‹ La comtesse HortensiaChapitre 5 sur 9 · tk COMTESSE HOIITENSLL · texte numérisé non relu

tk COMTESSE HOIITENSLL

mais tn conçois que dans raa position je suis obligé de refouler Ja médisance dans ma bouche. Si je parlais, je serais ridicule comme un mari, puisqu'aux yeux du monde, les yeux du marquis exceptés, je suis le favori de la comtesse. Il y a donc des occasions où Ton est forcé d'être discret et de respecter Phonneur des femmes. Je n'aurais jamais cru cela; me voilà ver^ tueux par nécessité 1 »

Cette lettre écrite, le comte Fabiano courut chez le marquis Viani.

- 11 traversa galeries et salles d'un pas déterminé, comme Tami intime de la maison, et il s'annonça luimême à la porte du cabinet. Le marquis s'occupait en ce moment d'une correspondance fort active au sujet de l'jffaire de M. de Mersanes, que défendaient énergiquement le consul de France et le commandant Hami] ton.

— Bonjour, marquis, ait Fabiano en se précipitant sur les mains de Viani; avez-vous un engagement pour ce soir?

— Pour ce soir? dit Viani préoccupé; pour ce soir?.. Attendez..., non...; j'ai raa soirée libre, cher comte.

— Dieu soit loué !.. Ma tante, la marquise Gesualda Grimaldini, qui, par parenthèse, vous aime de tout son cœur, réunit ce soir quelques intimes autour d'un •» plateau de sorbets. Nous sonmies bien aises, ma tante et moi, de vous présenter ce soir le marquis d'isola- Bella et sa femme... Vous allez dire oui.

— Cela vous oblige, mon cher comte?

— Cela m'enchante.

— Accepté.

— Oh î si c'étaient de ces ennuyeux personnages qui voyagent pour faire des lieues, et compter les marquis et les princes qu'ils rencontrent à travers l'Italie, je vous dirais le premier, ne venez pas. Mais je vous

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promets des étrangers hors de ligne. Le marquis d'Isola-Bella est un érudit de vingt- cinq ans qui a vécu deux Biècles à Rome. C'est Tami intime du célèbre Vescûvagli, qui a déterré tous les faux dieux d'Anaximandre, de Praxitèle et de Phidias. La marquise d'Isola- Bella sa femme, est une jeune Parisieune de vingt ans ; un ange ! Fort belle personne ; une blonde dorée âu soleil, avec des mains blanches comme la neige, et des pieds d'enfant. J'ai vu avec plaisir qu'elle menait son mari par le nez, qui est fort long, comme le nez des antiquaires. Cela soit dit sans mauvaise intention, car, vous ie savez, la médisance m'est en horreur, — Eh bien! cher comte Fabiano, agissons sans façon entre nous; j'ai beaucoup à faire aujourd'hui; vous allez me laisser à mes travaux, et je me dédommagerai ce soir de ce que je perds ce matin en ne causant pas avec vous.

— Ah! voilà les procédés que j'aime! mon cher Viani; voilà, certes, la vie comme je la comprends!.. Adieu, je me sauve; à ce soir. Sabrez votre travail, et soyez à nous de bonne heure.

— Adieu, comte Fabiano.

Le comte sicilien employa le reste de sa journée à combiner des plans à Villa-Bianca;il s'était chargé de faire les invitations à la soirée de la marquise Grimaldini, et il ne voulut admettre aux salons intimes de sa tante que cinq ou six familles bien connues de lui.

A l'heure indiquée, le comte Fabiano était déjà sur !e seuil de la porte du premier salon pouix recevoir les invités. Use posait avec une fatuité charmante devant les groupes, lançait la conversation sur un sujet joyeux, et se replaçait à son poste d'introducteur, dès que les propos étaient animés.

Comme chacun se montrait avide de savourer ce qu'on appelle les délices de la conversation, le comte Fabiano n'eut pas besoin d'exciter beaucoup son

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monde. Les langues effrénées jaillirent aussitôt comme des aiguillons de serpents.

