HO
me présenter ni chez M. Jackson, ni chez mon père... Je me tuerai.
Il descendit sur le port, du pas et de l'air qui annoncent une résolution fatale; il longea les rives, les murailles des docks, la longue chaussée qui aboutit au moulin, et se trouva bientôt sur les grèves humides, limoneuses, désolées, que découvre la marée basse à l'embouchure de la Mersey. Le paysage conseillait le suicide. Une vapeur sombre voilait l'Océan voisin ; à travers le crêpe du plat horizon, un vaisseau à l'ancre s'agitait devant la citadelle; sur les deux rives, pas une ligure humaine ne se montrait pour animer les campagnes en deuil. Antonio avait résolu de s'étendre sur un lit de cailloux et d'attendre la marée montante qui devait l'étouffer.
Une bonne inspiration le sauva. La voix intérieure qui lui parlait fut écoutée à l'heure de l'agonie volontaire. Antonio se voyant mourir si jeune et si fort, eût compassion de lui-même; il tourna ses regards du côté de la ville immense, toute pleine du glorieux fracas du tra-
vail, et rougit de sa faiblesse devant ce géant industriel qui agite entre deux horizons sa cheveluie de mâts. Un noble projet chassa le projet coupable; comme l'enfant prodigue, il dit : Je nie lèverai et j'irai!
L'argent lui manquait, mais il avait encore une bonne ressource dans ses bagages de voyageur opulent. Rentre à Liverpool, il n'hésita pas de vendre cette propriété inutile h un de ces patvîi'brokers qui attirent les jeunes gens de famille au son de leurs trois boules de métal.
Cette affaire d'usurier légal terminée à mille pour cent de perte, Antonio prit passage à bord du Thunder, paquebot qui va de Liverpool à Gibraltar en quatre jours. A Gibraltar, un autre paquebot le reçut, et le déposa endormi sur le môle d'Alger. A son réveil, il tourna ses regards vers le nord pour voir si les édifices culminans de la Nécropolis de Liverpool ne se montraient pas à l'horizon. Les oiseaux voyageurs n'accomplissent pas aussi promp-
tement leurs migrations périodiques. L'Océan est un chemin de fer.
Le projet d'Antonio était fort simple pour
un jeune homme de vingt ans; il s'agissait de s'engager comme simple cavalier dans les spahis, avec la protection de ce superbe officier qu'Antonio avait connu à la table d'hôte de Toulon, et qui portait le surnom de Rustan- Bey.
Les renseignemens qu'on lui donna à l'ctatmajor n'étaient pas très précis; il se mit à la suite de plusieurs convois pour découvrir le cantonnement de Rustan-Bey; lorsqu'il fut au terme de ses courses et qu'il reconnut son brillant officier à la tête d'un escadron de spahis, son courage expirait dans les premières atteintes de la fièvre d'Afrique; les inquiétudes brûlantes avaient agi sur son tempérament bien plus que le climat. Rustau-Dcy reconnut Antonio, lui serra les mains avec feu cl écouta sa confession.
— Mon cher ami, lui dit-il, vous vous êtes exagéré vos fautes; c'est louable, mais c'est
absurde. Votre père ne sera pas ruiné pour votre équipée de Liverpool, mais il serait assassiné par moi si je consentais à vous mettre en campagne, faible et délicat comme vous êtes. En ce moment, ce n'est pas un cheval qu'il vous faut, c'est un médecin : je vais vous envoyer le mien. Dans quelques jours, le colonel de Saint**", qui commande notre cantonnement, part pour la France ; il va se marier : je vous remettrai entre ses mains, et il vous rendra en bonne santé à votre père, car je vous apprends, si vous l'ignorez, qu'il épouse votre sœur.
— Le colonel Saint*" est ici? demanda vivement Antonio.
— Ici, à vingt pas de nous.
— Le même qui était à Paris l'an dernier?
— Oui, en congé.
