RÉVÉLATION
Le vent fraîchissait; il n'y avait pas de temps à perdre. De Mersanes, couvert par son lambeau de voile, ât lestement sa toilette de mer, et sortant à
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pla ventre de son enveloppe, il se laissa glisser sans bruit dans Teau, par une corde, an moment le plus fevorahle.
La voile resta sur la proue, en gardant la forme d'un corps absent.
La résolution du gentilhomme français avait été prise et exécutée avec la rapidité de Téclair.
Le Cambrian n'était pas éloigné; le jeune homme nagea dans la direction du vaisseau, et bientôt il Tatteignit.
Au cri de la sentinelle, un officier de service accourut; le nageur, suspendu à l'échelle, nomma le commandant Hamilton, et il s'élança lestement sur le pont du navire.
Hamilton était accouru, et sa surprise fut extrême en reconnaissant le héros de son bal dans le plus étrange et le plus humide des costumes.
— Au nom de Dieu ! dit Anatole de Mersanes, ne m'interrogez pas, capitaine Hamilton; je n'ai pas une minute à vous donner. Demain, je vous expliquerai tout. Je vous demande un habit, un canot et quatre rameurs, au nom de votre illustre aïeul, mon compatriote !
— Je ne vous interroge qu'en vous répondant, dit Hamilton... Voilà tout ce que vous demandez : habit, canot et rameurs.
De Mersanes répara promptement avec ces habits d'emprunt sa toilette absente. Et quand il fut prêt :
— Quelle heure est-il, capitaine Hamilton?
— Neuf heures. JJes officiers viennent de partir pour le théâtre.
De Mersanes serra la main du commandant et se précipita dans le canot.
Traverser la rade, le port, la ville, cela fut fait avec toute la promptitude dont peut disposer le pouvoir humain. Le jeune homme courut sur le flanc de la
iOd XA COMTESSE HOETElfSU.
montagne comme sur une plaine unie; son élan ressemblait au vol; ses bras étaient des ailes; le roc dur relançait son pied comme la planche souple du tremplin. Anéanti par cet etfort sublime^ il aurait dû succomber en touchant le but; la vue de la villa Braschi le ressuscita.
Un domestique polonais récemment arrivé à Gènes^ et investi de la confiance de sa maîtresse^ attendait depuis très-longtemps le comte de Mersanes en rôdant autour de la villa. Dès que le jeune homme sortit du bois derrière la maison^ il fut introduit dans une galerie inférieure, et, quelques instants après, dans un salon où l'attendait la comtesse Hortensia.
La jeune dame, en voyant entrer de Mersanes dans un costume de marin et dans un désordre incroyable, ne le reconnut pas tout à coup et elle se leva pour fuir. Mais celui-ci prononça quelques paroles en français et se fit reconnaître à sa voix. La comtesse sourit, et reprenant sa place :
— Je coDpiprends, dit-elle ; vous avez voulu vous déguiser pour ne pas être reconnu ; vous avez réussi, monsieur le comte.
Anatole murmura quelques paroles confuses, dépourvues de sens, qui signifiaient tout et n'exprimaient rien.
— Monsieur le comte, poursuivit la jeune dame, jô Vous prie de m'excuser si je vous ai appelé ici à pareille heure. Vous devez avoir trouvé mon invitation bien singulière, n'est-ce pas?
— C'est à moi, madame, de m'excuser si je suis venu si tard. J'ai voulu faire un trop long détour, et je me suis égaré...
— Oh! j'ai bien compris; ne vous excusez pas... Monsieur de Mersanes, nous sommes seuls ; mes domestiques dorment, et ma tante est dans sa chambre. Cependant il faut parler bas. Sur cette montagne l'at-
mosphère est si pure qu'une parole trop fortement accentuée est emportée à cent pas aux environs.