On servit à ce festin trois ou quatre réputations de femmes ; et la faim exigeante des convives n'était pasf assouvie.

Un jeune homme qui n'avait pas encore payé son écot^ se dônna^ sur son fauteuil^ un léger balancement de corps^ et dit :

— A propos, mesdames, puisque le marquis Viani est absent, nous pouvons lui donner un tort; vous savez quMl se marie.

— Avec la comtesse de Varsovie; c'est une nouvelle vieille de six mois, dit ime voix aigre de vieillard incorrigible.

— Il paraît que le comte Fabiano a rompu avec elle ? dit quelqu'un.

— Mais, dit un monsieur qui était debout devant la cheminée, et qui accompagnait chaque mot d'un coup de lorgnon sur sa main gauche, mais il me semble que Fiabano a été d'une constance adorable; il a vécu deux longs mois avec sa comtesse ! soixante jours^ im carême et demi!

— Je ne sais trop vraiment ce qu'on trouve de rare dans cette femme 1 dit un monsieur qui regarlait amoureusement une dame d'une laideur idéale; une femme n'a qu'à prendre la peine d'être étrangère pour être mise sur un piédestal.

— Son physique me conviendrait assez^ dit ua oom« tessino qui avait un cordon de montre en cheveux noirs sur un gilet blanc; mais je n'aime pas son caractère : elle a dans sa tête la cervelle d'un moineau; c'est une folle qui ne rêve que bals, spectacles, intrigues, festins, et qui dit son fait à un homme avec l'audace d'un grenadier.

— Excepté pourtant, lorsque l'homme est jeune et ^ beau^ dit un monsieur d'un cevtain âge qui mettait

beaucoup de malice dans le verre de ses lunettes.

—L'observation est bonne, remarqua le comtessino.

~ Croyez-vous que nous la verrons ici ce soir? demanda une douairière prude.

— Oh! non, répondit un homme grave; la comtesse Grimaldini a choisi son monde ce soir; la marquise a du tact. D'ailleurs, la comtesse polonaise s'est retirée à Villa-Braschi.

— £t pour cause ! dit un avocat mystérieux.

— Ah ! fit l'homme grave.

— La villa Braschi est devenue un nid d'intrigues aujourd'hui, dit un interlocuteur sérieux avec un accent de vertu indignée.

— Chut ! dit le groupe, voici le marquis Viani*

La maîtresse de la maison causait avec une de ses amies ; elle se leva pour recevoir dignement le marquis Viani ; Fabiano prit son bras avec une familiarité d'ami, et fit plusieurs tours de salon avec lui en causant de choses indifférentes.

Tout à coup on annonça M. le marquis et madame la marquise d'Isola-Bella.

La transformation était merveilleuse. L'œil même de Fabiano faillit se tromper.

Antonini avait laissé sur son visage fort peu de place à la chair, presque toute envahie par les lunettes, la moustache et la barbe, il portait son habit de soirée avec l'aisance d'un dandy consommé. Il marchait nonchalamment et la tête un peu inclinée, cosçime un jeune homme que l'étude a rendu de bonne heure grave et méditatif: le mouvement gracieux qui inclina et releva son torse, sur le seuil du salon, annonçait un noble seigneur, qui, dans sa vie, avait salué toute l'aristocratie de l'univers.

La Tadolina était digne d'un tel cavalier.

Elle portait une robe blanche brodée à jour sur un fond rose; ses bras s'échappaient de deux cascades de

dentelles ; ses cheveux, ornés de tresses supplémentaires, étalent entremêlés de fleurs de crUta-galli dont les reflets écarlates donnaient au front et aux yeux un éclat wivrant : comme luxe de toilette, elle avait noué à son cou, avec une négligence adorable, dix mille 6CUS de diamants, de frima donna, équivoques bijoux qui empruntent leurs étincelles au lustre d'un théâtre ou aux bougies d'un salon.

Fabiano, masqué d'un sérieux superbe, présenta ces deux visiteurs à la marquise Grimaldini, laquelle retint à côté de son fauteuil la marquise d'Isola-Bella. Le prétendu mari se mit à passer en revue les tableaux en prenant de magnifiques poses de connaisseur.

