‹ La comtesse Hortensia (volume 5)Chapitre 5 sur 16 · HELENE A ANTONIO · texte numérisé non relu

HELENE A ANTONIO

Hyères , l84î.

« Nous habitons un paradis terrestre, cher Antonio, mon bon frère ; ce paradis appartient à mon oncle ; il me le donnera m'a-t-il dit, et je t'en donnerai la moitié. Quel excellent oncle ! il est bon comme notre père, mais la comparaison s'arrête là. 3Iaman dit (pie c'est le plus grand philosophe de l'antiquité. Il dort

beaucoup, il parle peu, il regarde passer les vaisseaux ; il gouverne des abeilles et des vers à soie, il fait trois repas par jour, et il est abonné au journal d'agriculture qu'il ne lit pas.

< Je t'envoie une aquarelle de la maison de campagne de notre oncle; c'est un échantillon du paradis. Hyères est dans le fond, avec sa montagne volcanique , voilée de verdures ardentes et jonchée de ruines féodales. A l'horizon, j'ai peint ce qu'on ne peut peindre, la mer : nous la voyons toute bleue, toute vive, et radieuse, du haut de notre terrasse; il semble qu'elle nous appartient, c^omme le dernier ruisseau de nos jardins. Les vaisseaux de Toulon viennent se promener devant les îles voisines; et c'est charmant de les voir courir avec leurs voiles et leurs pavillons, derrière les rideaux de j)eupliers, de pins, d'orangers, qui bordent le rivage. Tu reconnaîtras dans mon paysage les choses que j'aime, les sources d'eau vive, voilées par une masse d'ombre, les jeux du soleil couchant à la lisière des

bois, des touffes de plantes agrestes et de fleurs sans nom, inclinées sur les ruisseaux, et ces petits détails de grâce que la nature prodigue à tous les coins de terre où il y a un peu d'eau et beaucoup de soleil. Nous avons aussi, mon cher Antonio , de beaux groupes de palmiers, mais de palmiers sérieux qui laissent tomber des chapelets de dattes, comme leurs frères d'Orient ; ces arbres réjouissent les yeux et le cœur ; on les embrasse comme des amis.

« Notre oncle est un homme excellent et plein de complaisance pour notre mère. Il est simple comme un enfant; il a vingt ans de moins que son âge, et il rajeunit tous Us jours. 11 montre une gaîté franche, et il essaie de nous amuser quand nous sommes tristes. Maman a besoin de distractions; elle est taciturne, et elle recherche la solitude qui augmente ses ennuis. Je fais tout ce qui dépend de moi pour l'amuser un peu ; je chante au piano tout ce que je sais; je lui dédie tous mes paysages; je lui déclame [lai- centaines

— aides vers de Victor Hugo ; elle est visiblement touchée de mes atteutions; elle s'en récrée un instant, mais pour retomber après dans son incurable mélancolie. La lecture lui est pourtant d'un grand secours ; elle a commencé un délicieux roman de M. de Balzac, dont elle a la bonté de me lire quelques passages. II s'agit de deux jeunes mariées qui écrivent leurs mémoires. L'autre jour maman me lisait une lettre de ce roman; une dame y raconte la vie charmante qu'elle mène avec son mari dans une jolie maisonnette, aux

bois de Yille-d'Avray, J'écoutais celte lecture

avec un plaisir infini, lorsque tout-à-coup maman s'interrompit brusqjiement, versa quelques larmes et sortit du salon. Je crois avoir compris le motif du chagrin de maman. Elle craint que le mari qu'elle veut me donner ne soit pas du goût de noire père, et tu sais qu'elle lait dépendre de cet élablissement tout mon bonheur et le sien. L'autre jour, nianiau a reçu une lettre d'AIriciuo; d'aboid, elle ne voulait pas me la montrer ; mais

à la campagne il y a des momeiis d'ennui où Von dit tous les secrets. Dans un de ces moyens, elle m'a lu la lettre de ce jeune et brillant colonel qu'elle appelle mon futur. Il doit rentrer en France avec son régiment à la fin de la campagne, et il me demandera en mariage à M. Dherbier ; ii ne doute pas du consentement de mon père ; maman, elle, en doute beaucoup. Le colonnel de St. *** écrit comme un ange ; il a des manières simples et distinguées, des goûts d'artiste et beaucoup d'esprit. A. l'armée d'Afrique, son nom est cité en tête des plus beaux noms ; personne n'a un avenir militaire plus brillant que le sien. Je ne sais pas si je l'aimerai, mais je sai^ que je l'estime et que je l'admire, je suis prête à écouter les intentions maternelles. Cependant, il est bien cruel de penser que tout cela donnera peut-être des inquiétudes à notre famille, et que notre excellente mère interrompra tristement ses lectures favorites en pensant à moi. « Nous avons reçu de papa une seule lettre ; elle est datée d'Alexandrie et finit à la sixième

ligne. Notre père est le meilleur des hommes, (lit maman ; il sait tout, il songe à tout, il connaît tout, il embrasse le monde ; il donne la joie à des milliers de familles ; il ne ferme les yeux de son intelligence que sur sa femme et ses enfans. Après avoir fait le bonheur de l'univers, il aura oublié de faire le sien.

« Voilà ce que maman dit quelquefois : elle a peut-être raison- — Elle vient d'écrire à papa une lettre charmante, et elle lui paiIe adroitemenl du colonel.

«Adieu, mon Antonio; comporte-toi bien, et fais toujours ce que veut notre bon père; la volonté d'un père, c'est la volonté de Dieu.

€ Hélène. >

Pendant que les deux lettres que nous avons citées dans le précédent article se croisaient sur la Manche, Antonio roulait en wation vers

le comté de l.ancastie; il allait à Liverpool étudier le commerce des cotons dans ses rapports avec le Havre et la Belgique.

