‹ La comtesse HortensiaChapitre 3 sur 9 · VU · texte numérisé non relu

VU

ANTONim.

Cet homme qui semblait sortir de la terre comme une apparition était le comte de Mersanes.

La comtesse Hortensia resta immobile ; après un moment de £rayeur« elle se sentit excitée par cette

prompte réaction de courage qui ne fait jamais défaut^ dans les grandes occasions^ aux âmes énergiques : un sourire charmant ramena sur sa figure le teint de la jeunesse et de la santé; ellii croi^\ nonchalamment les bras sur sa poitrine, et elle dit :

— ReleveZ'Vous, monsieur, relevez-vofls;nemô Jaissez pas croire que vous demandez un pardon.

— C'est pourtant la seule chose que je demande à présent, dit le comte en faisant quelques pas vers la jeune femme.

— Tout pardon suppose une faute, monsieur, et Yous ne l'avez point commise. Cet angle de la montagne est à vous, comme à moi, comme au premiier artiste qui cherche un point de vue; et certes, il faut convenir que l'atelier du peintre serait bien choisi; voilà un paysage qui pose admirablement sous nos pieds; il est à regretter que les oiseaux ne sachent pas peindre. Quel ravissant tableau de campagne, de ville et de mer!

— Je ne puis rien voir que vous, madame, en ce moment.

— Monsieur le comte, réservez votre galanterie française pour le salon; à la campagne il faut d'autres mœurs.

— Vous avez raison, madame; devant les sublimes œuvres de Dieu, on ne doit parler qu'une langue sérieuse...

— Ah! je vous arrête, comte de Mersanes; vous oubliez nos conditions. Vous savez que j'abhorre la tristesse à la ville. Voyez, le ciel nous donne l'exemple de la gaieté : imitons le ciel.

— Je n'ai point oublié nos conditions, madame; je n'ai point oublié aussi que vous avez daigné me permettre de vous présenter mes hommages...

— Oui, monsieur le comte, mais je vous avoue que je n'attendais pas votre visite, à mille toises au-dessus

du niveau de la mer, entre un pin et un magnolia. Aussi je n'accepte pas cela comme une visite; c'est une rencontre ; nous sommes venus herboriser dans le même coin des Apennins.

— Madame la comtesse, c'est le hasard qui m'a conduit ici...

— Le hasard! monsieur le comte! dit la jeune femme en riant, le hasard !.. c'est justement ce que je vous disais... les Apennins ont quatre cents lieues de longueur; le hasard nous a fait tomber tous deux à la môme heure, sur le même point. Cela s'est vu.

— Ayez la bonté de m'écouter, madame, et peutêtre vous excuserez une hardiesse qui vous déplaît, je le vois.

Mardi dernier, j'étais assis au lever du soleil, sur le pont de Carignan ; j'aime à voir poindre le jour lîans cet abîme de maisons, du haut de l'arche colossale. Il y a pour moi une idée attachée à ce spectacle. A quelques pas, dormait un mendiant. Je regardais le mendiant et le soleil. Un rayon tomba obliquement sur les paupières du misérable, et le réveilla, comme un valet de chambre réveille un grand seigneur à l'heure dite.

La première chose que fit le mendiant fut de me demander l'aumône; je crus devoir faire une honorable largesse à cet homme qui avait pour lit le pont de Carignan, pour lambris les saintes étoiles, pour chambellan le soleil. De son côté, le mendiant, qui sans doute allait se mettre en route et exercer son étai, se crut obligé de rester à quelques pas de moi pour me chanter un long remercîment dans cette langue italienne qui a été inventée pour la musique, l'aumône et l'amour.

En ce moment, un domestique porteur d'une livrée que je crus reconnaître arriva de la ville sur le pont. Il marchait d'un pas très-hâté. Après avoir jeté -un

coup d'œil sur les deux parapets^ il s^approcha du mendiant et lui dit :

— Veux-tu gagner un écuî

— Je crois bien I deux écus même...

— Écoute. Tu ne bougeras pas du pont.

— C'est facile.

— Au coup de dix heures^ dit le domestique en appuyant sur chaque mot, tu verras venir vers toi un beau jeune homme habillé comme le fils du gouverneur, marchant le nez au vent, avec du feu dans les yeflx; il cherchera quelqu'un ici, et il ne le trouvera pas. Ce quelqu'un, c'est moi. Tu iras à lui et tu lui diras : Votre seigneurie cherche-t-elle le domestique Antonini? Rappelle-toi ce nom.

— Antonini, Antonini. ^.

— Il te répondra : Oui. Alors tu lui diras qu'Antonini a été obligé desuivre à sept heures, ce matin, madame la comtesse, qui va passer l'été à la villa Braschi avec sa tante et tous les domestiques... As-tu bien compris?

— Soyez tranquille, je ferai votre commission Gonmie vous-même.

— Tiens, voilà ce que je t'ai promis, et i mon retour je ne t'oublierai pas.

— Il y a quelque amourette là-dessous, hein ?

— Cela ne te regarde pas. Fais ce que je dis et tais-toi...

Tout cela m'a paru fort étrange, et je vous prie, madame, de me pardonner si je me suis permis d'attendre dix heures pour connaître ce personnage mystérieux qui disposait ainsi d'un domestique de votre maison.

Pendant ce récit du comte de Mersanes, la comtesse appelait à sou aide tout son sang-froid pour déguiser son émotion.

Le comte Anatole poursuivit ainsi :

tJL COMTESSE hortensia; 81

— Je me plaçai sur une éminence de Tautre côté du pont, près de Féglise de Carignan, et, j'attendis. A rheure convenue, je vis arriver à pas précipités le comte Fabiano Val di Nota. Le mendiant s'avança, et remplit sacommission. Je remarquaile vif mouvement de dépit et de surprise que fit le seigneur sicilien. U regarda la terre, le ciel, le fleuve de maisons qui semble couler sous le pont de Carignan, et frappant Tair avec sa canne, comme pour se venger de quelqu'uîi par contumace, il courut du côté de la ville, et disparut. Voilà, madame, le hasard qui m'a fait découvrir votre retraite. La trahison de l'un de vos serviteurs m'était acquise; j'ai cru voir au fond de cette trame, ourdie par un homme puissant et plein d'audace, quelque danger pour vous, et c'est pour cela, madame, que je me suis placé ici, pour vous porter mon. aide, si la circonstance le réclamait.