La Tadolina fut également présentée au marquis Viani, qui venait de s'asseoir dans le groupe de madame Grimaldini.

— C'est vraiment un miracle d'avoir décidé mon mari à sortir de l'hôtel ce soir, dit la Tadolina d'une voix nonchalante et avec des minauderies de chatte métamorphosée en femme, mon mari passe à l'état d'ermite de jour en jour. Il est absorbé par son grand ouvrage.

— Ah ! dit le marquis Viani, M. dlsola-Bella s'occupe d'un grand ouvrage ?

— Hélas ! oui, marquis Viani; et vraiment cet ouvrage est mon cauchemar. Il veut démontrer au monde Bavant que le temple des Géants ou de Jupiter Olympien en Sicile n'a pas été bâti; et que les Grecs, pour faire une niche à la postérité, n'ont taillé qu'un seul tronçon de colonne, avec des canelures qui peuvjent servir de guérites à trente sentinelles,

— Mais croyez-vous, madame, que les Grecs aient été capables d'une pareille mystification ?

— Au nom des Grecs, marquis Viani, n'élevez pas un doute de c«tte nature devant mon mari; il nous ferait un discours .jusqu'au lever du soleil; il nous

parlerait de son ouvrage; c'est bien assez qu'il Pécrive.

— Ferez-vous encore un long séjour en Italie? demanda la marquise Grimaldini.

— Nous avons tout vu, madame, et je brûle de rentrer dans ma jolie petiie maison du boulevard des Capucines, à Paris. Maman et ma sœur se désolent; une toute petite sœur de onze ans qui m'écrit des lettres charmantes, chère ange ! Mon mari va faire encore, pour son ouvrage, une tournée en Sicile, et je Tattendrai à Gênes. A son retour nous partons pour Paris.

— Vous me permettrez, madame, dit la marquise Grimaldini, de vous faire les honneurs de notre ville.

— Ce sera une bonne fortune pour moi, madame. Gênes me paraît au premier coup d'œil une ville fort agréable. Je n'aime pas Venise ! Oh ! quelle réputation usurpée ! Venise ressemble à une ville qui se noie par ennui, et Ton est tenté de la retenir par sa chevelure de clochers.

— Ah ! c'est délicieux ! s'écria le comte Fabiano ; voilà un trait qui restera !.. Et Naples, madame d'ïsola- Bella, que pensez-vous de Naples?

— Ne me parlez pas de Naples, comte Val di Nota ! n me sembre, quand je m'y endors, que je dois me réveiller le lendemain dans un vitrage de musée avec une étiquette sur le front, comme toutes les victimes du Vésuve. J'ai quitté Naples avec joie en secouant la cendre de mes pieds.

— Adorable! dit Fabiano... Et Livourne, madame, que pensez-vous de Livourne?

—'Livourne n'est pas une ville; c'est une rue sur le JjovA de la mer, une grande rue pleine de gens affairés qui ne font rien. J'aime mieux Pise, avec sa population de palais qui ont anéanti les habitants.

— Mais Florence! dit Fabiano en fredonnant ces mots comme Vandante d'une cavatine.

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— Ah! Florence! Florence ! chanta la Tadolina sur le même air; votre Florence' m'a donné les vapeurs ; je ne connais rien d'abominable comme ces statues qui vous regardent passer du haut de trente pieds^ et qui vous poursuivent partout et qu'on retrouve toujours et qui vous lancent des œillades de Gibelins. J'avais fini par croire que j'étais une statue moi-mèma et que j'allais me briser en marchant.

Le ËLux marquis d'Isola-Bell^ ««'avança gravement vers la marquise Grimaldiui et di^^ en appuyant sur chaque mot :

— Je vous fais mon complin^imt^ madame^ sur les tableaux de votre salon, ce sont de véritables magnificences, comme nous disons en terme d'agathophiles. Vous avez là une nymphe endormie de Gentileschi- Lomi que je regarde comme une rareté. Ce paysage de Poélenburg est ravissant comme étude complète des grands phénomènes de l'air et de la lumière. Il est fâcheux que ce Poélenburg ait deux repeints.