Il descendit à l'hôtel d'Adelphi, qu'il trouva d'un confortable achevé. M. Jackson, correspondant de M. Dherbier, attendait Antonio, depuis quelques jours, dans son comptoir de la rue de l'Église. Antonio ne mit pas beaucoup d'empressement à faire sa visite à M. Jackson. Il se laissa emporter par sa curiosité d'enfant, et courut admirer le jardin zoologique, les superbes colonnades de la Douane et de la Bourse, les docks de la Mersey, le tunnel et son péristyle, le grand marché public, et les riches quartiers de la bourgeoisie à Copperas- Hill. A l'heure de la bourse, le jeune voyageur entra au comptoir de M. Jackson, avec l'espoir de ne pas le rencontrer, et il laissa une carte sur laquelle il écrivit au crayon le nom de son hôtel.

n dîna et charma les ennuis de sa soirée au Théâtre -Royal, où l'on jouait un drame en vingt-deux actes, intitulé : la Vie de SapO'

(éon. L'artiste qui représente l'empereur a six pieds de haut, il est très fluet, mais il prend beaucoup de tabac. Ce drame divertit beaucoup Antonio , il lui fit oublier davantage M. Jackson.

En sortant du théâtre, comme il traversait Willianison - Square j il rencontra quelques hommes ivres qui sortaient du meeting annuel de la société de tempérance, tenu à Jordans- Street. Il descendit avec eux sur le port en riant aux larmes de toutes les grosses plaisanteries que le porter et le porto inspiraient à ces membres tempérans.

A minuit, le silence imposé par les policemen régna sur la rive de la Mersey. La ville haute devint déserte. Toutes les boutiques se formèrent. Liverpool s'endormit de ce sommeil ])rof'ond que le travail donne comme une récompense aux villes commerçantes.

Antonio était bien loin de son hôtel d'Adelphi : il demanda son chemin à chaque policemen qu'il rencontra, et le clocher gothique de

— Gela cliapel sonnait une heure, quand il montait Fianelagli-Street, devant Adelphi.

La clarté du gaz plus vive, à Liverpool, que celle du jour, faisait ressortir dans ses moindres détails la belle façade de l'immense hôtel. Les candélabres de la place auraient éteint les étoiles, s'il y en avait h Liverpool. Les rues de Ranelagli, de Lime et de Copperas, qui débouchent sur Adelphi, paraissaient obscures auprès de cette éblouissante illumination. Comme il n'y a pas, la nuit, de meilleure police que celle du gaz, les agcns de la surveillance nocturne avaient abandonné cette zone de la ville et se promenaient ailleurs avec leurs baguettes plombées et leurs sombres Water-Proof,

Antonio admirait cette merveilleuse éruption de gaz hydrogène qui semblait ne resplendir que pour lui : il se détachait sur ce fond lumineux avec tant de relief que tous les détails de sa toilette pouvaient être saisis à mille pas à la ronde. Du trottoir de Liver- Iheatre on aurait deviné facilement que cet élégant et gracieux jeune horpï^t^ appartenait

à une famille opulente, et par conséquent son portefeuille de voyage devait être de quelque valeur. A pareille heure, sur la crête des Apennins, entre Torrinieri et Riccorsi, Antonio eût été dévalisé en deux coups de griffes humaines; mais là, au centre du monde industriel et civilisé, le gaz et la police semblaient protéger l'étourdi voyageur et lui permettre de s'épanouir aux rayons d'un soleil artificiel, dans sa charmante fatuité d'écolier fraîchement émancipé.

Or, voici une réalité terrible qui a le tort de ressembler trop à une fiction ; aussi sera-t-elle perdue comme leçon et comme expérience.

. Antonio, debout et immobile devant Adelphi, entendit à sa gauche un petit bruit de pas, un fi ôlement de robe, et le murmure doux et léger d'une respiration enfantine; il se retourna vivement, et aperçut à quatre pas de lui une jeune fille de quinze ans, d'une beauté merveilleuse; elle marchait avec lenteur et souriait d'un sourire d'ange ; sa toilette annonçait une demoiselle de bonne maison j ses

yeux noirs biillaient comme deux escaiboucles entre deux cascades de cheveux d'or; ses jolies avaient la fraîcheur et l'incarnat des beaux fruits de l'été ; ses dents de perle se laissaient entrevoir sous une lèvre légèremefit relevée par une ciselure naturelle; genre de beauté assez commun chez les femmes du Lancastre. La jeune fille passa devant Antonio, qui se contenta de suspendre sur elle un cri d'admiration.

Revenu de sa première surprise, notre jeune voyageur fit quelques pas lents et indéterminés dans la direction de Lime-Street^ où venait d'entrer la belle et mystérieuse enfant : puis, il accéléra sa marche, tremblant et honteux, comme à la première phase d'une mauvaise action; mais parfois enhardi à l'idée que cette jeune fille était menacée de quelque danger, et qu'il fallait la suivre pour la secourir.

Arrivée à la hauteur de la troisième ruelle qui descend de Lime*Street sur le quartier du ihéàlre, la jeune fille s'arrêta devant une maison de chétive apparence, et se retourna comme

pour s'assurer qu'elle était suivie. Antonio arriva bientôt au môme enthoit. La belle inconnue avait disparu dans la maison, en laissant la porte entrouverte. Le jeune homme n'aurait pu s'expliquer clairement à lui-même les motifs qui lui firent franchir le seuil de cette maison.

Une chandelle de suif éclairait l'escalier, et semblait placée là, comme pour indiquer le chemin à l'hésitation d'un étranger. Antonio monta au premier étage, et trouvant une porte ouverte, il entra dans la plus étrange des chambres dégarnies. Les murailles dévastées ne conservaient çà et là que des lambeaux de tentures vermoulues; la moitié d'un miroir vingt fois fôlé se penchait sur le plâtre d'une cheminée de bois; quelques escabeaux gluans, devenus trépieds, par la perte du quatrième support, étaient rassemblés au centre, et leur position iudiquait^ssez bien qu'ils venaient d'être abandonnés par les locataires. L'alcôve était remar- (juable pai l'absence du lit, et par le délabrement des rideaux, troués partout à hauteur de

mains, comme si les doigts convulsifs du désespoir les avaient déchirés dans une nuit de lutte violente et de terreur. Le plafond ressemblait à une grande page d'écriture cabalistique, car toutes les mèches de suif s'y étaient promenées avant de s'éteindre, en y traçant des mots hideux. Une vapeur fétide, comme celle qui s'attache aux haillons du crime, était l'atmosphère naturelle de la chambre, et faisait connaître, mieux que l'ameublement, à quelle espèce d'êtres fauves appartenaient les maîtres de cette horrible maison.