— Quel bonheur! c'est un ami de famille! Je m'engagerai dans sou régiment!
— Vo'js ne vous engagerez pas, mon élourdi monsienr. Le colonel vous fera saisir par (jua-
tie spahis, et vous ramènera chez votie papa. Vous allez voir.,..
Tout arriva au gré de Rnstau-Bey. Le colonel Saint**"*^ fit une leçon paternelle à Antonio, lui rendit la tranquillité d'esprit, et avec elle la convalescence et la santé. Quelques jours après, le colonel et le jeune homme étaient sur la grande route qui emporte, en quarantehuit heures, un paquebot d'Alger à Toulon.
Après ces quelques lignes d'explication, nécessaires pour justifier la rentrée d'Antonio à la fin de cette histoire, nous revenons au bal au moment de l'arrivée de M. de Céran.
On dansait aux étoiles par une de ces belles nuits que l'été lègue à l'automne. Le parterre, privé de ses fleurs, était jonché de jeunes femmes et de jeunes gens. Les quadrilles tourbillonnaient avec ce frémissement de pieds, de satin et d'étoffes flottantes qui annonce Tivresse du bal. Il y avait dans l'air ce charme sensuel que la nuit verse aux campagnes; les joyeux et frais visages, les cheveux de soie, les couronnes d'épis ou de verveine, se croi-
— un —
saient avec des constellations d'yeux noirs, avec des faces guerrières brûlées sous les mâts de nos escadres ou sur le sable des déserts africains. L'orchestre de l'amiral avait adouci sa formidable voix d'abordage et jouait avec toute la verve de ses cuivres les airs qui donnent le délire aux pieds, la flamme au front, l'extase au cœur.
Un homme venait d'entrer sur la terrasse, et debout, immobile, l'œil fixé sur une femme, il ressemblait à une protestation vivante de la douleur contre le plaisir. C'était M. de Céran. Madiime Dherbier était la femme sur laquelle plongeait un regards crutateur; les femmes au bal ne regardent jamais ce qui se passe en dehors du quadrille qui est leur univers. D'ailleurs, M. de Céran ne craignait pas d'ôtre reconnu, il n'avait été vu qu*un seul instant, à Toulon, par la mère et la fille, et depuis cette visite d'un instant, il avait donné à son visage un caractère oriental qui l'aurait rendu méconnaissable à l'œil de ses meilleurs amis.
Madame Dherbier dansait comme une femme
Il 10
qui n'a plus que ce bonheur au monde, et qui savoure chaque note de l'orchestre, et voudrait la saisir dans ses doigts, comme un diamant échappé pour ne plus revenir. Le bal, la gaîté, les étoiles, les feux de Bengale lui rendaient ses vingt ans, trésor de jeunesse que beaucoup de femmes regrettent toute leur vie, après l'avoir perdu comme nous tous. Elle compi'enait, avec le merveilleux instinct de son sexe, que les regards inielligons des jeunes hommes la distinguaient encore dans ces quadrilles enfantins, é{)anouis à ses côtés. Elle était heureuse d'une joie innocente; cette admiration, dont elle entendait le doux murmure, lui sufiisaitj elle aurait donné ses richesses pour la faire prolonger à ses oreilles en échos infinis. Et quand un nuage de tristesse venait par intervalles assombrir son gracieux visage, c'est qu elle pensait que ces feux du bal, étoiles et lustres, ailaient bientôL s'éteindre, et que le {aie soleil éclairerait le lendemain une terrasse déserte, et qu'elle se retrouverait encore face à face avec son immense
fortune, cette mère des immenses ennuis, car elle ne peut donner ni un sens de plus, ni une année de moins.
M. de Céran, comme tous les esprits sérieux, ne comprenait pas les femmes : il ne vit pas tout ce qu'il y avait de candeur enfantine dans ce rayonnement de coquetterie; il jugea l'épouse de M. Dherbier avec une sévérité injuste, et se promit bien de faire servir quelque adroite et ténébreuse calomnie au^bénéfice de ses desseins.