— C'est ma foi vrai! s'écria le comte Fabiano; il y a deux repeints! marquis d'Isola-Bella, vous avez d^ couvert ce défaut, à la bougie, du premier coup 1 c'est fort!

— L'habitude ! l'habitude ! dit le faux marquis d'Isola-Bella, d'un ton modestement orgueilleux.

— Voilà ce que je n'ai jamais compris î dit la Tadolina; mon mari a étonné tous les artistes par son coup d'œil. L'hiver dernier, à Livourne, il acheta, ^our deux louis, au bazar de Micali, un tableau dont je li'aurais pas donné deux pauls. A Rome, le cardinal Somaglia nous ofi^it trente mille écus de ce tableau. C'était un chef-d'œuvre de Schidone, le Christ au jardin des Olives. Mon mari pria le cardinal de l'accepter à titre de don. Je n'ai jamais vu un cardinal plus heureux.

Le mouvement de la soirée détacha successivement

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les interlocuteurs du groupe de la marquise Grimaidini; Fabiano entraîna Antonini dans une embrasure de croisée, et ils affectèrent tous deux de se plonger au fond d'un entretien sérieux, loin des colloques futiles. La Tadolina se trouva, comme par hasard^ en tête-à-tête avec le marquis Viani.

— Vraiment, madame, dit le marquis. ';ous devez/ être fière d'un mari tel que le vôtre.

— Mais, il me semble, marquis Viani, dit la Tadolina, que je n'ai rien à gagner à la science de mon mari, et que je ne suis pour rien dans ses triomphes. Les maris de ce genre-là s'occupent d'ailleurs fort peu de leurs femmes. Le mien, par exemple, passerait toute une nuit en extase devant un tableau. Le soir de mes noces je le perdis. Je le fis chercher par mes gens; on le trouva en contemplation devant, un paysage d'Hobbema.

— C'est incroyable !

— Oui, marquis Viani, c'est ainsi. Mon mari raflTolerait de moi si j'étais morte depuis deux mille ans, ou si je figurais à l'huile sur une toile signée Van Dick. Les savants n'aiment que la nature morte ; j'ai le tort d'être vivante aux yeux de mon mari... Maintenant, il va se donner encore un congé matrimonial de deux mois pour aller prendre des coups de soleil sur la cheville du mont Etna... On peut dire que la femme d'un savant est veuve du vivant de son époux... Hélas ! il faut se résigner*

— Ëh bien I madame la marquise, vous aurez le temps de faire ample connaissance avec notre bell^ ville de Gênes. Nous serons tous à votre disposition.

— Mon Dieu, je ne sais comme je suis faite, mais je ne suis pas curieuse du ^ut... U est vrai que lorsqu'on a vu Paris!.. Je passe, moi, devant tous vos monuments avec une peur horrible des lézards. Les vieux Romains n'ont travaillé que pour loger les rep-

tiles. Si vous saviez ce qu'on éprouve sur une ruine, en souliers de satin!.. Non^ non^ ce n'est pas cette folle vie de vagabondage aitistique qui était dans mes vœux. J'aarais voulu un mari qui ne s'occupât que de moi^ qui n'aimât que moi^ qui ne regardât que moi. C'est peut-être un tort de notre organisation; mais les femmes sont ainsi faites; elles sont jalouses de toutes les attentions que leurs maris accordent même à des objets inanimés. Croiriez-vous, monsieur, que j'ai brisé une bacchante dans le cabinet de mou mari? Isola-Bella m'en a gardé rancune six mois.

— Cela fait l'éloge, madame, de l'amour que vous portez à vptre mari.

— Oh ! monsieur, vous me jugez avec trop de bonté I dit Tactrice avec une minauderie de duo bouffe. Je suis mariée depuis six ans; on m'a épousée à quinze, comme étude... Si l'amour nous a visités l'un ou l'autre dans ces six ans, je vous affirme que l'amour a gardé l'incognito.

En ce moment la marquise Grimaldini vint s'asseoir à côté de la Tadolina et lui présenta un sorbet.