— Je vous remercie, monsieur, de l'intérêt amical que vous me portez, dit la comtesse avec un son de voix émuej veuillez bien me donner le bras jusqu'à la maison ; vous vous y reposerez quelques instants, et je vous présenterai la marquise Braschi, ma tante.

Anatole et la jeune dame marchèrent silencieusement vers la villa. La distance était fort courte; aussi M. de Mersanes aima mieux se taire que commencer mi nouvel entretien qu'il n'aurait pu achever.

Sur la terrasse, il y avait plusieurs domestiques occupés à rouler de petites tentes de coutil rayé.

— Est-il là? le reconnaissez-vous? dit la comtesse à voix basse.

— Je le reconnais parfaitement, dit Anatole, c'est celui qui ne travaille pas et qui nous regarde.

La comtesse fit signe à Antonini d'approcher; le domestique s'avança.

— Antonini, lai dit la comtesse, mardi dernier, à septheuresdumatin,vousétiezsurlepontdeCarignan?

— Oui, madame la comtesse, répondit le domestique avec une eflfronterie qui pouvait passer pour de rinnocence.

— Que faisiez-vous là, à cette heure?

— Je me promenais.

— Vous avez parlé à un mendiant?

— C'est possible; j'aime à faire l'aumône, le matin. Madame la comtesse m'a donné cet exemple.

— Vous ayez donné à ce mendiant une commission?

— Quelle commission? dit le domestique en pâlissant.

— Votre demande est un mensonge. Antonini, vous êtes im misérable; vous avez trahi votre mdtresse, je vous livrerai aux hommes de justice, vous serez puni comme vous le méritez.

Antonini se jeta aux pieds de la comtesse, et la supplia de lui pardonner.

— Sortez de chez moi, à l'instant même, ajouta la comtesse, à l'instant même; entendez-vous! pas un mot de plus.

En ce moment, Anatole éprouva un sentiment de joie ineffable; il sentit le bras de la jeune femme se serrer contre le sien. C'était un remercîment muet, mais énergique, adressé à l'homme loyal et dévoué.

Le domestique se leva, et marcha vers la maison, pour faire ses préparatifs de voyage.

— Maintenant, dit la comtesse à Anatole, je vais vous présenter à ma tante, et vous laisser avec elle quelques instants. J'ai deux mots à écrire au secrétaire du marquis Viani.

Cette lettre, qui arriva à la ville avant Antonini, recommandait au chef de la police de faire embarquer sur-le-champ, pour être envoyé à Civita-Vecchia, le domestique Antonini, que la comtesse Hortensia avait

LA COMTESSE UORTENSU. 83

retiré, à Rome, de la mendicité, pour Vattaclier à son service.

Le serviteur qui portait cette lettre était aussi chargé de signaler Antonini à la police; toutes les mesures furent prises pour le faire arrêter avant la nuit, et l'envoyer à bord de Tune de ces felouques toujours en partance pour le littoral romain.

Le jour était près do finir, lorsqu'Anatole de Mersanes prit congé de la comtesse Hortensia. Ils étaient seuls sur la cime de Pescalier taillé dans la montagne et suspendu sur la ville.

— Vous aviez raison, monsieur le comte, dit la jeune dame; c'est un bien singulier hasard qui vous a fait découvrir une pareille trahison.

— Je ne crois point au hasard, répondit le comte; je crois à la Providence, qui veUle sur les nobles et saintes exilées.

— Vous ne croyez donc plus alors, monsieur, àcette influence fatale qui était en vous?..

— Oh! madame! s'écria le jeune homme ivre de joie ; vous avouez que vous avez lu ma lettre, et vous me pardonnez ainsi de vous l'avoir écrite!

— Je l'ai lue, monsieur, et je crois tout ce qu'elle contient.

— Je regrette alors, madame, de n'avoir pas écrit une page de plus.

— Ne regrettez rien, monsieur, vous avez tout dit. La jeune dame tendit la main au comte de Mer-

sanes, et fit luire ce sourire qui divinisait sa beauté. Anatole serra la main oflerte, et murmura quelques mots d'adieu.

— Souvenez-vous de cet escalier, dit la comtesse. — C'estl'escalier du ciel, dit lecomte ense retournant

surlaquatrième marche; je plains celui qui ledescend.

— Je connais un comte qui ne le montera jamais... Ce n'est pas vous; adieu, monsieur.

84 lA COMTESSE HORTENSU.

Le comte Anatole sentait son cœur se serrer à chaque marche qui Téloignait du voisinage du ciel, en le rapprochant de la terre. Arrivé au bas de cette nouvelle échelle de Jacob, il regarda au zénith, et il lui sembla que tous les anges étaient entrés dans la céleste demeure, et qu'un seul apparaissait encore au sommet, laissant tomber sur lui un signe de ses mains ou de ses ailes, du milieu d'une corbeille d'aloès.

Il poursuivit sa route vers le faubourg voisin, attachant une pensée d'amour sur les plantes agrestes, les maisons rustiques, les saintes chapelles, les sources d'eaux vives, qui décoraient le sentier. Un espoir rempli de secrètes extases donnait à son âme une joie si vive et si nouvelle, qu'elle semblait emprunter, par moments, les aiguillons de la douleur. Depuis ce premier regard, lié pour toujours au souvenir du duo à'Armida^ le comte Anatole n'avait pas ressenti une ivresse pareille. Alors, à cette révélation qui éclata sous la mélodieuse aspiration : Amor possente nome, le jeune homme douta de son bonheur avec cette noble méfiance des nobles âmes; il n'osa croire en lui et en elle; il s'accusa même d'avoir donné, par amourpropre, trop d'importance à un regard qu'un capricieux mouvement de tête avait dirigé par hasard sur lui, et que l'ivresse de la musique anima, en l'absence de Tamour. Mais aujourd'hui, l'homme le moins vain pouvait se livrer sans crainte à tout le délire d'une espérance infaillible. De Mersanes avait laissé à la villa Braschi, dans le cœur d'une femme, cette impression charmante qui, peut-être, n'est pas encore l'amour, mais qui le sera.