Pendant que la comtesse parlait^ le jeune homme la considérait avec des yeux remplis d'une expression indéfinissable : elle était belle à damner un ange; elle avait ce charmant désordre de chevelure et de toilette qui annonce une longue journée passée dans la plus fiévreuse agitation d'esprit; sa robe blanche, simple et unie, ondulait gracieusement jusqu'au tabouret de soie où se croisaient deux pieds divins.
— Madame, dit le comte avec un calme d'emprunt, je serai heureux de mettre ma voix à l'unisson de la vôtre.
— - Le malheur a cela de bon, monsieur le comte, qu'il donne l'expérience et l'observation avant la vieillesse. Le bonheur donne l'étourderie; l'infortune donne la réflexion. Je ne crois donc pas me tromper, monsieur, si je reconnais en vous un homme digne d'estime et de confiance.
La comtesse s'arrêta. Le comte baissa les yeux et garda le silence.
— C'est bien ! poursuivit la comtesse, ma parole n'a soulevé de votre part aucune de ces protestations bruyantes qui annoncent un dévouement qui ne se dévoue jamais. J'ai lu votre lettre, monsieur; elle sort du cœur comme la vérité ; je n'ai pas voulu voir dans cette lettre ce qu'on appelle une déclaration d'amour je ne la regarde que comme l'épanchement d'une âme qui cherche une sœur pour lui faire sa confession.
— Madame, j'accepte tout.
— Maintenant, je veux vous rendre confidence pour confidence; je voulais retarder aussi longtemps que possible notre entrevue; mais un accident est survenu l'autre nuit, et je me suis décidée à vous appeler surle-champ. Vous vous souvenez, monsieur le comte, du bal du Cam6nân^
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Anatole leva les yeax^ et joignit les mains convulsivement.
La comtesse poursuivit :
— A ce bal, monsieur, vous avez remarqué chez moi un changement subit, et une émotion que je laissai trahir par mes larmes?
— Oui, madame.
— Vous n'avez pas cherché à deviner pourquoi une douleur si vive m'accablait après tant de folle étourderieî
— Je ne devinai rien, madame ; seulement, je vous avoue que votre douleur me frappa bien plus que toute votre nuit de gaieté.
— De gaieté ! . . pauvre monde ! comme on le traite ! • • Et vous aussi, monsieur, vous avez cru à ma gaieté ?
Elle arrondit son bras d'ivoire vers un angle du salon, et elle sonna. Un domestique parut.
— Stanislas, dit-elle, avez-vous fermé soigneusement toutes les portes ?
— Oui, madame la comtesse.
— Toutes les fenêtres des salles basses î
— Oui, madame la comtesse.
— C'est bien; retirez-vous, et ne dormez pas..; Excusez-moi, monsieur le comte, dit la jeune dame^ si je passe d'une chose à une autre..
Elle soupira et appuya sa tète sur sa main, son coude sur le coussin du divan; puis :
— Monsieur le comte, c'est une lamentable histoire que la mienne, une histoire comme les étoiles de mon pays n'en reverront plus. Vous savez que Varsovie mourut dans une bien terrible et bien sanglante nuit. Notre maison était à Praga, dans la rue Saint-André. J'étais avec d'autres nobles dames dans les batteries polonaises, lorsque ce faubourg fut pris. C'est là que j'eus le malheur de perdre mon mari. Il avait un commandement sur la VJstule; il périt comme tant
d'autres hommes généreux, et je n'ai pas eu la consolation de lui élever un tombeau !.. Il faut bien peu de mots pour conter de grandes douleurs.
La jeune femme s'arrêta un instant et le silence de la nuit régna seul à la villa Braschi.
— Je rentrai chez moi, le désespoir dans l'âme; unf nuit affreuse couvrait notre quartier; jamais plus af* freuses ténèbres : amis et ennemis inondaient les rues. Ma maison avait été saccagée, mes domestiques avaient disparu, moins un seul, Stanislas, qui m'accompagnait. Je courus à la chambre où j'avais laissé ma pauvre fille, une fille unique, à peine âgée de quatre ans ; le lit était encore tiède, mais mon enfant n'y était plus ! Il y a un mot qui n'existe pas et que je voudrais inventer pour exprimer ma désolation de veuve et de mère. Je courus dans tous les appartements, je fouillai dans tous les recoins de la maison... ma pauvre enfant était perdue! perdue!..