Voilà ce que du premier coup-d'œil vit Antonio, mais il ne vit pas la jeune fille, et il ne devait plus la revoir. Un bruit confus de paroles sourdes se fit entendre presque à son oreille. En effet, dans un coin de la chambre, le plâtre écroulé avait mis à nu le bois de la mince cloison, et la lézarde trahissait les secrets de la pièce voisine. Antonio sentit ses cheveux se hérisser, lorsque, en appliquant son front sur cette ruine de cloison, il vit lui-

re, sous la prunelle cadavéreuse de l'orfraie, un œil ardent fixé sur lui.

Il comprit alors qu'il courait un danger réel, en s'obstinant plus longtemps à sonder les mystères de cette maison, et plein de confiance dans son agilité, il se prépara à franchir l'escalier d'un bond pour gagner la rue.

En ce moment, une porte cachée s'ouvrit, et une épouvantable forme, qui n'appartenait à aucun sexe et à aucun monde connu, vint barrer le chemin de la fuite au malheureux Antonio. Cette apparition n'avait de la femme que le vêtement, et de l'homme que la voix : sur sa face de spectre s'agitaient, comme des couleuvres, des tresses de cheveux gris, et à travers les éclaircies de cette effrayante chevelure, on voyait jaillir deux regards intolérables. Ce monstre, échaj)pé de la ménagerie des rêves, s'élança sur Antonio, et le jeune homme sentit courir sur sa joue une lèvre froide , comme l'épidcrme du lézard : une violente colère le ])réserva d'un évanouissement; il rc- |)ous8a d'un bras vigoureux cet être sans nom,

rétendit sur le parquet gluant, et, poursuivi par les cris rauques du monstre, il franchit Tescalier et atteignit le vestibule de la maison.

Impossible de sortir : deux hommes d'une taille colossale, nus jusqu'à la ceinture, et les bras croisés sur la poitrine , défendaient la porte, fermée d'ailleurs à triple verrou.

Antonio chancela sur ses genoux; il se cramponna au fer de la lampe, et prit une pose de résignation, comme une victime qui attend un sort inconnu.

Un de ces hommes étendit la main vers une salle du fond et accompagna ce geste d'un mouvement de tête qui signifiait : allez là. Le jeune voyageur se raffermit sur ses pieds, fit un appel énergique à son courage, et suivit l'indication de la main : les horribles histmres des assassinats commis en Ecosse, dans l'intérêt de la science anatomique, lui revinrent en mémoire, et il s'applaudit d'avoir eu la force de supporter ce souvenii- sans tomber d'effroi.

La salle où il entra par ordre était démeu-*

blcc comme tout le reste de la maison ; une chandelle de suif, collée à l'angle d'une table, lui donnait une clarté plus sombre que la nuit. Trois hommes et une vieille femme, assis devant la table, buvaient de l'aie dans des gobelets de laiton. La femme se leva et ferma la porte, elle reprit ensuite sa place et continua de fumer sa pipe de fer, eu retroussant des manches de toile raide sur des bras de momie.

Les trois hommes gardaient un calme et un silcuce effrayans. Comme des bandits exercés qui n'ont pas besoin de se concerter pour savoir ce qu'ils ont à faire, leurs ligures étaient empreintes d'une bonté sinistre; car, en pareil lieu et il pareille heure, les faces les plus patriarcales sont moins rassurantes que les contractions nerveuses communément prêtées aux assassins. La fumée du tabac étendait une gaze flottante sur ces quatre personjiages, et les plaçai/ dans la région vaporeuse des rêves des mauvaises nuits.

Le plus ûgé d'entr'eux, le vieillard vénérable, retira sa pipe de ses lèvres de parchemin

brûlé, la déposa nonchalemment sur la table, fit une aspiration gutturale, comme un orateur qui essaie sa voix, et s'adressant à Antonio par la menace de ses yeux et par la parole, il prononça ces trois mots de consonnancc lugubre : Give yoiir ail (Donne tout).

Antonio prit sa bourse et la jeta sur la table. — J'ai dit tout, ajouta le vieillard, avec le plus sérieux des sourires.

Antonio déposa tous ses bijoux de toilette à côté de sa bourse avec un geste résigne qui voulait dire, j'ai tout donné.

— J'ai dit tout, répéta le vieillard. Le jeune homme réfléchit un instant, tira son portefeuille et le remit à la main large, noire et ridée qui se tendait pour le recevoir.

— Est-il bien rempli? dit la vieille.

Le brigand compta les banks-notes, et répondit : — Pas trop.

— Quand êtes-vous arrivé à Liverpool? demanda le vieillard.

— Hier après midi, répondit Antonio.

— Vous avez bien fait de dire la vérité;

nous le savions. Si vous voulez mourir, mentez... Hier, à quatre heures vous avez fait une visite dans Churcli-Street. Que cherchicz-vous là?

— M. Jackson.

— Qu'est-ce que M. Jackson?

— Un correspondant de notre maison de commerce.

— • Avez-vous des lettres pour lui?

-Oui.

— Où sont-elles?

— Dans ce portefeuille.

— Que veniez-vous faire à Liverpool?

— Mes instructions sont dans ce portefeuille; elles sont écrites de la main de mon père.

— Où est votre père?

— En ce moment il est en Egypte.

L'affreux vieillard étala sur la table tout ce

que le portefeuille contenait; il sépara les banks-notec des autres papiers, et appela, par un léger coup de sifflet, les deux camarades qui étaient restés dans le vestibule.