Antonini, le serviteur chassé de la maison Braschi, fut arrêté par des hommes de police, à quelques pas delà porte de TEst, devant l'église délia Consolazione : il voulut d'abord faire quelque résistance, ne sachant quel sort on lui réservait; mais il avait à lutter contre

LA, COMTESSE HOETENSIA. 85

trois sbires vigoureux qui le maltraitèrent rudement, le mirent dans un canot, et le consignèrent à la garde du capitaine sur une felouque de Fiumicino, qui devait mettre à la voile le lendemain. Le chef des sbires remit un ordre écrit au capitaine, qui répondit sur sa tète du prisonnier.

Antonini était un jeune Transtéverin fort intelligent, fort rusé, plein d*audace et de résolution.

n jugea de Timportance des services qu'il avait ren« dus et qu'il pouvait rendre encore, par ce luxe de précautions prises contre lui. Il comprit que sa fortune serait faite, s'il pouvait apprendre tout ce qui se passait au comte Vsd di Nota. Retenant sa pensée en éveil pour saisir la première occasion favorable, il s'étendit sur un rouleau de cordages et fit semblant de dormir.

La nuit tombée, le capitaine ordonna au mousse d'aller faire la provision d*eau à la fontaine Saint- Christophe, qui coule sur le quai du port.

Le mousse faisait ses petits préparatifs, et, comme il passait à côté d'Antonini pour prendre un baril vide, il sentit une main qui touchait légèrement son pied nu, et vit une autre main qui lui présentait deux grandes pièces d'argent fort luisantes..

Le mousse avait vu brfller un trésor; il se pencha, comme pour mettre en ordre une liasse de cordes, et examina le trésor de plus près, ayant soin de mettre son oreille sur la bouche d' Antonini. Dans cette position, il entendit ces mots légers comme un soufile :

— Prends ces deux écus, et, à ton retour, je t'en donnerai deux autres. Va à Piazza-Amorosa, en volant comme un goéland, tu frapperas à la porte du premier palais peint, à droite, et tu feras dire Cur un domestique au comte Val di Notaqu'Antoniri est prisonmer à bord de la Vergine-del-Carmelo, et qu'il n'y a pas un instant à perdre. Si l'on t'interroge, dis tout ce que tuas vu.

Le mousse prit l'argent, roula quelques cordageâ par contenance et dit à Ântonîni :

— Piazza-Amorosa, le comte Valdi Nota, Antonini.

— Bien ! dit Antonini, va.

Le mousse descendit dans la chaloupe.

Le capitaine soupait avec les matelots, à six pas d' Antonini.

Rien ne réussit comme un mauvais coup. Le mousse, avec cette intelligence italienne qui n'a pas d'égale dans les classes inférieures , remplit sa mission avec un grand succès.

Une heure après, le comte Fabiano paraissait à bord de la felouque ; il était éblouissant comme un écrin de pierreries : l'équipage de la Vergine-del-Carmelo, composé de six hommes déguenillés, s'inclina devant lui, un demi-clair de lime mettait dans un relief mystérieux la figure distinguée du jeune seigneur sicilien, et le luxe de son costume.

—Ouest le capitaine? demanda Fabiano d'un ton leste, comme celui d'un vice-roi de Sicile.

— C'est moi, répondit le capitaine dont le corps s'était brisé en angle aigu*

— Quel est ton pays?

— Je suis de Bagna-Cavallo, dans les États-Romains. .— Cette barcaceia est à toi?

— Oui, mon prince.

— As-tu des marchandises à bordt

— Je suis en lest.

— Quand pars- tu?

— Au jour.

— Voici une bourse pleine d'or, regarde... ^/)uche... c'est pour toi. Conduis-moi tout de suite à deux portées de fusil ,iT)rès San-Piétro-d'Arena. Tu partiras de là. Point de \v/ile, il n'y a pas de vent; à la rame.

L'équipage se précipita sur les rames, et la felouque sortit du port, dirigée vers le point demandé.

Là COMTESSE HOETENSIA. 87

Quand le petit bâtiment eut dépassé Villa-Bianca, Fabiano dit au capitaine ayçc ce ton impérieux qui supprime toute réplique :

— Mets ta chaloupe en mer... Je f achète cette chaloupe... elle vaut bien trois écus, je t'en donne cinquante^ et cette montre d'argent avec sa chadne... les voilà. ^

L'équipage se jeta aux genoux de Fabiano.

— Ecoute, capitaine de coquille de noix, ajouta Fabiano; je te défends de rentrer dans le port de Gènes ; jetelaisse tous les autres ports de la Méditerranée pour toncommerce de terres cuites... Voilà déplus une gratification pour ton équipage... et je te reprends mon domestique qu'on m'a volé... Ici, Antonini!

Ântonini se leva et sauta lestement dans la chaloupe avec Fabiano. Le capitaine, ébahi, les regarda faire, son bonnet rouge serré entre ses mains. En vingt coups de rame la chaloupe arrivait devant Villa- Bianca.

Un vieux concierge ouvrit les portes de la villa au madtre et se retira.

— Écoute, dit Fabiano à Antonini , tu ne bougeras pas de cette maison pendant dix jours. Songe que tu m'appartiens, que tu me dois la vie, que j'ai ton secret. Tu es intelligent, tu es brave, tu es jeune, je te mènerai loin. Dès ce moment ton rôle va changer. Tu as la mémoire des noms j tu t'es souvenu du mien et de celui de ma demeure que tu n'as entendu qu'une fois, il y a cinq jours, quand tu descendis de Villa-Braschi ; avec cette qualité tu feras fortune. Voici ma bibliothèque; tu apprendras par cœur les titres de ces ouvrages; les titres seulement, ne prends pas la peine d'ouvrir les livres. Tu laisseras croître ta moustache et tes baffi, comme un Calabrais. Tu prendras l'habitade des poses distinguées en regardant tous ces portraits. Tu choisiras dans mon cabinet de toilette ceux de mes habits

88 U. GOHTESSB HORTENSIA.

qui te conviendront, et tu t'exerceras à les porter avec aisance. M'as-tu bien compris?