Un torrent de larmes inonda le visage de la jeune femme. Anatole de Mersanes laissa tomber sa tête sur ses deux mains et pleura.
— Monsieur le comte, poursuivit Hortensia en faisant un violent efibrt sur elle-même, je veux respecter votre noble douleur, qui est la mienne. Je n'entrerai pas dans des détails qui briseraient votre âme et ne me rendraient pas ma fille. Qu'il vous suffise de savoir que toutes mes recherches furent inutiles. J'ai prodigué l'or pendant quinze jours et quinze nuits. Mon ange n'a plus revu sa mère !
La comtesse Hortensia fit encore une pause, comm© oppressée par de cruels souvenirs; puis elle reprit :
— Bien après ces afireux événements, un jour, je sortis comme d'un long sommeil ; on me dit que j'étais à Berlin. Un long délire m'avait privée de la raison. Lo rsquel'arpêt de proscription tomba sur notre famille, un domestique et un parent de mon mari me porta»
ilO LA COMTESSE HORTENSIA.
rent mourante dans une chaise de poste, et nous quittâmes le territoire polonais.
— Affreux ! affreux 1 murmura de Mersanes.
— Je suis obligée de Favouer à ma honte : après mes malheurs, je croyais n'avoir plus rien à redouter. . . eh bien! lorsque j'appris que j'avais perdu la raison, lorsque je sentis encore dans mon cerveau fermenter le germe d'une folie incurable, une terreur inconnue glaça mon sang, et je ne pus supporter cet épouvantabJe avenir de mort vivante que j'allais traîner dans quelque enfer terrestre, au milieu d'autres êtres hideux, sanglants, échevelés, misérables comme moi. ^ Dieu m'est témoin que ce n'était pas la mort qui m'effrayait.
La jeune femme parlait avec une voix tremblante et convulsive et le jeune homme n'osait interrompre cette pieuse confidence. Elle continua :
»— Souvent je suivais le fil d'une idée comme pour essayer ma raison : je voulais m'assurer de l'état de mon cerveau, comme on éprouve du pied la planche du pont d'un abîme avant de la traverser. Mes premières idées se liaient entre elles avec assez de clarté : ensuite, à mesure que j'avançais dans cet examen de moi-même, je sentais monter à mon front comme une brume épaisse et brûlante; des flots d'étincelles tourbillonnaient devant mes yeux; une lueur livide couvrait d'un crêpe la création ; des larmes enflammaient mon visage, et je me voyais rire aux éclats en passant devant de grands miroirs. Alors j'entendais le canon de Varsovie, si clair, si distinct, que je tressaillais à chaque coup. Je suivais de l'œU un cadaviHî boulant sous le pont de Praga; un ouragan de feu m'emportait dans une ville ténébreuse et désolée, comme N^nive à sa nuit suprême, et j'entendais les cris de ma pauvre i fille, entraînée dans les bois par une bande de bohémiens. En sortant de cet horrible rêve, je me retrouvai
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à la même place où j'avais commencé dans le calme Texamen de ma raison; et le désordre de ma toilette, la rougeur de mou front, la sueur de mes cheveux, le frisson glacial de mes pieds, tout me faisait aisément deviner à quel excès de délire frénétique je m'étais élevée devant ces épouvantables visions 1 Chaque jour aggravait davantage la blessure de mon cerveau, et chaque jour mes terreurs devenant plus rives, je sentis que je ne pouvais me sauver de la folie que par une ardente et continuelle distraction. Je me lançai avec une sorte de joie dans la vie des voyages; je me cramponnai à la planche d'une berline comme un naufragé à la planche de son salut. Cette excitation de tous les instants eut pour moi des effets favorables. Mes crises furent moins fréquentes; j'avais des jours entiers de pleine raison; j'avais dans mes nuits quelques heures tranquilles, et un réveil plein de sérénité comme à l'âge de mon bonheur. A l'expiration de mon deuil, j'habitais Rome, et le tiers de l'Europe m'était connu.