Une conversation à voix basse s'établit alors

entre les cinq brigands; elle ressemblait au prélude d'un assassinat. Antonio, rendu à son calme par la terreur de l'eîftrême péril, tâchait de lire sur les visages le sens de cet entretien. Les brigands, pour ne pas être compris, parlaient une sorte de patois du pays de Galles, assez ressemblant au bas -breton; quelques mots de pur français arrivaient aux oreilles d'Antonio, et n'étaient pas du tout rassurans; ils exprimaient des idées de spoliation, de fortune, de violence et de mort. Les figures des bandits continuaient à garder une bonhomie et une sérénité nullement en harmonie avec cette épouvantable scène; la vieille femme leur donnait seule un caractère tragique, et lorsqu'elle soulevait sa paupière velue et grise, et qu'elle attachait sur Antonio son œil d'un vert orageux, celui-ci sentait s'éteindre en lui le rayon d'espoir descendu des faces tranquilles des cinq brigands , et il commençait la prière d'ngonic, récitée au fond du cœur.

Le colloque cessa. Une détermination ve-

uait sans doute d'être prise. Un bandit fit un signe, et la vieille femme se leva, ouvrit une petite armoire, la fouilla longtemps, et en rapporta un encrier, du papier et des plumes. Le vieillard fit signe à Antonio de s'asseoir et d'écrire, et il lui dicta le billet suivant, qui, dans la langue originale, par le choix des expressions et l'élégance de la forme, annonçait que le brigand était plus gentleman qu'il n'en avait l'air.

« Monsieur Jackson ,

« Hier, en traversant Liverpool, je me suis piî' sente chez vous, pour vous demander quelques renseignemens sur une affaire importante dont je ne puis vous entretenir que de vive voix. J'avais aussi des lettres de mon père, que je tiens à vous remettre en main propre. A njon iclonr, j'aurai Thonneur de vous voir, et de remplir mes commissions auprès

de vous. On m'attend à Glascow, et je vais de ce pas m'embarquer â William-Dock.

« Votre vraiment dévoué ,

c Antonio Dherbier. >

Quand l'adresse de ce billet fut écrite, un des bandits conduisit Antonio dans une salle basse, et complètement fermée au jour extérieur; il lui montra un grabat dans un coin et sortit. Deux verroux grincèrent sur la porte. Le jeune prisonnier n'entendil plus rien.

D« Knez an bal.

Lorsque Vlndia-Mail arriva, chargé de ses dépêches, à Suez, M. Dherbier déjeunait à l'hôtel de la mer Rouge , en tête-à-lête avec M. de Céran , son gendre futur. M. Dherbier avait visité le Sinaï et le Liban ; il avait médité une filature sur les ruines de Pétra; il avait rendu la vie h cinquante familles de Druses, qui mouraient de faim dans le désert, de père en fils , depuis Louis IX; il avait enrôlé sous les pacifiques drapeaux de l'indus-

trie un escadron de dromadaires montés par les Arabes de Thor; il avait fait rebâtir à ses frais la façade écroulée d'un couvent maronite au Sinaï; il avait commandé d'immenses plantations de nopals et de mûriers pour la cochenille et la soie ; ses mains venaient de créer au monde un désert. Jamais , depuis Moïse , le désert ne s'était trouvé à pareille fête. M. Dherbier racontait sa féconde incursion à M. de Céran , et lançant ses regards de l'autre côté de l'isthme, dans le golfe Arabique, il développait d'autres plans aussi merveilleux : Suez, disait-il, étend ses deux bras, l'un k Torient et l'autre à l'occident; cette position symbolique nous indique à tous notre devoir : cet isthme est le trait d'union de deux mondes.

Et M. de Céran lui répondait : La* Bible nous dit que l'armée des Hébreux, c'est-à dire les missionnaires de la première civilisation , étaient guidés au déseit par une colonne de flamme et de fumée ; cette image est encore un symbole pour nous ; la colonne dû ilamme

et de fumée , nous l'avons : c'est la machine à vapeur.

— Ceci est profond ! disait M. Dherbier.

En ce moment on apporta la correspondance de l'univers à M. Dherbier; il y avait cinquante lettres au moins. M. de Céran reçut les siennes aussi par le môme courrier.

M. Dherbier se précipita sur le faisceau épistolaire et le dépeça comme un lion fait de sa proie. Les enveloppes jonchèrent le parquet en un clin-d'œil. Le grand industriel lisait quatre lettres à la fois , et il donnait à chacune son commentaire en quelques mots : — Hambourg marche bien. — La garance a réussi à Pélersbourg. — Je suis content d'Avignon.— Mes piastres sont arrivées à propos à Livourne. — Bon ! mes blés sont partis d'Odessa!— La saison est favorable sur la mer Noire. — Crépin m'a compris à merveille î» Constanlinople; — Au Havre le résultat baleinier est superbe. — Je donnerai deux primes à Laurençon. — Mon sel est attendu à Calcutta ; Guilleiuot doit avoir doublé le Cup ; il

trouvera les nioussous. — Mes actions haussent à la Nouvelle-Orléans , je l'avais prédit. — La banque de Marseille est une superbe opération. — Mes Terre-Neuviers ont tenu ce

qu"ils ont promis. — Succès partout...

Les commentaires furent suspendus par une lecture qui paraissait émouvoir vivement M. Dherbier ; la lettre qu'il venait d'ouvrir était timbrée de Liverpool.

— De Céran, dit-il dune voix tremblante et le visage couvert d'une pâleur mortelle, voici une lettre que je ne comprends pas, ou que je comprends trop! c'est }l. Jackson de Liverpool.....

Il essuya quelques larmes, et lut à haute voix :

ce Monsieur ,

€ Votre fils, M. Antonio Dherbier. m'a remis vos honorables lettres , déjà de date assez vieille; j'ai réglé nos affaires avec lui, conformément à vos intentions. Notre compte réglé à ce jour, je me suis reconnu votre débi-

leur de 6,500 livres, soit 457,500 francs. Je lui ai donné une traite de pareille somme sur la maison Hobbes , de New-York , pour faciliter ses opérations avec cette place , où il se rend. Sur ma recommandation, il a pu noliser pour 9,000 livres de nos produits les plus demandés aux États-Unis , sur le trois-màts V Arthur , à bord duquel il a pris passage ce matin. Notre maison Clark vous fournit sa traite de pareille somme , fin octobre prochain.

