés par l'Angleterre. Dans l'Océan indien , nous avons pour colonies, un loclier sans port, (jui ressemble à un caillou lancé parl'ile de France, lorsqu'elle s'anuise à faire des ricochets. Nous appelons ce
caillou rile-Bourbon ; puis nous avons Pondichéry , avec un port (Jésert, et un consul isolé comme un anachorète. Aussi les Indiens nous regardent du même œil que nous regardons Monaco. Nos hommes d'état n'ont pas le loisir de songer à ces choses , il faut donc y songer pour eux. Il faut faire ce que font les Anglais ; il faut montrer la France à l'Asie ; le grand chemin de l'Inde appartient ;» tout le monde, en payant deux roupies par mille à votre maison Waghorn ; jetons-nous avec nos familles siir ce chemin , apportons au désert nos femmes , nos enfans, nos modes, nos cabinets de lecture, nos vaudevilles, nos opéras, notre Conservatoire de musique, nos vins, nos cuisines, enfin tout ce bruit charmant que fait la France quand elle a mis au monde une révolution en se déchirant le sein.
— > Bravo ! mon cher de Céran.
— Toute la question de l'Orient est là. Ce que l'on fait à coups de canon ne vaut rien , parce qu'un autre, qui a plus de canon*? , vous le défait par le même procédé. Il ne faut ja-
mais commencer une guerre sanglante , parce qu'il y a des mères dans les deux camps : il faut organiser la paix. Vous, Monsieur Dherbier , vous avez donné déjà un noble exemple ; vous livrez des batailles d'industrie et de commerce , et vous les gagnez au profit de l'humanité. Croyez que bien d'autres vous imiteront. Vous serez le Godefroy de la troisième croisade, la croisade de la civilisation orientale 5 je ne vous demande que l'honneur d'être votre historien.
— Oh ! s'écria Dherbier en serrant les mains de roral<'ur , votre enthousiasme me fait rougir....
— Mon enthousiasme est sincère, croyez... — ^ Je le crois, je le crois ; je connais les
hommes. Monsieur de Céran, et je vous ai jugé, vous, du premier coup-d'œil... Mais, il me semble que nous avons oublié notre point de départ. . . . Ne me parlicz-vous pas d'une velléité de mariage qui vous a saisi tout-à-coup à table d'hôte ?
De Céran s'essuya le front, inondé de la
sueur de l'enthrusiasme et du Caire, regarda le ciel, puis la terre, et dit :
— Oui, Dherbier, c'est juste î nous parlions mariage ; je me suis laissé emporter. ... Excusez-moi.... Parbleu, oui, je m'en souviens; à table, tantôt, là, j'::i eu une idée sur le mariage... Si nous voulons donner aux Orientaux une bonne idée de nos mœurs domestiques, et nous présenter à eux sous cet aspect moral qui convient à tout missionnaire, il faut voyager chez eux en famille, et fiapper leur imagination par le spectncle touchant de deux époux bien unis , subissant les mêmes fatigues et les mêmes dangers. Les Orientaux doivent croire quêtons les Anglais sont mariés, et que tons les Français sont célibataires. Quelques jeunes gens de notre pnys achèvent do nous compromettre, en se promenant en Asie avec des Bayadères sous le bi'as. Tenez, voih'i justement, à deux pas de nous, un Marseillais qui folâtre avec une Aimée ! C'est scandaleux ! Comment vent-on rnsiiile q;to l'Orient nous respecte !
> — C'est vrai cela , mon cher de Céraii !
— Eh bien ! me suis-je dit, puisque ma vocation impérieuse me pousse en Orieut , je veux faire ce sacrifice au bien de mon pays , je me marierai. Je ne tiens ni à la beauté , ni à la richesse ; je veux une femme qui ait dans le cœur quelque chose de mon esprit aventureux et qui ne s'effraie pas au mot de l'Orient; je ne serais pas fâché même qu'elle eût un petit côté romanesque dans l'imagination. Malheureusement, il faut beaucoup de loisirs pour chercher une femme à sa convenance; on perd beaucoup de temps à étudier, un caractère , et souvent on trouve au bout de ses études le contraire de ce qu'on cherchait. Le siècle est si occupé ! Nous vivons à la vapeur ; on n'a pas le temps de se marier ; dans quelques années , on n'aura pas le temps de mourir. Il faudrait qu'un ami vînt à moi et me dit : Adam , voilà ton Eve ; voilà l'épouse de ton choix; tu ne la connais pas aujourd'hui, demain tu l'aimeras. Oui , sur la foi d'un véritable ami , je prendrais cette femme, et comme
le Malchus de saint Jérôme, je traverserais avec elle les déserts et les villes, heureux partout.