La comtesse Hortensia s'arrêta encore une fois, et resta quelques minutes comme abîmée dans ses souvenirs. Anatole de Mersanes n'osait rien dire, dans la crainte de trahir l'émotion de son cœur. La comtesse poursuivit ainsi :
— Le monde m'avait tout enlevé : le monde avait été si cruel envers moi, que je ne me crus engagée dans aucune obligation envers lui. Je résolus de continuer cette vie d'étourdissement moral et de fatigue physique pour obtenir la complète guérison de mon esprit, me souciant fort peu des amères railleries d'une société qui, d'ailleurs, nous désole toujours, sur quelque sentier que nous passions. Une idée surtout me soutenait dans cette vie de gaieté hypocrite; l'espoir de retrouver ma pauvre fille : j'avais besoin de toute la plénitude de mes facultés pour calculer chaque
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jour de nouvelles combinaisons et arriver ainsi à cet heureux résultat. Souvent, la nuit, lorsque je quitte mes habits de fête dont Téclal ment à tous les yeux, excepté aux miens, je cherche encore à quel coin du monde j'écrirai une lettre pour demander raoïfenfant ; et je souris amèrement à travers mes pleurs, quand je songe à la stupéfaction qui saisirait ce monde joyeux que je quitte, s'il me voyait, après ma gaieté menteuse au bal, abîmée comme Raichei et Niobé dans mes incurables douleurs!
Aujourd'hui que le temps et le remède ont raffermi mon front, je puis me donner la volupté de la douleur sans retomber dans mes terreurs anciennes. Après avoir eu le facile courage de la mort, je m'applaudis d'avoir eu le courage de la vie. L'espoir est toujours là, vivant et doux comme une consolaaon.
Il m'est fort indifférent ie mentir par mon visage et mes habits à la foule qui me regarde passer : mais il y a toujours quelqu'un dans cette foule aux yeux duquel on tient à parsdtre ce que Ton est. Souvent, après avoir bien regardé autour de soi, on ne consentirait à rire que pour une seule personne, et si celle-là vous applaudit, l'assentiment ou la censure des autres vous touche peu. C'est ce qui explique aujourd'hui, monsieur le comte, ma position vis-à-vis de vous. Si j'ai hâté l'heure de cette confidence, je vais vous en donner la raison.
Vous ne serez point étonné, maintenant, si je vous dis que mes nuits sont souvent si agitées qu'elles s'écoulent sacfe sommeil. La nuit dernière, comme je regardais blanchir l'aube sur la mer, à travers les persiennes de ma chambre, je vis passer sur la terrasse un homme dont l'allure était pleine d'au'dace et de résolution. Je le reconnus tout de suite; c'était ce jeune seigneur sicilien, qui a de l'esprit comme en aurait un mandrille s'il parlait; c'était le comte Vaî
LA GOMTESSS HORTENSU. il3
di Nota. Que cherchait cet homme à pareiU»3 heure et dans ce désert ? A coup sûr, il ne courait pas après une bonne action, soit dit sans le calomnier. Il rôdait, les narines au vent, avec de souples ondulations de corps, comme la panthère autour de Tétable ; A je voyais luire, dans le crépuscule, ses yeux fauves, qui semblaient mesurer la hauteur des balcons. Cette apparition m'a effrayée. Rien ne trouble Tesprit comme de savoir qu'une mauvaise pensée tourne autour de vous, et qu'elle n'attend que l'heure propice pour se traduire en mauvaise action. Il faut d'ailleurs bien moins que cela pour alarmer une femme isolée, une étrangère sans protection, et que chacun, faible ou puissant, croit pouvoir insulter de la brutalité de son amour, parce qu'il n'y a pas à côté d'elle une épée au bout d'un bras.