« Par le mênje courrier , M. votre fils vous confirmera la présente et vous donnera des détails sur son voyage à Glascow ; je serai charmé d'apprendre qu'il vous fait bonne mention de l'accueil paternel qu'il a reçu dans ma maison.

« Votre dévoué ,

< Jackson. »

M. Dherhier frappa la table de son poing,

en s' écriant : Mon fils *à New-York ! mon fils à il s

Glascow nolisant des navires! c'est le diable

qui a pris le corps et le nom d'Antonio î

et point de lettres de lui! voyez!... pas

une autre de Liverpool !... Sa dernière, je l'ai reçue à Alexandrie... elle était de Londres... Antonio m'y parlait de son travail sur l'atlas du major Lamb... Ce garçon s'est perdu!... il a fait quelque folie atroce!... et il va bon train!... du premier coup, il me dévore un demi-million ! Ah ! voilà une lettre de madame Dherbier... je ne l'avais pas vue d'abord... elle me dit quelque chose d'Antonio peutêtre... voyons...

Ilyères,. . (i2.

« Mon ami,

« Nous avons tous des remercîments à adresser à votre excellent frère; rien n'est doux comme son hospitalité. Nous passons des journées charmantes dans le plus beau site du monde. C'estbieniciquo la nature... (Au diable la nature ! la voilà dans ses folies, ma femme ! . . .)

(les horizons de palmiers et d'orangers... (Elle ne sortira pas de ses orangers !...) La sérénité du ciel donne la sérénité de l'âme... (Les livres la perdent cette pauvre madame Dherbier!...) Qu'il faut peu de chose au bonheur! et... (Rien sur Antonio ! rien ! H y a deux pages comme ça sur les orangers et les horizons... Ah ! il y a un post-scriptum...) Vous saurez, mon ami, que notre chère Hélène lit assez volontiers les k;ttres que votre frère reçoit du colonel... (Ah ! qu'ils aillent se promener avec leur colonel!) Eh! oui, introduisez-moi un soldat dans la maison, afin qu'il sabre tout ! Cette lettre de ma femme n'a pas le sens commun ! elle ne paie pas son port. Je vais lui répondre avec ma concision ordinaire: de Géran, vous allez être content de moi... Donnez-moi cette plume...

■Sue^ , 1843.

< Ma chère amie, « Eu recevant cette lettre, vous ne perdrez

pas un instant ; vous écrirez à votre faiseuse de Paris, et vous lui commanderez le trousseau de noces d'Hélène; tout ce qu'il y a de plus beau et de plus complet, comme pour la fille d'un roi. Point de robes d'hiver ; il n'y a pas d'hiver dans le pays qu'habite le mari futur d'Hélène. On ne travaillera que sur les étoffes des autres saisons. Je recommande bien et je paie de même. La plus grande célérité.

« Dhekbier. »

De Céran tendit la main à Dherbier et la serra sans dire un mot. M. Dherbier partagea cette effusion de cœur, et rouvrit la lettre de M. Jackson pour en méditer chaque expression. Après quelques minutes de recueillement, il continua, d'un air sombre le dépouillement de sa vaste correspondance, et il découvrit encore une lettre de famille ; il la décacheta avec vivacité, dans l'espoir d'y trouver quelques nouvelles d'Antonio, et la lut pour lui seul. Elle était ainsi conçue :

Hvèrcs... û2.

« Clier frère,

« Ta femme, qui est ma chère belle-sœur, et ta fille Hélène, qui est ma chère nièce, sont deux femmes charmantes, mais je suis à bout de mes inventions pour les amuser. Elles ont abandonné la promenade en bateau, le whist, l'escarpolette, le jeu de bagues, le billard; elles ont épuisé leurs livres et les miens ; je leur ai conté toutes mes historiettes ; maintenant nous passons des journées entières à regarder la mer. Il faut trancher le mot, ces dames s'ennuient à la mort, et si tu n'y prends garde, ta femme Eugénie s'inventera une maladie que les médecins n'ont pas prévue, et qu'on peut appeler la phthysie mentale. Elle est arrivée au deuxième degré. Il me reste encore une ressource pour donner à ta femme vingt jours de contentement, mais je te préviens que je te passe en com[>te courant cette ressource, pour la somme qu'elle me coûtera J'en ai déjà payé trois de ces ressources, et lu

payeras la quatrième; je suis trop pauvre, moi, pour obliger des Crésus comme toi. Tu ne te fâcheras point de cette plaisanterie, cher frère; n'est-ce pas? Or, voici de quoi il est question. Je vais donner un quatrième bal chez moi ; j'ai une terrasse magnifique, où ta femme et ta fille dansent avec un plaisir étonnant. Au dernier bal, j'avais quarante-deux dames et cent cavaliers. Nous avions trente officiers de marine, plusieurs colonels et trois jeunes lords qui habitent Hyères. Avec Hyères et Toulon, je pourrais donner un bal tous les jours, si j'étais riche comme toi . Ta femme est la reine ne ces réunions champêtres ; on l'entoure d'hommages, on l'accable de galanteries, on l'engage pour cinquante contredanses, enfin on la préfère à sa fille, qui est généralement appelée sa sœur. On danse jusqu'au jour j ta femme ouvre le bal, le continue et le finit. Voici le mauvais côté de ces sortes déplaisirs; ils ont un lendemain triste. Ta femme n'est plus reconnaissable vingt-quatre heures après ; on voit qu'elle se souvient trop

de sa joie innocente de la veille. Aussi, je suis bien persuadé que je vais la guérii* de ses ennuis, en lui annonçant mon quatrième bal. Il y aura vingt jours de préparatifs qui amusent autant que les contredanses ; ma belle-sœur Eugénie est chargée de la liste des invitations ; elle a une mémoire prodigieuse pour retenir les adresses, les noms et les titres. Quant à moi, je t'avoue, cher frère, que tout cela m'ennuie beaucoup ; chaque bal ravage mes jolis arbres et mes fleurs ; mais il faut bien souffrir un peu pour donner beaucoup de joie '\ sa famille. Tu vois que je seconde de mon mieux tes intentions... »

— Mes intentions! s'écria Dherbicr en jetant la lettre sur la table, mes intentions !