M. Dherbier était tombé en rêverie. DeCéran , qui avait toutes les physionomies à la disposition de son visage , regardait fixement, et d'un air séraphique , sa femme idéale dans un rêve de prédestiné.
Un silence de quelques instans fut interrompu par M. Dherbier. ^
— Mon cher de Céran , dit-il, je vous ayoue que, depuis le premier moment de notre connaissance , vous êtes enti'é profondément , de jour en jour, dans mon affection. Un voyage d'un mois équivaut à une liaison de dix ans. 11 me semble que je vous ai toujours connu. Écoutez-moi , mon cher de Céran , seriez-vous disposé à vous fixer à Suez?
— A Suez , dit de Céran , baissant les yeux d'un air méditatif, et les relevant du côté de la mer Rouge, à Suez, mon cher Dherbier; mais pourquoi pas? Si j'avais une belle posi-
tion de propagande orientale, je mo fixerais à Suez comme ailleurs.
— Et votre députatiou "^
— Je serai député à Paris et industriel à Suez, dans l'intervalle des sessions. Il n'y aura bientôt que dix jours de Suez à Paris.
— C'est juste , de Céran ; eh bien ! je veux vous établir , moi, et vous marier.
■ — Vous avez un parti sortable sous la main ?
— Sous la main , de Céran. Il me faut un gendre éclairé pour veiller aux grands intérêts d'industrie que je vais créer en Orient; et ce gendre est choisi... ce sera vous.
De Céran prit une pose modeste et se fit une figure sur laquelle la surprise luttait avec la joie. Le mm" d'exclamatioji qu'il prononça eut l'air de pouvoir sortir de sa bouche à la faveur de sa brièveté de monosyllabe. Si ce moi avait eu trois lettres de plus, il restait enseveli dans les profondeurs d'un saisissement très bien joué.
Dès qu'il pensa qu'il pouvait parler, de Ce-
rail saisit les mains de son futur beau-père et dit:
— Moi, l'épouxde votre fille!... de cette charmante personne que j'ai vue à Toulon , à côté de sa mère.... que je n'ai vue qu'un instant.... Oh! mon cher Dherbier, la joie ne tue pas... voyez, je respire... j'ai même oublié mon existence ; j'ai deux âmes et deux cœurs... et croyez-vous , mon cher Dherbier , que votre filie acceptera l'hommage de...?
— Ma fille , mon cher de Céran , est élevée dans les principes de la plus aveugle soumission. Elle ne connaît que la volonté de son père et de sa mère. Mettez votre main dans la mienne.... Bien! voilà notre contrat signé. C'est ainsi que je termine toutes les affaires , moi... êtes-vous content?
De Céran fit un mouvement convulsif de joie qui ressemblait à un spasme nerveux; il reprit la main de son beau-père, la baisa finalement , et la mouilla de quelques larmes do crocodile.
M. Dherbier qui, dans l'éternelle et dévo-
rante préoccupation de ses affaires , avait de rares occasions d'être ému, versa de son côté quelques véritables larmes de joie 5 puis , comme pour réparer le temps perdu , il rentra dans son élément naturel.
— Mon cher futur gendre , dit-il , ceci est réglé . n'en parlons plus. Le courrier de l'Inde part demain, j'écrirai à ma femme. Allons attendre nos lettres à Suez.
M. Dherbier, l'homme des grandes affaires et des petits détails, employa les dernières heures de sou séjour au Caire, h causer cuisine avec Coulomb; il s'initia aux secrets de l'art culinaire , dans ses rapports avec les besoins et les appélisdu climat d'Orient. Son intention était de donner un peu du génie de Coulomb au chef de l'hôtel de la Mer-Rouge à Suez , ce caravansérail du monde ancien et nouveau.
Dherbier et de Céran , partis du Caire, arrivèrent à Suez après trente heures de route sans
avoir leiicontié ni les terribles Arabes de Thor, ni les flammes du Simoun. On court plus de dangers sur la route de Marseille à Paris.
Antonio et Hélène*
Londres , 1842
à!4TO:(IO DHERBIEH A Hér.ÈNE SA SŒUR.
« Me voici à f.ondres, chère et bonne sœur; mon père veut me donner le goûl des affaires: nous verrons s'il réussira. Quand je serai père à mon tour, avant de donner un goût à mon (ils , je lui demanderai le sien.
« J'ai remis mes lettres , en arrivant , à la maison Wagliorn ; tu ne ))eux pas te figurer la
physionomie intérieure de cette maison. Les hommes ne parlent pas ; les femmes étudient du matin au soir l'atlas de l'Asie et ont un professeur de chinois; les enfans jouent gravenjent avec de petits rails-ways de zinc , et font des machines à vapeur en carton.