Le comte Anatole se leva vivement, et étendant sa main droite sur la bell3 veuve^ il dit avec une voix calme :
— Un seul mot de votre bouche^ madame, et le défenseur sera trouvé.
«— Oh! monsieur, dit la comtesse avec mélancolie, si j'avais un défenseur à choisir, je n'irais pas le chercher hors de cette maison, croyez-le bien* Mais vous n'êtes pas mon mari, mon frère, mon parent, mon compatriote. Votre courage, monsieur le comte, votre dévouement ne seraient qu'un scandale de plus et ne me protégeraient pas. Je vous ai appelé ici pour rendre témoignage à la vérité, non pas demain, ni â miciuie antre époque, rapprochée ou loiniaine, que Je puisse déterminer, mais quand les convenances permettront que cela soit ; je veux que vous puissiez attester par serment que vous avez vu le comte Val di I^ota rôdor autour de celle demeure comme un bandit; car c'o^t un homme d'acharnement, il reparaîtra celle nuit, j'en suis certaine. Si cet homme n'a
lllr LA GOKTESSE HORTENSU.
pas quelque violent projet d^attaque nocturne, il a un projet plus infâme encore ; il veut me déshonorer de la manière la plus lâche', ^\ veut faire croire à des rendez-vous en descendant de Villa-Braschi au lever du soleil, et d'un pas secrètement ostensible, et silencieusement bruyant, ainsi que se vengent certains hommes dédaignés. S'il le faat, monsieur le comte, vous me serez témoin un jour que le comte Fabiano n'a jamais franchi le seuil de cette maison.
De Mersanes étendit horizontalement la main vers la comtessô sans prononcer une parole.
Dans toutes les conjectures que le comte Anatole avait faites en montant à la villa Braschi par ordre d'Hortensia, il avajt tout prévu excepté la tournure que venait de prendre ce rendez-vous nocturne et mystérieux? Eh bien! les nobles âmes sentiront qu'à tous les incidents prévus ou imprévus, y compris celui qui était le plus doux au cœur d'un jeune homme passionné, le comte de Mersanes aurait encore préféré ce chaâte entretien, cette confidence intime^ cette nuit de pieuse révélation.
Alors, prenant la parole, il raconta ses événements du dernier jour et du deraier soir à la jeune dame qui l'écouta, la bouche béante, les yeux fixes, comme si c^tte narration eût justifié ses craintes ou ses pressentiments de la veille.
— Comte de Mersanes, dit-elle en prenant la main du jeune homme, tout ce que vous venez de me raconter est l'œuvre du Sicilien. Mais, au nom du ciel^ comte Anatole, point de vengeance ! point de scandale ; songez que maintenant votre conduite ne vous appartient plus.
— Liez ou déliez mes mains, madame, j'obéis.
Au même instant, le visage dé la jeune femme se couvrit de pâleur, et de Mersanes sentit sur sa bouche la plus belle et la plus blanche des mains.
LA GOHTISSE HOUTENSU; IIS
Hortensia se leva sur la pointe des pieds] et fit signe à son compagnon de la suivre aux appartements supérieurs.
Anatole suivit le signe et monta l'escalier^ réglant son pas sur le pas de la comtesse ; cependant^ malgré leurs précautions de prudence silencieuse^ leur souffle trouvait encore un écho dans le sonore vestibule de marbre de la villa.
Arrivée à la galerie du premier étage. Hortensia dit à Toreille d'Anatole :
— Je ne me suis pas trompée^ mais je ne Tatten* dais pas si tôt.
De Mersanes désigna par une pantomime interrogative le comte Fabiano. Un signe de tète répondit oui.
Anatole croisa les bras sur sa poitrine et les éleva par-dessus son front presque en même temps.
Le doigt indicateur de la jeune femme désigna une persienne dans une salle obscure. C'est là qu'ils prirent position tous deux.