Il se leva, et se protnena à grands pas en répétaiitla dernière ligne delà lettre fraternelle.

— De Céran, dit-il, j'ai un frère comme il n'y en a pas... Il est d'une candeur de patriarche! Je lui confie ma femme et ma fille, comme vous savez ; je lui recommande de veiller sur ces têtes romanesques... non pas que je

craigne,... mais enfin, il faut toujours veiller. Eh bien ! ce maudit frère me joue un tour infernal,.,, de bonne foi,... comme un naif campagnard qu'il est. Il perd ma femme ! il la lance dans des quadrilles de marins et de soldats! Il me tue ! C'est un véritable fratricide ! Sur mon honneur, voilà quatre personnes qui semblent aujourd'hui se concerter pour me détruire: mon fils, ma fille, mon frère et ma femme !... J'ai organisé les Druses et les Arabes de Thor, voilà quatre personnes qui me désorganisent, moi! Voyons, de Céran, je n'ai jamais demandé de conseils à personne, mais aujourd'hui,... de Céran, que feriezvous ?

— Il faut écrire

— Écrire quoi?... écrire à mon frère?... lui défendre de donner des bals! montrer de la jalousie à mille lieues de distance ! me faire chansonner par l'armée d'Afrique et l'escadre de Toulon!... sous prétexte que ma femme s'ennuie!... Belle excuse!... comme si les femmes de ménage doivent s'amuser!... Ou

sait ce que nous devenons quand elles s'a musent!... En altciidaut, voilà mon fds à New- York avec 500,000 fr. qu'il m'emporte !.. Cet enfant me ruinera !... Un conseil , de Céran , un conseil , au nom de Dieu ! A ma place, que feriez-vous ?

— Ce que je ferais?... le voici. Je partirais avec moi pour la France sur-le-champ.

— Après?

— Je marierais ma lîUe...

— Avec qui ?

— Comment! avec qui? mais il me semble...

— Oui, oui, c'est juste... pardon... avec vous... ma tête brûle... Après?

— Je partagerais les soucis industriels avec mon gendre , et j'aurais ainsi plus de loisirs pour ramener ma femme au sentiment de ses devoirs domestiques... en ne la quittant plus.

— Bien ! Et mon fils? et Antonio?

— J'écrirais à New- York. Vous avez des amis à New- York/

— J'en ai cent.

— Écrivez une circulaire.

— Et mes affaires ici... à Suci, au Liban, au Sinaï, à Pétra, au Caire, à Bombay...

' — Rien ne sera négligé... Vous vous donnez un congé d'un mois... L'Egypte attendait depuis quatre mille ans sa résurrection, qu'estce qu'un mois de plus? Vos affaires domestiques avant tout.

— Hélas ! oui. '

— Songez qu'après-demain le Pohjphemus part d'Alexandrie. Dans neuf jours vous pouvez être à Toulon.

— Neuf jours! il a raison!... En neuf jours de Suez à Toulon ! C'est incroyable! et qui sait encore ce que Tavenir.., Oui, voilà le seul parti à prendre... Il faut partir... Retenons tout de suite deux places sur le Pohjphemus.

— Justement, M. Cotajar , ?mdshfpmau (\u Potyphemus , monte en voiture dans la cour de l'hôtel... Il arrivera cinq heures avant nous. Je vais le prier de se charger de votre commission.

— Allez vite, de Céran... Oh! quelle philosophie il faut subir dans certaines occasions !...

On tient les intérêts du monde entier dans ses mains , on a son bonheur même ; on se dispose à le donner. .. Une femme , une fille , un frère, un enfant se jettent sur vos bras, et vous les brisent... Malédiction !

Dherbier appela son domestique , ramassa ses lettres éparses, donna ses dernières instructions, et les monosyllabes de désespoir qu'il échangea avec les phrases de consolation de M. de Céran n'ayant pas assez d'importance pour être mentionnés ici , nous le quitterons 5 Suez , pour le revoir de l'autre côté du ruisseau méditerranéen.

Les fictions de Moïse et d'Homère passeront toutes .'! l'état dcréalité. Le géant Polyphème courant dans la mer d'Agrigente , un mat à la m:iin en guise de bâton , n'est plus une chimère en ^ 843. Voyez passer le géant, le même que vainquit Ulysse avec un calcmbourg grec inventé par Homère endormi. Polyphème, toujours appuyé sur son mât , court avec son œil de flamme devajil les montagnes aimées de Théocritc ; il ne 8*cst arrêté qu'un instant

dans l'île de Calyp^o , où passent tous les Ulysses de la diplomatie; et aussi agile que le char de Neptune , qui bondissait d'un horizon à l'autre , à ce que dit l'Iliade, il va dans son sixième élan toucher le môle de la ville des Phocéens , encore toute pleine de Grecs qui parlent provençal.

Cela veut dire : le Polyphème est parti d'Alexandrie, a touché Malte du bout de son gouvernail , et il arrive à Marseille le sixième jour.

M. Dherbier et M. de Ccrau ne se tiennent pas pour arrivés. II leur faut encore six heures de chaise de poste ; six pas quand on vient de la mer Rouge. On arrive à Hyères, hôtel d'Europe, nuit close, incognito; M. Dherbier est en proie aux plus vives émotions , il lui semble que le premier renseignement demandé va lui apprendre qu'il n'a plus d'autre famille que son portefeuille et son coffre-fort. Nous devons ajouter à son honneur qu'il sacrifierait de grand cœur ceux-ci pour regagner l'autre. Tous les instincts généreux se

sont réveillés en lui ; ils n'étaient pas absens, ils dormaient.