— Oh! parfaitement, monseigneur; vous serez content de moi.

— Tu n'as jamais rien fait dans ta viet

— Rien, altesse.

— Bon ! c'est ce qu'il jEsiut pour faire quelque chose de bien... Quel âge as-tu t

— Vingt-cinq ans, '

— Où as-tu passé tes premières années!

— A Rome, J'étais San-Pietrinom

— Tu as donc travaillé?

— Non, monseigneur. On me donnait deux pauU par jours, et je brossais les lions du tombeau de Clé* ment Xni. Un métier de fainéant.

— Et pourquoi l'as-tu quitté?

— Parce que cela m'ennuyait de brosser de grands lions tous les jours. Et puis les Anglais se moquaient de mol.

— Tu es un brave garçon. Tu ne méritais pas de brosser deux lions toute ta vie. Tu as mieux aimé demander l'aumône, à la porte de tous les cardinaux, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Bien, tu as le cœur bien placé. Voilà les sentiments qu'il me faut ; Antonini, tiens-toi prêt, dans dix jours, à suivre les ordres qiie je te donnerai. Ici, mon vieux concierge aura soin de toi. Je rentre à la ville parce qu'on va fermer les portes bientôt. Encore deux mots. On t'a chassé de Villa-Braschi, parce qu'on t'a soupçonné de me servir, n'est-ce pas?

— Certainement, monseigneur.

— Est-ce la comtesse qui t'a chassé?

— Elle-même; mais c'est son amant qui m'a dénoncé. Fabiano fit un bond, et vit toutes les étoiles au lambris de la salle.

lA COMTESSE HOETENSIi. 89

— Son amant! son amant^ dis-tu? Quel est cet amant?

— Un grand monsieur bran et pâle, qui m'a enfoncé ses yeux dans ma poitrine comme deux stylets.

— ' Et cet homme est à Villa-Braschi î

— Oui, monseigneur; c'est le comte de Mersanes. Fabiano raidit ses bras, ferma ses poings, et baissa

la tête sur le parquet.

— C'est bien, dit-il d'une voix calme qui formait un effrayant contraste avec son agitation.

Et il sortit.

Fabiano traversa en courant le faubourg SaurPiéirih fArena, et arriva devant les remparts au moment où l'on fermait les portes. Il put encore entendre le bruit des chaînes du lourd pont-levis qui semblait lui dire, en fermant sa gueule énorme : Il est trop tard !

La nuit était sereine; la ville allait s'endormir, étouffée dans sa ceinture de remparts.

Fabiano un instant contrarié par la brutalité inexorable du pont-levis, sentit que, dans l'agitation qui le dévorait, c'était une sorte de bonheur pour lui d'être obligé de respirer Tair de la montagne et du golfe, loin de ces palais de marbre, tombeaux des vivants, dans les nuits d'été. Il se jeta sur le premier de ces sentiers qui serpentent au flanc des collines; et d'étage en étage, il atteignit les plateaux charmants où semblent dormir avec une voluptueuse nonchalance, comme des harems d'Asie, les villes Spinoletta, Franzoni et Pallavicini.

n était minuit, car le clocher des Capucins sonnait l'ofQce de matines^ lorsqu'il arriva devant là villa Braschi.

Il y a dans les bruits nocturnes des ressemblaiices singulières avec des bruits de pas, des plaintes humaines, des paroles dites à voix basse, tout cela si exactement noté qu'on se retourne pour voir, qu'on se

90 LA COMTESSE HORTENSU.

recueille pour écouter. Fabiano s'était enfermé dans un massif d'arbres, et il croyait distinguer des voix humaines dans les allées sombres qui aboutissent à la villa : 11 croyait même entendre prononcer le nom harmonieux d'une femme, et il lui semblait aussi que les leuilles résineuses, tombées des pins, en aiguilles de verdure desséchée, craquaient sous les pieds de deux promeneurs mystérieux.

La jalousie, ce monstre qui brûle le cœur avec un tison, le front avec la fièvre du délire, la langue avec une sueur amère, avait allumé son bûcher autour du comte Fabiano; cette nuit si pure, ce firmament si prodigue d'éloiles, ce concert des arbres et des eaux, cette extase voluptueuse qui enchantait la demeure aérienne, tout à ses yeux, était sombre comme ce royaume désolé que l'Euménide entrevoit , assise sur son lit de fer. Haletant, ivre de rage, l'œil égaré, la main à son poignard, Fabiano attendit, toute la nuit, ce rival heureux et invisible dont les échos lui apportaient les paroles; mais rien ne parut. Aux premières lueurs de l'aube, les ombres perdirent leur mystère, les fantômes s'évanouirent, la jalousie seule resta.

Le comte Fabiano, se faisant éclipser par les arbres, de peur d'être découvert par quelque fenêtre matinale, se glissa furtivement jusqu'au grand escalier, et le descendit au vol comme s'il eût été précipité de la cime. Rentré sur les domaines de la nature, il se cacha de nouveau derrière un buisson de câpriers pour épier le passage de l'homme qui devait, d'après une conjecture infaillible, rentrer en ville avant le lever du soleil : il attendit longtemps, et le pommeau de son poignard suait de la sueur des mains.

Les rayons de Test jaillirent enfin de la crête apennine la plus élevée, et ils allongèrent démesurément une ombre humaine jusqu'au buisson de câpriers. L'ombre s'agitait avec de brusques ondulations qui ne

LA COMTESSE HORTENSIl. 91

paraissaient pas appartenir au corps d'un gentilhomme. Fabiano, Fœil fixé sur cette silhouette éternelle, sentit ses forces défaillir, et il laissa tomber son poignard avant Papparition du corps.