Pour aller jusqu'au bout de son examen, il avait engagé à la danse madame Dheibier, et quand son tour d'inscription fut arrivé, il lui présenta la main et la conduisit au quadrille.
L'astuce la plus subtile se révéla soudainement sur le visage, dans l'organe, la pose et le maintien de M. de Céran 5 mais l'œil d'une femme étourdie par la joie du bal n'aurait jamais pu découvrir l'hypocrisie de son inquisiteur.
— Permettez, madame, dit-il, que je vous
félicite, après tout votre beau monde, sur le mariage de votre charmante fille.
— Elle est bien jeune, ma fille, dit madame Dherbier avec un léger soupir, bien jeune, mais il faut obéir à son père.
— Oui, madame, c'est un devoir; en cette occasion j'ajouterai que c'est un devoir bien doux.... Si je ne me trompe, voilà, dans l'autre quadrille, votre futur gendre, un jeune colonel... un brave de notre Afrique...
— Oui, monsieur.
— Mademoiselle Hélène paraît aimer beaucoup le bal?
— Oh! monsieur, nous aimons toutes le bal....
— Vous dansez un peu par complaisance, vous, madame?
— Moi, monsieur, danser par complaisance ! je danse par goût ; j'espère bien danser jusqu'au jour.... Attention à la figure, monsieur.
^Excusez-moi, madame, si je suis un peu gauche ; j'arrive d'Egypte.
— Ah! vous arrivez d'Egypte! monsieur, et sur quel paquebot?
— Le Polypkemus.
— C'est singulier! je n'ai pas reçu de lettres !
— Vous attendez des lettres d'Egypte?
— Oui, monsieur.
— Des lettres intéressantes, sans doute si j'en juge par votre émotion.
— J'ai de l'émotion!... Oh! non.... Ce sont des leltres de quelques lignes pour me souhaiter le bonjour La dernière que j'ai reçue
était impatiemment attendue : elle commandait le trousseau de noces de ma fille J'espère que mon mari arrivera par le premier paquebot.-., quand le trousseau sera terminé.... Comme c'est prosaïque, tout ce que nous <iisous là, monsieur!... Il est vrai que j'ai besoin de me reposer un peu...
— Encore cinq minutes de prosaïsme, madame, s'il vous plaît. J'ai voulu savoir de votre bouche s'il était vrai que le colonel vSjniit*" dût épouser votre fille.
— Aviez-vous quelque intérêt à cela, monsieur?
— Un très grand, madame.
— Ah ! vous piquez ma curiosité 1... Voyons, expliquez-vous.
— Ici, non, madame; mais après la contredanse... Je vous demanderai, dans l'intermède, cinq minutes d'entretien particulier, un peu à l'écart.
— Gomme vous dites cela d'un air mystérieux! dit n^adame Dherbier avec un délicieux éclat de rire. C'est maintenant que j'ai de Témotion... .Monsieur, je suis chez moi, je ne
puis rien vous refuser La contredanse est
finie, l'intermède commence Je vous accorde l'entretien particulier... Donnez-moi votre bras, monsieur. J'adore les scènes de roman.
— Ceci, madame, est une scène d'histoire, dit de Céran après un tour d'allée fait en silence; ceci est un acte de vérité. Vous allez le voir en trois mots : votre fille n'épousera pas h coîonel.
— Monsieur, dit madame Dherbier avec un ton de fierté superbe, je vous prie de me reconduire chez mon beau -frère, et n'ajoutez pas un mot de phis.
De Céran étendit la main cpii était libre et ouvrit une grille de fer.
Un homme entra et dit d'une voix de maître :
— Oui, votre fille n'épousera pas le colonel.