Le plan des deux voyageurs avait été arrêté dnns les eaux de la Sicile, un jour que le calme de la mer donnait l'agitation à l'esprit. Rien n'est habile comme le hasard pour vous faire arriver :i propos, à l'heure des angoisses, lorsqu'une horloge doit la sonner pour vous quelque part. Le bal annoncé par le frère Dherbier, dans sa lettre, était l'entretien des oisifs de la ville d'Hyères; on devait le donner le lendemain.

De Céran avait atteint son but d'esprit sérieux et d'homme ruiné. Il s'était fait indispensable chez Dherbier; il doublait pour ainsi dire son ange gardien; il avait pris sur roj)ulcnt industriel une autorité d'autant moins soupçonnée qu'elle avait toutes les apparences de la soumission. En ce moment cette relation prenait un caractère intime, parce qu'elle établissait entre eux une solidarité ressen)blant assez à une complicité coupable. De Céran créait un plan orné de

toutes CCS combinaisons victorieuses, et il engageait si adroitement l'entretien avec Dlierbier, que celui-ci s'en attribuait toujours l'invention. De cette manière, de Céran était regarcjp comme un homme fécond en grandes idées industrielles, mais fort ignorant dans les choses vulgaires de la vie, et qui avait besoin d'un guide comme Dherbier pour marcher dans la voie des humbles accidens domestiques. Le meilleur procédé pour conduire les gens est de leur laisser croire qu'on est conduit par eux.

— Je vais donc faire ce que vous voulez, dit de Céran, le soir du bal: vos yeux aideront mon aveuglement. Au revoir, à bientôt.

Il prit un cheval de louage, comme fait un savant en exploration, et il se rendit par un chemin de montagne ou château de D... dont les tourelles féodales, s'élevant par-dessus des rideaux d'orangers et de cyprès, regardent les îles d'Hyères et la mer. J\l. de G..., le gracieux et hospitalier possesseur de ce vaste

domaine, accueillit fort bien le voyageur sans le connaître.

— Monsieur, lui dit de Céran, mettant pied à terre, est-ce bien le chemin qui conduit aux ruines de Pomponiana ?

— A peu près, dit M. de G...; mais il me semble. Monsieur, que le jour est trop avancé. II vous faut une bonne heure de marche pour atteindre Pomponiana. Passez la nuit au château, et demain je me ferai un vrai plaisir d'être votre cicérone.

— On n'est pas plus obligeant, Monsieur; je ne me serais jamais douté de trouver un guide aussi éclairé dans ce désert.

— C'est le seul plaisir que j'estime ici, celui d'accueillir de mon mieux les étrangers. Malheureusement le hasard n'est pas prodigue de ces occasions.

Un domestique prit le cheval de M. Céran.

— Vous me permettez donc de causer un instant avec vous? dit de Céran à son hôte.

— J'espère mieux do votre complaisance, répondit M. de G... ; la nuit vous surprendrait

dans ces montagnes ; j'espère que vous la passerez au château, et que vous accepterez un couvert à mon dîner de campagnard.

— Vraiment, Monsieur, la campagne se fait ville! aussi, voyez, je voyage en habit de salon ; c'est d'ailleurs une mode anglaise assez distinguée de rendre visite aux ruines en costume de bal. J'aime assez ce respect et cette vénération accordée aux reliques des anciens.

— Puisque vous avez la bonté de tout accepter, on donne ce soir un bal délicieux à mille pas d'ici... Aimez-vous le bal?...

— Oui comme observation, comme étude, comme manifestation de caractères...

— Eh bien, vous épuiserez votre complaisance, vous nous accompagnerez au bal...

— Accepté de grand cœur... J'ai un système sui' les ruines de Pomponiana, et je vais le développer dans un mémoire à l'Institut. Je crois que Pomponius était un riche Romain qui s'exila volontairement de Naples, en 79, après l'éruption du Vésuve, et qui

vint fonder une ville ici, dans une localité qui lui rappelait le cap Misène, le golfe de Baïa et les îles de rarchipel parthénopéen. Vous savez que Pline, qui commandait la flotte en 79, dit à son pilote, le jour de l'éruption volcanique : Verte ad Pomponium, sousentendu proram. J'ai conclu de ce passage que le Pomponius, ami de Pline, est le fondateur de Pomponiana. C'est un système assez raisonnable, comme vous voyez...

■ — Et qui peut se soutenir.

-—C'est ce que je pense...; mais puisque nous parlons des anciens, suivons leurs préceptes, et renvoyons les choses sérieuses à demain ; ad crastinum séria... on donne donc des bals ici?

— Comment ! des bals superbes !

— Y a-t-il aflluence de dames? demanda de Céran d'un air distrait.

— Des dames charmantes ; les dames de la maison d'abord, la mère et la lille, ou les deux sœurs, comme on les appelle. Je vous

(lirai même en confidence que le bal de ce soir est un avant-goût d'un bal de noces.

— Ah ! on se marie aussi dans ce dûsert ! ditdeCéran en coupant une feuille de maïs. Ce maïs est d'une très belle venue ; on dirait du maïs d'Egypte... Et nous verrons ce soir la jeune beauté pour laquelle on va préparer les flambeaux de l'hymen ?

— Oui, c'est mademoiselle Dherbier...

De Céran fit un mouvement nerveux qu'il mit sur le compte d'un insecte qui l'avait piqué au visage, et reprenant bien vite son sang-froid, il dit, en rajustant ses lunettes ébranlées par la convulsion :

— Mademoiselle Dherbier; il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu...

— Son père est l'industriel par excellence. . . un homme qui tient une poignée de millions dans chaque main, et qui les verse en détail sur les deux mondes...

— Ah! oui! oui... M. Dherbier de Paris... dit de Céran, la main sur le front comme pour en arracher un souvenir,

— Eu ce moment, il est en Egypte... et sa femme vient de recevoir de lui une lettre qui accepte le gendre proposé par elle, et qui annonce le trousseau delà mariée,

— Voilà un gendre bien heureux ; la dot sera superbe... Ce gendre a sans doute une position sociale convenable ? demanda de Céran de l'air d'un homme qui interroge au hasard, et comme pour ne pas laisser mourir la conversation.

— • C'est le colonel de Saint...