Il essuya ses yeux voilés par le feu de la veille, et il aperçut un domestique d'un âge mûr, tenant une lettre à la main et la regardant à chaque instant tomme s'il eût craint de la perdre. Dès que le domestique eut disparu, Fabiano s'élança comme un vautour, et en quelques bonds il se remit sur la piste du domestl(|ue, et entra bientôt dans la ville avec lui.

Le domestique traversa la strada Balbi, descendit San-Ciro, et entra dans l'hôtellerie de Michel. Fabiano le suivit nonchalamment, de l'air d'un voyageur qui va chez lui, et il entendit ces mots prononcés en mauvais italien :

— M. le comte de Mersanes est logé dans cet hôtel?

— Oui, répondit une voix.

— Voici ime lettre qu'il faut lui remettre à son lever.

Fabiano rebroussa chemin, et comme son inspiration était aussi agile que son pied, il devina tout de suite ce qu'il fallait faire.

Quoique le jour fût trop peu avancé pour oser aventurer une visite, il frappa effrontément à la porte du marquis Viani, et il dit au valet de chambre de l'annoncer.

— Le seigneur marquis n'est pas sorti de sa chambre, lui répondit-on.

— Eh bien! dit Fabiano, annoncez-moi toujours, et j'attendrai.

La lettre que M. le comte de Mersanes devait lire à 3on lever était ainsi conçue :

a Monsieur le comte, a Étrangère et proscrite, ce sont deux

92 LA. COMTESSE HOaTENSLi.

dulgence d^un gentilhomme français. Ne jugez donc pas ma démarche^ ne regardez que ma position !

a Vous êtes attendu, ce soir, aux premières étoiles, à Villa-Braschi. Prenez le chemin le plus long, et ne vous montrez pas. a Comtesse H*

a Éditez le magnolia. »

le eenbez-yous;

Le comte Fabiano fut introduit sur-le-champ par ordre du marquis Viani.

Le jeune seigneur sicilien mit un masque de joie matinale sur son visage décomposé par les émotions de la nuit, et il se précipita sur les mains du marquis.

— Eh ! bonjour, mon cher marquis ! C'est bien à vous que je puis adresser ces beaux vers du onzième chant:

O sol efte sani ogni vista turbata Tu mi contenti si,,.

J^ai une excellente nouvelle à vous annoncer, et je n'ai pas consulté ma montre : j'ai reçu une lettre de Leipsick!

— Ah I mon cher comte ! dit le marquis en serrant les mains de Fabiano, il n'est jamais trop tôt de recevoir une bonne nouvelle.

— Le manuscrit a été acheté...

— Par M. Octavien d'Oropezaî

— Non, par xm savant prussien. Mais n'importe. Le savant est ruiné; il a dit qu'il le revendrait à cent florins de bénéfice, et il a donné son adresse à Berlin,

Bem-Strass , n*» 27. M. d'Oropeza est parti sur-lechamp pour Berlin, et nous pouvons considérer l'affaire comme terminée.

— Mon cher Val di Nota, vous êtes un homme prodigieux! n est très-beau, il est très-glorieux à votre âge d'avoir cette noble passion delà science et d'abandonner les plaisirs superficiels des jeunes gens.

— Ohl marquis Viani, dit Fabiano, en secouant mélancoliquement la tète, j'ai connu de bonne heure la vanité des plaisirs du monde! j'ai l'expérience d'un jeune vieillard. Ma vie, comme vous voyez, est simple; je la compose de travail et de méditation. A neuf heures, je vais au lit; à l'aurore, je sors, et j'assiste sur la montagne au lever du soleil. Quel magnifique spectacle ! avec quel œil de pitié je regarde passer devant moi les jeunes fous qui s'en reviennent honteusement de quelque rendez-vous infâme, et qui accusent cet éclat du soleil, inexorable dénonciateur des nocturnes forfaits l

— Oui, comte Fabiano , vous devez, à cette heure, surprendre bien des mystères...

— Des mystères et des crimes! cher marquis; de quoi alimenter la faim de la calomnie et de la médisance, pendant un siècle et plus, si je ne m'étais fait une loi de tenir ma bouche close, en ces occasions; car, ainsi que dit le sage : a Celui qui s'endort médisant se « réveille calomnié!.» » Ce matin, encore, le hasard de ma promenade m'a révélé... Oh ! parlons d'autre chose, cher marquis...

— Voyons, voyons, dit le marquis Viani, avec un de ces sourires qui provoquent une confidence; mon cher comte, qu'avez-vous vu ce matin? Quelque galanterie! quelque incartade de belle dame?.. Voyons; une fois n'est pas coutume. Contez-moi ça; je suis discret.

— Oh! mon cher marquis, ce ne sera pas une in*

94 LA COMTESSE HORTENSU.

discrétion de ma part; je ne vous apprendrai rien de nouveau, à vous qui n'ignorez rien.

•*- Eh ! qui sait ! contez toujours.

— Vous le voulez^ dit Fabiano en paraissant faire un violent effort sur lui-même; eh bien I moucher .marquis^ ce matin, comme je faisais ma promenade [favorite, j'ai vu descendre de Vilia-Braschi... devinez Wiî

Une aflTreuse pâleur couvrit le visage de Viani. Fabiano n'eut pas l'air de le remarquer, et il poursuivit ainsi:

— Vous ne devinez pas?.. J'ai vu passer dans un désordre signiiScatif, ce jeune Français, celui qui a dit à Villa-Bianca ce blasphème : a Dante est un fou qui a a écrit ses rêves, et qui a trouvé d'autres fous pour c les commenter... d Vous devinez à présent... le comte Anatole de Mersanes?

— Et d'où venait-ilî demanda Viani d'ime voix à peine entendue.

— Mais, il me semble que le reste n'est pas difficile à deviner...

— Comment?., vous croyez... mon cher Fabiano... que la comtesse..

— Cher marquis, voici un axiome : partout où vous verrez une dame polonaise, vous rencontrerez un Français. C'est Tassociation doublement coupable de la politique et de Tamour... Maintenant, cher marquis, faites comme si je n'avais rien dit... Irez-vousà CarlO'Felice ce soir?..

— Comte Fabiano, savez-vous que ce fait est plus grave que vous ne pensez?