Cet homme était M. Dherbier; il avait passé une journée d'angoisvSe et de fièvre; du haut de sa pyramide industrielle, il voyait sa famille s'écrouler sous lui, et quand il entendit sa femme pailer avec cette fierté dominatrice, quand il vit la grille s'ouvrir, il lui restait à peine assez de force pour faire un pas, assez de voix pour dire un seul mot.
Madame Dherbier poussa un cri sourd et s'appuya sur un arbre pour aider la faiblesse de ses pieds.
L'ombre des arbres et de la nuit couvrait cette scène de silence et de désespoir; mais
autour d'elle la joie éclatait dans tous les bruits de la campagne et du bal : c'était un ravissant concert de gerbes d'eau vive, de feuilles agitées, de vagues lointaines, de chants nocturnes, de voix de femmes, de rires enfantins, d'accords d'instrumens.
Un prélude d'orchestre donna une excitation nouvelle à ces murmures charmans, qui montaient en choeur vers les étoiles. D'autres quadrilles se formaient sur la terrasse à l'appel des musiciens. Trois fois déjà les instrumens avaient attaqué l'air de danse, et ti'ois fois des cris et des mains s'étaient élevés pour imposer silence à l'orchestre. Une danseuse manquait : c'était la maîtresse de la maison. Le colonel de Saint***, son cavalier, la demandait en riant à tous les groupes ; et comme il lançait au hasard un coup-d'œil dans l'allée de la gi'ille, il vit sur un fond ténébreux se détacher une robe blanche et deux silhouettes sombres mimobiles devant. Le colonel fit quelques pas et reconnut madame Dherbier, silencieuse entre deux personnes inconnues.
— Pardon, messieurs, dit-il, si je vous enlève madame, mais Torchestre l'a déjii invitée trois fois.
Et il présenta son bras à madame Dherbier, qui refusa de donner le sien.
M. Dherbier s'avança et dit d'une voix de maître : Le bal est fini pour madame et pour tous.
Le colonel regarda madame Dherbier; elle gardait toujours sa pose immobile et désolée; sa figure était horrible de pâleur.
— ]\Iadame, prenez mon bras, dit M. Dherbier à sa femme; prenez mon i)ras, vous disje, et rentrons.
Elle obéit et suivit son mari par un sentier détourné, sans être aperçue de la foule, jusqu'à Ja maison, du côté opposé à la terrasse du bal.
Le colonel Saint*** ne pouvait rien comprendre à cet incident; mais sans perdre du temps à lui découvrir une cause inconnue, il se mêla aux groupes inquiets de la terrasse , et dit qu'une indisposition subite de madame Diierhier mettait fin au bal. Bientôt après, les mu-
siciens descendirent de leur estrade, et quelques familles faisant avancer leurs voitures, donnèrent un exemple de discrétion qui fut généralement suivi.
Hélène s'était empressée d'entrer dans les salons pour éclaircir ce mystère improvisé au milieu d'un bal.
Sur la terrasse, encore illuminée de tout l'éclat de la fête, deux personnes seules restées de tout ce monde, se rencontrèrent et se reconnurent; c'étaient le colonel de Saint*** et M. de Céran.
Le colonel recula pour la première fois de sa vie, et poussa un cri de surprise :
— Vous, ici, monsieur! dit-il en joignant les mains.
' — Je n'ai pas Thonneur de vous connaître, dit de Céran avec sang-froid, et je suis étonné de votre surprise, monsieur.
— Eh bien ! moi, je vous connais, dit le colonel, malgré ce luxe de barbe qui veut vous déguiser; vous vous nommez Clinosort, et vous êtes.... ce que vuus savez.
~ Je me nomme de Céran, colonel, et je suis un hounêle homme.