— Ah ! c'est un colonel l

De Céran flaira voluptueusement une orange verte et ajouta :

,, — Les colonels sont à la mode depuis quelque temps... C'est un mariage d'inclination probablement ; on n'en fait pas d'autres aujourd'hui.

— Oui ; on dit que les fiancés ne se haïssent pas; trente-deux ans d'un côte, seize de l'autre...

— Assortis, assortis... Et le colonel est en congé, prubabiçmcnl?

— Il est rentré avec son régiment après une belle campagne... Il sera maréchal-decamp à la première promotion.

— Ce doit être bien doux pour la mère... madame Dher...

— Dherbier.

— Madame Dherbier... il me semble que j'ai vucettedamedanslemonde à Paris, une femme charmante, vive, même un peu évaporée ; aimant l'encens de l'adoration... Une femme dangereuse... sage au demeurant... mais ..

— Jusqu'au mais, le portrait me paraissait assez ressemblant... oui, vous devez l'avoir vue ; au reste vous la reverrez... dansez-vous?

— Oh ! Monsieur ! j'exerce des fonctions trop graves pour me permettre,., je vais au bal, mais je ne danse pas... Si l'on savait que j'ai dansé, on me placarderait dans le Charivari. Je suis candidat au collège de... On compte sur soixante voix de majorité en ma faveur.

On sonna la cloche du dîner.

A table, la conversation roula sur le projet

de creuser un port dans l'anse naturelle de Caïqueirane, M. de Céran promit de soutenir ce projeta la chambre, quand il serait député. Immédiatement après le dîner, ou partit pour le bal.

Bal et «ulte«

Il faut aujourd'hui raconter les voyages avec l'a^Mlité qu'on met à les accomplir : il est plus facile défaire quatre kilomètres que d'écrire quatre lignes. Quand l'abbé Prévôt faisait voyager ses héros de roman, il leur donnait une page de procès-verbal par lieue. En 1842, nous prenons nos héros à Liverpool ; nous leur prétons les ailes de la vapeur, et, notre phrase finie, nous les déposons au pied de l'Atlas.

Antonio demeura prisonnier des bandits jusqu'à l'entier accomplissement d'une œuvre de spoliation ; il ne leur fallut qu'une semaine pour découvrir, à Londres, à l'agence du crime, un jeune Français de l'âge et de la tournure d'Antonio, pour lui donner ses instructions et l'envoyer chez M. Jackson, où le plan, ainsi que nous l'avons vu, obtint ce succès presque toujours réservé aux actions criminelles. •

Un matin, Antonio trouva la porte de sa chambre noire toute large ouverte ; il crut que selon son usage, la vieille femme venait lui apporter son pain quotidien représenté par des patates cuites sous la cendre ; mais ne voyant rien paraître, au bout d'une heure il hasarda une sortie dans la pièce, puis dans le vestibule; et personne ne se montrant, il ouvrit la porte et s'élança dans la rue avec l'agilité de l'oiseau délivré.

De Lime-Street à Adelphi-Hôtel, il n'y a que vingt pas, il courut donc chez lui, et demanda le land-lord d'Adelphi, auquel il lit contiden-

tiellement l'historique de tout ce qui s'était passé. Le land-lord lui dit :

— Monsieur, vous vous êtes sauvé, par miracle, des mains de ces brigands. Cette maison m'est connue; elle n'a pour locataire qu'une femme folle et hideuse, qui, dit-on a perdu la raison devant une épouvantable scène dont elle futjiémoin.

— Et la police, dit Antonio, ne peut-elle pas défendre les gens contre le guet-apens perpétuel de cette maison?

La police, Monsieur, dans ce pays, ne connaît pas les usages de France, elle n a point d'effet préventif; elle a d'ailleurs une grande force extérieure, mais le domaine intérieur lui est interdit. C'est aux citoyens à veiller sur eux.

— J'irai me plaindre au police -magistrat^ s'écria Antonio.

— Vous pouvez aller vous phiindre, dit froidement le land-lord, mais ce sera sans résultat. Croyez-vous d'ailleurs que vos bandits attendent dans leur autre le policc-nmgislrat? Ils

ont fait leur coup chez M. Jackson, et à cette heure ils sont déjà en pays étranger. Savezvous, mon jeune monsieur, ce qui s'est passé l'autre jour dans cette même Lime'Street? Un industriel a ouvert la taverne de la tempérance; il a inventé des liqueurs conformes aux statuts de la société, des liqueurs innocentes, de l'eau pure de la Mersey, colorée au porter, au sherry, au rhum, au porto ; deux marchands qui n'étaient pas tempérans arrivent de Manchester, entrent dans la taverne et hoivent trois sortes de liqueurs tempérantes. Le soir, chez eux, ils éprouvent des nausées, des déchirements d'intestins, tous les symptômes de l'empoisonnement. Aussitôt ils se rendent chez le police-magistrat. — Nous avons été empoisonnés, lui disent-ils, à la taverne de la Tempérance, Linie-Street; nous demandons vengeance à la loi.

— Étes-vous bien sûrs d'avoir été empoisonnes? leur dit le magistrat.

— Horriblement empoisonnes , honorable juge.

— Eh bien! mourez... et quand vous serez morts, on fera l'autopsie de vos cadavres : si l'autopsie démontre votre empoisonnement, l'homme de la taverne sera pendu.

Voilà la seule justice que notre loi pouvait leur rendre.

— Mais, s'écria Antonio, moi, j'ai été volé; c'est évident !

— Oui, dit le land-lord-, mais volé dans une maison close, dans une maison infâme, où un gentleman n'entre pas sans se déshonorer. La procédure vous flétrirait.

— Eh ! que faut-il donc que je fasse, monsieur le land-lord?

— 11 faut vous taire et profiter de la leçon.

Cette dornicre phrase fut prononcée avec un sourire et un ton de douceur qui en corrigeait la crudité.

Un violent désespoir s'empara d'Antonio.

Déshonoré! déshonoré! so dit -il mentalement quand il se trouva seul; ces bandits ont peut élrc raémi' ruiné mon père! Le landlord a raison, je suis flétri!.... Je ne puis plus

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