— Oh ! j'y vois clair comme vous ! C'est un club polonais qui s'organise là-haut sous les auspices de Cupidon,

— C'est celai

— 11 parait même que le comte de Mersanes avait

LA COMTESSE HORTENSU. 95

oublié je ne sais quoi à Villa-Braschi, car, en venant chez vous, c'était mon chemin, j'ai passé devant Thôtellerie voisine, et j'ai reconnu un domestique de la comtesse qui portait une lettre à M. de Mersarjes. J'ai entendu dire qu'une certaine espèce d'amants ne se quitte que pour s'écrire. Les nôtres en sont là.

— Comte Fabiano, vous auriez pu vous tromper...

— Eh bien ! marquis, envoyez quelqu'un d'adroit à l'hôtellerie Michel... c'est bien simple : on demandera si la lettre apportée par un domestique de la maison Braschi a été remise exactement ce matin à M. de Mersanes.

— Oui.

Yiani sonna et donna ses ordres; ses lèvres tremblaient.

— Mon cher marquis, poursuivit Fabiano en affectant des airs d'indifférence, vous êtes logé d'une façon spiendide, vous avez là une charmante Sainte- Famille... C'est du Carlo Dolce, n'est-ce pas?

— Oui, dit le marquis sourdement.

— Voilà un Holopberne très-beau... c'est par l'un des Carraches... Est-ce Louis ou Annibal?

— Louis.

— Quelle belle Descente de croix!.. C'est signé Sébasliano del Piombo, à cent pas... voilà un Canaletti ravissant!., je vous en donne deux mille écus, marquis Viani... acceptez -vous?

— Non, comte Fabiano... à vous dire vrai, cette affaire me préoccupe beaucoup... ce n'est pas la petite intrigue d'amour... au moins...

— Oh ! je crois bien ! l'amour est toujours ime bagatelle.

— Je vois la chose au point de vue politique...

— Politique, c'est cela!

— Comte Fabiano, il y a d'autres intrigues là-dessous I

96 LA COMTESSE HORTENSU.

— Mille intrigues sourdes, marquis Viani.

— Qu'il faut couper à la racine, sans pitié.

— Sans pitié.

— La raison d'Etat avant tout, comte Fabiano.

— Avant tout.

L'envoyé, de retour, donna cette réponse au marquis :

— La lettre apportée par un domestique de la maison Braschi à M. de Mersanes lui a été remise exactement à son lever.

— Vous voyez, marquis Viani, dit Fabiano, c'est de l'amour chauffé au maximum : la lettre après le rendez-vous. J'avais, moi, une intrigue dans ce genre, à Paris; une femme d'une exigence!.. Excusez-moi, cher marquis; j'avais vingt ans, l'âge des folies ! Un jour, je lui fis annoncer par un ami éploré que je m'étais brûlé la cervelle pour lui prouver mon amour. — Le lâche, dit-elle, il n'a pas eu le courage de se pendre I

— Tout cela est bon, cher comte, mais nous nous écartons de la question.

— Il faut attendre les événements...

— Que parlez-vous d'attendre! comte Val di Nota; attendre que le mal soit plus grand !.. je vais user du pouvoir discrétionnaire que notre loinous donne contre les étrangers soupçonnés d'intrigue politique.

— C'est cela ! vous allez le faire arrêter; très-bien.

— Je ferai ce que j'ai fait vingt fois depuis i830, et pour des choses bien moins graves certainement.

— Eh bien! cher marquis, je vous baise les mains; je vous laisse à vos affaires administratives... nous nous verrons plus tard.

— Je vous remercie , comte Fabiano, de m'avoir mis sur la trace de ces intrigants...

— Oh ! marquis, remerciez le hasard qui a donné cette tournure à une conversation scientifiquet.. Fautil ébruiter cette affaire?..

lA GOMTESSfi HORTENSIA. 97

— Diable ! non ! le plus grand secret ! bouche closel c'est entre nous, rien qu'entre nous î

— Bien ! mon cher marquis; c'est entendu.

— Que je vous serre les mains, mon cher comte ; le crime sera foudroyé.

— Marquis Viani, je vous dirai ce que Dante dit à Virgile : a Maître, le sens de ces paroles est terrible; p maestraj il senso lor m'é duro! chant troisième.

— Vous citez toujours heureusement..... Âdieu^ comte Fabiano.

On se sépara.

Fahiano ne s'écarta pas de la maison Viani. Il voulut épier le mouvement des honmies de police, et s'assurer, par ses propres yeux, si le marquis jaloux dirigeait habilement ses opérations.

A la même heure, et dans le voisinage, le comte Anatole de Mersanes décachetait en tremblant une lettre embaumée comme une fleur du matin; son visage s'illumina du rayon céleste qui luit au front du prédestiné; une extase de béatitude remplit son âme; c'était un billet de la femme adorée; c'était le bonheur en trois lignes ; c'était l'univers qu'il tenait dans sa main.

Comment dévorer ces heures, ces siècles de minutes qui allaient éterniser ce jour jusqu'au lever des premières étoiles ! quelle patience d'homme ne devait pas succomber dans ce martyre! Le comte de Mersanes regarda autour de lui, et il rougit de se voir si pauvre .en face de cette rayonnante lettre qui venait le couronner comme un roi; il se sentait oppressé par ces viles murailles, trop étroites pour contenir l'immensité de son bonheur. Ce qu'il lui fallait maintenant, c'était un palais de marbre, comme Serra ou Durazzo; c'était l'escalier superbe qui monte aux jardins suspendus; la nymphée verte de feuilles, rouge d'oranges, retentissante de fontaines, les grands tableaux

98 LA COMTESSE HORTENSU.

de la galerie^ les rideaux de soie des balcons^ les mosaïques des salons de bal.