Cette scène muette au milieu de la nuit donnait une volupté inefiable au cœur d'Anatole ; elle fondait d'ailleurs l'ère d'une intimité douce que rien ne pouvait plus rompre et qui permettait de tout espérer dans l'avenir.
C'était en effet le comte sicilien.
On le reconnaissait aisément dans l'ombre à cette allure de fierté audacieuse qui n'était qu'à lui. Il examinait la façade de la maison, comme ferait un général qui viendrait dans Us ténèbres étudier une place forte pour donner assaut le lendemain : rien dans ses mouvements ne trahissait la moindre émotion, la moindre crainte : parfois il se promenait, pensif sur la terrasse, comme s'il eù^ 4té le maître de la maison, et que l'insomnie d'une chaude nuit d'été l'eût chassé de son alcôve. Puis, on le voyait tressaillir sous l'obsession violente d'une idée, et ses yeux siciliens, fixés sur les balcons, étincelaient comme deux astres de si-
LÀ GQKTESSE HORTENSIA.
nistre augure sous l'ébène des cLeveux : et quand le moindre bruit sortait deu bois ou montait de la mer^ il inclinait son oreille vers le point soupçonné de receler quelque mystère nocturne, et la simple ondulatioD de son corps annonçait que Tagile démon était prêt à l'attaque ou à la fuite, selon les exigences du moment.
Cette nuit, que la saison faisait si courte, n'amena aucun autre incident. A l'aube, le comte FaI)iano disparut comme une vision nocturne effacée par le premier rayon.
De Mersanes n'avait prêté qu'une faible attention aux accidents du dehors; il s'était enivré d'amour au voisinage de Ja femme adorée; cent fois, dans cette nuit d'émotion, la jeune femme avait laissé tomber, à son insu, ses cheveux et sou souiQe sur le front d'Anatole ; et la molle clarté de l'aurore qui réjouit les yeux ne rencontra cette fois qu'une malédiction muette, partie d'un cœur trop fortuné pour la bénir.
Un point lumineux dorait la plus haute cime des montagnes de l'est, mais la campagne gardait encore un reflet des étoiles, lorsque le comte de Mersanes prit congé de la comtesse.
— Moi aussi, lui dit-il, madame, moi aussi, je suis proscrit, il m'est défendu de mettre le pied dans la ville. Je vais, par de longs détours, réclamer encore l'hospitalité du Cambrian, et là je demanderai justice au représentant de mon pays... Et maintenant, madame, quand aurai-je le bonheur de vous revoir?
— Vous concevez, monsieur le comte, qu'il m'est impossible de prolonger mon séjour à la campagne; je descendrai à Gênes après le soleil levé. Vous en avez assez vu, maintenant, par vos propres yeux, pour savoir à quoi VOU& ^u tenii nir les calomnies que le nonde attache à mon nom... Adieu... comte de Mersanes; il ne vous sera pas difQcile d'obtenir justice...
maïs je vous recommande encore mie fois, au nom du ciel...
— Dites au nom de votre patronne, madame.
— Je VOUS recommande d'éviter tout scandale avec ce démon sicilien.
— Madame, je vous le jure, mes lèvres sur votre noble maiR.«^ je suis entré dans une maison, je sors d'un temple»
De Mersanes s'élança lestement du vestibule sur la terrasse, et tournant la maison, il s'enfonça dans le bois, et atteignit bientôt la cime d'un escalier taillé au-dessus d'une petite vallée qui conduisait à la mer hors de l'enceinte des remparts.
Arrivé au bas de cette échelle deroc, le jeune homme doubla xm angle de terrain, et se trouva face à face avec un homme qui recula deux pas, en s'écriant :
— Vous ! ici 1 monsieur l
C'était le comte Fabiano Val di Nota.
La chose qu'on appelle le hasard , et qui dans les existences orageuses est toujours si bien combinée qu'elle devrait enfin perdre ce nom, av^it conduit Fabiano vers ce chemin, tout nouveau pour lui, comme pour Anatole.