« Ils m'ont invité à dîner. On m'a servi un bol de lave du Vésuve qu'ils appellent soupe de tortue. Je me suis incendié les poumons. J'ai demandé de l'eau pour éteindre le tiirtle-soupe , un domestique a cherché de l'eau partout et n'en a pas trouvé.
a Un des associés m'a chargé d'un travail qui doit être terminé dans huit jour.-;. Je dois étudier , sur l'atlas du major Lamb , le terrain de la presqu'île du Bengale, de Bombay à Madras , afin d'y établir un chemin de fer qui dispensera les paquebots de doubler le cap de Coromandel. L'atlas a cent feuilles , chacune de la dimension d'uiw^ nappe de vingt couverts. II me faudrait dix ans pour mal terminer ce travail.
« J'ai ouvert ma croisée dans //^«r^5//rr?,
au centre de la Cité. Tout pleure autour de moi, le ciel, le toit, la muraille, la vitre, la brique , la rue, le trottoir; je me suis mis à pleurer aussi en songeant à mon pays qui rit toujours. Rentré dans ma chambre , j'ai failli être suffoqué en voyant l'atlas du major Lamb. Si c'est pour vivre comme cela que nous avons le plaisir d'avoir vingt-un ans, autant vaudrait passer du berceau à la tombe : ce serait plus court et moins ennuyeux.
« L'associé m'a invité à passer le dimanche chez lui. Je m'en faisais une fête. Je sais que la maison Waghorn a un château dans le Kent. J'ai mis mon plus beau costume de rider; je suis entré chez l'associé, cravache en main , éperons aux bottes. La famille était assise autour d'une table , chacun lisait la Bible. Ou m'a présenté une Bible de la Société forpromoting Christian knoicledge. J'ai ouvert la Bible, et je n'ai pas lu. J'atffendais que quelqu'un ouviît la bouche pour faire une question ; personne n'a parlé pendant six heures. Je suis mort cinq ou six fois dans ce siècle 1;« ; enfin
on a annoncé le dîner. On nous a servi dix plats de pâtisseries sucrées au gingembre. J'ai mangé le gingembre pour me ressusciter; puis tout le monde s'est remis à la table de lecture, et chacun a repris sa Bible. A onze heures du soir, l'associé m'a permis de me retirer , en me disant que j'étais invité à celte fête de famille pour tous les dimanches de mon séjour.
« En descendant l'escalier, j'ai demandé des nouvelles du château du Kent à un domestique. Celui-ci m'a dit que ce château était magnifique, et bien situé dans les ombrages de Cricklewood; et que toute la famille s'y rend une fois par an en hiver, à la première neige tombée, pour y chasser le renard.
« Heureusement , j'éviterai les invitations des dimanches. Une lettre de notre père vient de m'ordonnerde me rendre àLiverpool, pour régler quelques affaires, et pour étudier le commerce des cotons, dans ses rapports avec le Havre et la Belgique. J'irai à Liverpool. J'ai pu survivre à la fête d'un premier dimanche, parce que je suis jeuitc et vigoureux, mais
je sens que le second m'asphyxierait, comme la vapeur du charbon .
< Ce matin, au moment où je me promenais avec mélancolie, en long et en large, sur l'Atlas du miîjor Lamb, pour établir quelques pouces de rail-ivay^ dans le faubourg de Bombay, j'ai vu quelque chose de jaune qui papillonnait sur le rideau, c'était un rayon de soleil. En deux bonds, j'ai franchi mon escalier et ma porte, et je me suis lan(;é à travers les rues. Le flot du peuple m'a entiaîné dans une longue rue qui va de Saint-Paul au bout du monde. J'ai vu des choses superbes; j'ai vu de belles maisons, de délicieux jardins, de riches boutiques, de nobles palais, debrillans équipages, et surtout des femmes charmantes. Devant Buckingliain-palace, j'ai assisté à une revue de cavalerie; j'étais fou de bonheur ; il y avait des régiments de Life-guards, de Prince-oflVales-guards, de Colstrcam-guards, et de LiglU-dragoons. iv n'ai jamais vu de plus beaux chevaux. Quel amusant métier font ces soldats! Ils montent tous les jours à cheval, et ils sont bien pavés! Il faut
que j'aille, moi, dans un Avagon, (Hudier le commerce des laines à Liverpool ! Plains-moi , chère sœur, adieu; je t'embrasse deux fois, et je te prie d'en rendre une à maman.
t AlSTONlO. »