Ces beaux rêves le firent tomber dans la réalité de la vie commune^ et il ne se iX)nso]a de son indigence qu'à ridée de se remettre bientôt en possession de sa richesse abandonnée^ et que Phéritière avait offert de lui rendre généreusement. Si cette réflexion ne l'eût pas soutenu^ il aurait renoncé^ dès ce moment^ à Tamour d'une grande et rictié dame, de peur d'être regardé un jour comme un aventurier qui avait tenté un coup de fortune dans un établissement avantageux. Ayant mis ainsi sa conscience en repos^ il ne songea plus qu'à la villa Braschi, cette résidence aérienne voisine du ciel^ et qui n'attendait qu'un seul élu.

Brûlé de cette impatience fiévreuse qui ne laisse prendre à l'esprit aucune distraction^ le comte Anatole s'habilla comme pour le plus beau jour de fête^ et sortit de l'hôtellerie du pas triomphant de l'homme heureux qui met à son insu toute une ville dans la confidence de son bonheur. Lazare^ sorti du tombeau après sept jours^ ne montra pas une plus radieuse figure au peuple de Jérusalem. Notre jeune Français passait à travers les grandes lignes monumentales de la cité superbe^ seul cadre digne de son amour^ et il plaignait les nobles seigneurs de ces palais qui avaient le néant pour locataire, et qui n'auraient pu acheter un seul sourire de la plus belle des femmes avec ces montagnes de marbre ciselées par des artistes géants.

Une rencontre l'arracha violemment à ses extases. Le comte Fabiano, qui ne perdait pas de vue son heureux rival, l'aborda d'une façon étourdie, et lui prenant les mains au milieu de la Strada Nuovissima :

— Eh ! quel heureux hasard, s'écria-t-il, vous a fait passer ici à cette heure? Cher comte, on ne vous voit donc plus? Parole d'honneur, je croyais ne plus vous revoir que dans un ermitage t Diable ! quel magnifique

LA COMTESSE HOETENSU. 99

négligé du matin ! Vous allez au bal avant déjeuner?

— Comte Val di Nota, dit Anatole, tout étourdi de cette rencontre, je veus croyais à Villa-Bianca; j'ai eu Phonneur de me présenter deux fois chez vous en ville pour vous faire ma visite,

— Oh ! cher comte, entre nous c'est sans façon. La tyrannie des visites est intolérable. On se visite dans la rue à la première rencontre; c'est le privilège de l'amitié. Voulez-vous prendre mon bras, cher comte?

— Volontiers, monsieur.

— Eh bien ! que dites-vous de nos belles dames génoises? Moi, je raffole de toutes. J'ai les mœurs françaises. Avez-vous entendu ma sérénade cette nuit? je l'ai donnée à la princesse sicilienne qui habite le palais Doria. C'était ravissant sur l'eau... Vous n'avez pas l'air de vous amuser beaucoup, comte de Mersanes.

—Pardonnez-moi, monsieur, je mène une vie assez retirée, mais assez conforme à mes goûts.

— Venez donc ce soir chez la marquise Grimaldini, ma tante; nous avons un concert, un souper. On ne parlera pas de Dante. La princesse nous honore de sa visite... puis-je compter sur vous?

— Ce soir... ce soir, monsieur le comte... je n'ose pas m'engager... j'attends un voyageur... un Français...

— Allons! un bon mouvement— amenez avec vous le voyageur... puis-je vous annoncer à ma tante?..

— Vraiment, monsieur le comte... c'est impossible... je suis au désespoir...

— Eh bien ! venez donc pour le souper, au moins... à onze heures...

— Impossible ! croyez bien...

— A minuit !.. que diable ! on n'a plus rien à faire à minuit I

— Oh! cela renverserait toutes mes habitudes... je suis réglé comme un vieillard. ' * ^ . .. ^ ^

100 LA COMTESSE HORTENSU.

— Comte de Mersanes, vous me désobligez... mais n'importe, je ne vous garde pas rancune : à chacun sa liberté. Ce sera pour une autre fois, n'est-ce pas, cher comte? I

De Mersanes se laissa serrer les mains, rendit l'a-', dieu par deux signes de tète, et respira, débarrassé de cette amitié improvisée qu'il ne s'expliquait pas très-clairement.

D'ailleurs, cet incident fut promptement oublié. La grande pensée du jour absorbait toutes les autres réflexions dans la tète du comte de Mersanes.

Il y avait dans le billet de la comtesse cette indication : Prenez le chemin leplus long» Anatole songea donc à faire son plan d'ascension, conformément à Tordre divin qu'il avait reçu. Il résolut de sortir de la ville par la porte de Pilla, qui s'ouvre sur la montagne. Arrivé hocs de l'euceinte fortifiée, il se dirigerait vers la colline d'Albaro, coupée par le chemin de Toscane, et de là vers les longues lignes des aqueducs où il devait arriver une heure avant le coucher du soleil. C'est du point culminant de ces régions qu'il réglerait sa marche sur Villa-Braschi.

C'était un petit voyage qu'il fallait accomplir : de Mersanes ne recula pas devant une fatigue qui soulageait son impatience. L'agitation des pieds donne du calme à la tète. Il consulta le soleil, comme on regarde le cadran d'une horloge, et la position de Fastre dans le ciel lui promettait encore de longues heures; cependant il partit pour accomplir son pèlerinage d'amour, comme s'il eût craint que pour la première fois de sa vie, le soleil, imitant une étoile volante, ne tombât subitement des hauteurs du zénith à Thorizon de la mer.

C'était l'heure où, devant les eaux stagnantes, les cigales commencent à chanter sur les roseaux. L'œil ;^§:pojiiv?dt supporter l'éclat incendiaire que se ren-

LA GOMTESSEIHORTENSIA. 401

voyaient la mer et le ciel^ double firmament de Dieu. Les aromates fumaient sur les collines embrasées domme Tencens dans les cassolettes; les dômes des couvents ressemblaient à des constellations de planètes^ tombées sur la ville et rendant au soleil ses rayons; la volupté du midi^ ce mystérieux démon qui cherche Tombre du marbre ou des bois^ courait dans Tair avec les parfums et les étincelles. La ville^ enflammée de lumière^ semblait descendre de son amphithéâtre pour se baigner dans son golfe^ au brûlant milieu du jour.