— Prenez garde, monsieur; votre impudence peut vous être fatale... j'ai cru tantôt faire une erreur, là, sous les arbres, quand vous étiez devant madame Dherbier; je vous avais reconnu à demi ; à présent, nous sommes comme en plein soleil de bal, mes yeux ne peuvent plus me tromper; vous remplissiez les functions d'agent comptable dans la province d'Oran. Vous avez été surpris par moi en flagrant délit de concussion; vous vous êtes jeté à mes pieds ; vous m'avez attendri en me parlant de votre épouse et de vos enfans;à Paris, où j'ai été appelé. Tan dernier, pour donner des renseignemeus sur quelques tristes affaires, je pouvais vous perdre, je me suis souvenu de votre repentir, de votre désespoir, de votre famille; j'ai demandé simplement votre destilution pour cause d'incapacité; je vous ai délivré d'une enquête et d'un jugement.... dites encore que je ne vous connais pas.
— Eh bien! colonel, dit de Céran avec un
ton de voix tout nouveau, et affectant le mainlien modeste d'un homme qui craint d'irriter un adversaire redoutable, eh bien ! colonel, je vous prie d'être encore généreux aujourd'hui; ne me perdez pas; ces croisées ouvertes nous
écoutent Vous avez le caractère du soldat,
toujours bon et magnanime... Ayez pitié d'un homme qui fut plus malheureux que coupable.
— Coupable avant d'être malheureux, monsieur! Voulez-vous que je vous conte votre
histoire?
— C'est inutile, colonel, je la connais.... Mais ce que vous ne savez pas, et ce qui peutêtre me donne une ombre d'excuse.... c'est... écartons-nous un instant d'ici.... quand nous serons seuls, je vous parierai à cœur ouvert...
■ — Vous me proposez une promenade dans le bois, j'entends.... Je vous mettrais à votre aise; mais vous n'éles pas plus rusé qu'un Arabe, et je ne donnerai pas dans ie piège. Vous voulez m'assassinei", rien que cela.
— Oh ! colonel !
— Jo connais vos mœurs; vous êtes armé; n'est-ce pas que vous êtes armé?
— Quoi d'étonnant! en voyage....
— Oui, oui, ordinairement on vient au bal avec une paire de pistolets et un poignard.... Vous étiez armé aussi à Oran, et vous essayâtes même de faire une menace... Au fait, voyons, au fait; soyez sincère et je vous laisse échapper; vous étiez tantôt avec une dame et un étranger inconnu, en trio, là, sous les arbres; que se passait -il de mystérieux entre vous trois? Répondez-moi franchement.
— Colonel, ceci est un secret de famille; vous respecterez ma discrétion.
— Ceci est une noirceur qui vient de vous, je le présume; et si vous me parlez encore de votre discrétion, j'en serai certain. Là, tantôt, vous avez offensé une dame, voilà votre secret; cette dame sera bientôt de ma famille; vous êtes un misérable, sortez, monsieur.
— Je vous jure sur l'honneur...
— Ne jurez pas; appelez l'autre témoin do
la scène... il est là dans la maison.... Je vais l'appeler, moi.
— Au nom de Dieu, colonel, respectez ces secrets domestiques...
— Je respecte tout, monsieur, excepté vos ordres.
La parole retentissante du colonel attira sur la terrasse M. Dherbier, qu'une scène intérieure venait d'émouvoir profondément; sa femme l'avait introduit dans une chambre éloignée du fracas du bal, et M. Dherbier avait reconnu son fils Antonio dormant d'un sommeil tranquille, après les fatigues de la traversée. Madame Dherbier avait i*aconté à son mari les aventures d'Antonio, et l'immense service que le colonel avait rendu à leur famille en arrachant ce frêle jeune homme aux dangers de la guerre et du climat. M. Dherbier ne répondait que par des larmes, et à l'instant même oii il se préparait à parler de ses engagemens avec M. de Cérau, il entendit la voix du colonel et se précipita sur la terrasse.
— Ah ! justement, voil;i monsieur qui a été témoin de l'insulte! s'écria le colonel, en désignant M, Dherbier.
De Céran regardait la terre, posé en statue ; M. Dherbier regardait de Céran et le colonel.