Le premier homme qui vit le premier lever de soseil ne montija pas à c^t astre une figure plus bouleversée d'étonnement que celle de Fabiano en reconnaissant le jeune Français.
Le Sicilien, par un instinct naturel, après avoir proféré son exclamation, mit sa main droite sur le pommeau de son poignard. Heureusement il n'y avait point de chance pour accomplir un crime ténébreux : à droite et à gauche du sentier, des religieux de Saint-François parlaient pour la quête, et de pauvres paysans pour le travail.
De Mersanes mesura des yeux la taille du Sicilien, gt continua sa route, sans ralentir ni hâter le pas;
118 lA COMTESSE HOKTENSIA.
mais Fabiano lui barra le chemin^ et le força ainsi de s'arrêter un instant.
— Nous ne sommes pas seuls^ ditFabiano^ et nous parlerons bas...
— Monsieur, interrompit de Mersanes d'un ton brusque et fier, tous n'avez rien à me demander, et je n'ai rien à tous répondre, moi !
— Je voudrais savoir, dit le Sicilien avec un calme hypocrite, lequel de nous deux, ce matin, est l'espion de l'autre.
— Je ne veux rien savoir, moi! dit de Mersanes de l'air d'un homme qui a peur de sa colère. Rien! laissez-moi passer, monsieur.
— - Ëh bien! je sais , moi, dit le Sicilien en jetant aux pieds d'Anatole une fleur d'hortensia, je sais que vous êtes un l&che ; passez !
Le comte de Mersanes ne répondit pas un mot; il continua sa route tranquillement jusqu'au bord de la mer, et la première barque génoise qu'il trouva sous son pied le conduisit à bord du Cambrian.
LA TASOimA. X
Une semaine après cette rencontre, Fabiano écrivit & son ami Octavien d'Oropeza la lettre suivante «
Gènes... Juin 4833.
a Mon cher Octavien,
a D'après mes calculs, cette lettre, que je fais triple, doit te trouver à Varsovie, à Berlin ou à Vienne.
a Tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Debard pour mettre ton amour à ses pieds, et j'espère
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bien que tu épouseras^ dans la première semaine de juillet, cette héritière du comte de Mersanes. C'est une affaire convenue.
J'attends tous les jours de toi une lettre de Varsovie qui doit m'apprendre bien des choses importantes, et Aont mon adresse doit tirer un parti merveilleux* J'aimerais mieux te voir arriver toi-même en guise de lettre.
« La belle comtesse est en ville depuis quelques jours; elle n'a reçu que le marquis ; c'est toujours Fhomme dangereux par excellence. Je suis maintenant son meilleur ami. J'ai fait chasser des États de Sardaigne le comte Anatole ; mais le drôle s'est réfugié à bord du Cambrian, et dans ce fort inexpugnable, il négocie diplomatiquement pour rentrer à Gènes. Il ne réussira pas. Le marquis Viani ne me fait aucune confidence : je ne conr^^s pas un péché plus capital que cet homme-là, qu'il faut deviner à travers son mysticisme épais, son pathos scientifique et sa froideur de diplomate. Je lui prépare un tour de son métier.
a Quand j'aurai déblayé ma route de tous les buissons épineux qui me voilent l'adorable femme, j'agirai ; tu me connais, lorsque j'agis !
« J'espère aussi que tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Debard, ta future, de se hâter de vendre tous les immeubles de la succession, et de placer l'argent en bonnes mains. Anatole de Mersanes est ruiné; il restera ruiné. Les belles comtesses n'aiment pas longtemps les ruinés.
a Adieu; éventre Varsovie, et arrache-lui du cœur le secret d'Hortensia.
a Ton fidèle banquier, a Comte V. D. N. »
P. S. a J'ai fait une découverte. L'Anatole est un poltron; jecrois que la comtesse a des bontés pour lui;