Le comte de Mersanes franchissait la ligne des rem* parts sous la porte Pilla : personne > un seul homme excepté^ n'aurait soupçonné le but de sa course^ en le voyant marcher dans cette direction. Le pâtre du val d'Albaro^ le quêteur franciscain^ le soldat en maraude^ seuls habitants de ces régions désertes^ regardaient avec un long étonnement cet étrange pèlerin^ en habit de bal^ qui gravissait la montagne avec l'agilité du chamois. Quant à lui^ il ne regardait rien; il se sentait légèrement attiré vers les cimes^ comme s'il eût mis ses pieds dans la nacelle d'un aérostat. Par intervalles^ il ouvrait la lettre de la femme aimée^ et il s'élançait avec plus d'ardeur sur la pointe des rocs^ comme le marinier consulte sa carte de voyage^ et bondit de joie en retrouvant son chemin.

Cependant une contraction d'inquiétude assombrit soudainement le visage du jeune homme ; il venait de remarquer^ à sa gauche^ trois hommes armés qui suivaient la même route^ et qui le regardaient avec une attention singulière. Ce sont des chasseurs^ sans doute^ se dit-il mentalement; mais des chasseurs à midi^ au mois de juin^ sur une montagne^ sont des êtres bien extraordinaires.

Il doubla le pas pour s'écarter d'eux, mais eux ne paraissaient pas vouloir s'écarter de lui*

Il s'arrêta, ils s'arrêtèrent ; il s'assit, ils s'assirent.

Le comte de Mersanes, irrité des mouvements ironiques de ces hommes, marcha droit à eux, avec cette fierté d'allure qui vaut souvent la meilleure épée, et leur dit d'un ton décidé :

— Avez-vous l'intention de me suivre longteops ainsi?

— Non, dit un de ces hommes en se levant, nous vous arrêtons de par le roi.

Et les deux autres saisirent le comte avec une vigueur qui prouvait que le marquis Viani et Fabiano avaient bien choisi leurs hommes.

— M'arrêter, dit le comte Anatole j et qui vous a donné ce droit ?

— Vous allez le savoir bientôt... là -bas... oh! point de résistance, elle serait inutile et même dangereuse pour vous... regardez, voici encore trois des nôtres qui arrivent de la porte de l'Est, vous êtes entre deux feux.

— Mais c'est une méprise I s'écria le comte avec une voix déchirante.

— Non, ce n'est pas une méprise, vous allez voir; suivez-nous.

La lutte était impossible, il fallait se résigner; six hommes armés contre un seuil

On descendit au poste de la porte de Pilla, et le comte fut enfermé dans une casemate. Le chef des sbires lui montra l'ordre émané du Buon-^overno, Cet ordre , scellé des armes royales, expulsait immédiate ment des États de Carlo- Alberto, le comte Anatole de Mersanes, pour cause d'intrigues politiques et de connivence coupable avec des réfugiés et des proscrits.

— Mais, s'écria le comte, c'est une horrible calomnie î c'est une infâme trahison !

— Nous ne connaissons que les ordres des chefs, lui répondit-on.

— On ne peut pas me refuser de voir le consul de France. Conduisez-moi chez mon consul !

— Votre consul n'a rien à voir dans les affaires politiques de notre pays.

— Allez au diaiile avec vos affaires politiques! Estce que je suis un conspirateur !

— Voilà l'ordre. •

Ces deux mots furent dits d'un ton sèchement officiel, et la porte de la casemate fut fermée à triple tour.

Il fallait un accident aussi terrible, dans une circonstance aussi solennelle, pour arracher le comte de Mersanes à son calme stoïque; mais le noble jeune homme ne tarda pas à rentrer dans son naturel; il ne fit point de conjectures, parce que les conjectures n'ont jamais rien deviné; il s'assit sur un grabat, et attendit, avec résignation, ce qui était dans son destin.

A tout hasard, il écrivit au crayon, sur son album de voyage, une lettre au consul de France, et il disposa sa missive de manière à être promptement glissée dans quelque main secourable ou vénale si elle se rencontrait sur sa route.

Au tomber du jour, la porte de la prison s'ouvrit, et l'escorte armée qui le conduisait descendit un sentier tortueux et solitaire, presque verticalement posé sur le rivage de la mer. Devant la batterie de l'École, une chaloupe et quatre rameurs attendaient le prisonnier. Deux hommes armés jusqu'aux dents s'y placèrent à côté du jeune Français. Le chef fit un signal, et la chaloupe vogua lourdement vers la haute mèr.

A la dernière lueur du créj^uscule, Anatole de Mersanes vit un petit bâtiment ;* rancre, et à une portée de fusil du brick, du côte de Gênes, l'ombre noire et immobile du Camônan. La vue de ce vaisseau ^ui rappelait une si douce nuit, et une fête comme les étoiles ne devaient plus en éclairer, plongea le prisonnier dans une sombre tri«*esse.

104 LÉL COMTESSE HORTENSIA.;

Le capitaine de la bombarde génoise^ t^AsêompHon^ avait ordre de conduire à Marseille le comte de Mersanes^ et les deux gardes de police^ choisis par Viani^' étaient chargés de veiller à l'embarquement. Tous les bagages du jeune étranger avaient été transportés de l'hôtellerie à bord de la bombarde.

La police avait mis tant de mystère et de précaution dans cette affaire que le jeune Français comprit qu'il y avait là-dessous quelque machination horrible dans laquelle la susceptibilité politique la plus ombrageuse n'avait aucune part.

De Mersanes se dit à lui-même^ dans un monologue mental :

— C'est évident, j'ai un rival puissant qui prend, pour sauver l'État, toutes les précautions qu'on prend pour commettre un crime. 11 n'y a plus de doute, cette adorable femme est en péril.

La chaloupe s'éloigna, et la bombarde mit à la voile. Un petit vent de terre soufflait sans rider la mer. L'étoile Vépi de la Vierge s'élevait sur le dôme de Carignan.

Le comte de Mersane» s'enveloppa d'un lambeau de voile latine, et s'étendit sur l'échelle triangulaire de la proue pour dormir à la fradcheur de la nuit.

— Il a pris gaiement son parti, dit le capitaine, c'est un brave garçon !

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