— Je disais à M. Clinosart, surnommé par lui de Céran, qu'il avait insulté une dame, dit le colonel en interpellant Dherbier.
M. Dherbier, stupéfait, fit un signe négatif. De Céran respira un instant.
— Je demande la permission de me retirer, dit de Céran en faisant un pas en arrière.
Le colonel le retint par le bras.
— Colonel! dit M. Dherbier au comble de l'embarras, vous voyez en moi le plus reconnaissant des pères; ma vie et ma fortune sont à vous, mais il y a eu dans ma correspondance avec ma femme un malentendu déj>lorable : j'avais déjù promis ma fille à M. de Céran.
— A ce inonsieui! votre fille! s'écria le colonel avec un accent inouï ; mais y songcisvousPCe monsieur-là que je vous montre du
doigt; ce M. Clinosart, ce U. de Céran, ne peut pas épouser votre fille...
■ — Et pourquoi? demanda Dherbicr timidement.
— Pourquoi? parce qu'il est marié.
— Dherhier recula jusqu'à la façade de la maison, en croisant ses mains par-dessus sa tête.
— C'est fort.... dit le colonel, d'essayer la bigamie aux portes de Toulon.
— Marié! dit M. Dherbier quand il put articuler trois syllabes.
— Eh! qu'il me démente, si je dis une fausseté, s'écria le colonel.
— Marié ! répéta M. Dherbier.
De Céran fit un salut respectueux, et quitta la terrasse d'un pas précipité. De Céran n'était pas marié, mais il aima mieux subir cette accusation que de forcer le colonel à raconter sa coupable histoire. A Oran, il avait parlé de sa prétendue femme et de ses prétendus eufans pour mieux attendrir le colonel.
— Que faut-il faire? dit M. Dherbier interdit.
• — Le laisser partir : il n'y a pas eu commencement d'exécution. Je connais mon homme, et je vous dirai son histoire un autre jour.
M. Dherbier serra les mains du colonel et il garda le silence , comme il arrive toujours lorsqu'on a trop de choses à tirer du cœur.
En ce moment, un officier de marine s'avança vers 'iSl. Dherbier, et lui demauda, au nom de tout le monde du bal, des nouvelles de l'indisposition de madame Dherbier.
— Monsieur, dit Dherbier, je voudrais que toute la société fût encore assemblée, pour lui dire qu'un bal de fiançailles ne finit qu'au jour, et que madame Dherbier sera, dans cinq minutes, tout à fait remise de son indisposition.
— La société n'est pas bien loin d'ici, dit l'officier en souriant, tous les équipages se sont arrêtés à cinq cents pas...
— Eh bieji, monsieur, vous allez mettre le
comble à votre complaisance d*aide-de-ramp ... ^ u
du plaisir, en rappelant tous nos fugitifs et l'orchestre. Il serait honteux de finir un bal de campagne à minuit.
L'officier salua et partit précipitamment.
— Maintenant, dit Dherbier au colonel. Je veux que personne ne manque à notre bal. Je vais moi-même réveiller mon frère et mon fils... Et, quant à vous, colonel, mon gendre, croyez-bien que ce que femme veut, Dieu le veut.
On entendit bientôt le tonnerre prolongé des voitures qui reprenaient le chemin du bal: les musiciens remontèrent sur leur estrade, et la fête commença une seconde fois.
M. Dherbier courut au devant de son frère et l'embrassa en lui disant : Mon ami, il y a cinq minutes que je suis heureux.
— 11 y a trente ans que je le suis, moi, répondit le frère philosophe. Mon cher frère Dherbier, tu as gagné beaucoup d'argent, c'est vrai; mais tu as failli perdre ta femme, la fille et ton fils. C'est la folie du jour; grands hommes politiques ou grands hommes industriels,
vous savez tout ce qui se fait dans les cinq parties du monde, et vous ignorez souvent ce qui se passe dans votre maison.
— Je profiterai de la leçon, dit M. Dherbier.