Le comte Fabiano fit un léger signe au marquis Viani, qui se leva et vint la rejoindre.

— Cher marquis, dit Fabiano avec une voix suffoquée par l'enthousiasme, je viens de causer avec d'Isola-Bella... Quel puits de science! c'est une bibliothèque à deux pieds!

— Sa femme est ravissante, exquise, divine, mon cher comte!

— Oh ! que parlez-vous de la femme ! Le mari m'a cité toute 11 vie del Giovanni di Mathal*. Je guis écrasé.

— Et la marquise ! la marquise!

— Oui, mon cher Viani, je conviens que la marquise est délicieuse. C'est une véritable Parisienne. Vénus était Parisienne... Regardez-la marcher...' On

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croirait voir la plus belle des Grâces qui a perdu ses deux sœurs... Quel malheur pour moi que son mari soit mon ami et mon compatriote ! En Sicile nous respectons les femmes de nos amis ; c'est passé dans les mœurs depuis la questure de Gicéron^ qui a écrit, à Syracuse, mi fort beau chapitre là-dessus, conuub TOUS savez.

— C'est que... malgré ses vingt-cinq ans^ le mari ressemble bien.., •

— A un mari ; vous avez raison, cher Viani. Oui^ d'Isola-Bellame parait prédestiné à quelque catastrophe domestique. Au reste, il a tant de nobles distractions pour se consoler d'une distraction de sa femme 1 Voilà le plus beau privilège de la science !..

— Parlez-vous sérieusement, comte Fabiano?

— Cher Viani, je parle toujours sérieusement : demandez à tous mes vieux camarades. Oui, la science console de tout, même de l'infidélité d'une femme et d'un ami... Vous concevez très-bien, marquis, que d'Isola-Bella court à son malheur, tète première. Le voilà qui part une troisième fois pour la Sicile ! et il laisse sa femme à Gènes ! Gènes, ville pleine déjeunes gens comme nous, qui ne demandent pas mieux d'adoucir l'ardeur de Tétude par le charme des galanteries.

— Vous croyez donc, dit Viani d'un ton nonchalant qui visait à la finesse, vous croyez donc que ce mari laissera cette charmante femme dans une hôtellerie?

— Dans une hôtellerie, non; il est trop bien élevé pour faire une pareille inconvenance! mais, ainsi qu'il vient de me le dire lui-même, il a loué une jolie petite maison à VAqua-Sola, entre cour et jardin; et la belle marquise y attendra le retour de son mari, coînmo dans un couvent, avec sa femme de chambre et deux domestiques. Voilà le plan du marquis. Cependant, gardons ce secret pour nous»

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Fabiano fit un signal convenu, et Antoninî vint se mêler à leur conversation. Le faux marquis fit un salut imperceptible, et adressant la parole à Viani :

— Marquis Viani, j'ai quelques recherches à faire pour mon grand ouvrage; avez-vous en ville quelque bibliothèque où je puisse butiner!

— J'espère bien, marquis d'Isola-Bella, que nous trouverons à Gênes tout ce qu'il vous faut. Nous vofes présenterons à Brignole, à Durazzo, à Pallavicini.

— Il me faut VIstoria universale de Bianchini, ou bien celle de Galazzo Gualdo.

— Oh 1 nous aurons cela, dit Fabiano.

— Il me faudrait encore, poursuivit Antoninî, la Vita di Man Romualdo, par Gastgnizza.

— Nous demanderons cela aux chartreux, dit Viani.

— Pourrai-je me procurer aussi la Roma Sacra de Cecconi?

— Mais je pense que oui, dit Fabiano ; je m'ea charge.

— Ou à défaut, il Rittrato di Roma^ de Morlani?

— Ah I je crois que je l'ai, dit Viani; oui, je l'ai chez moi.

— J'aurais aussi un besoin indispensable d'un ouvrage fort rare de Vilopoggio, intitulé : Anlipaita de Francesi e SpagnuU,

— Ahl vous pouvez compter sur celui-là, dit Fabiano; je l'ai vu chez le marquis di Negro.

— Voilà tout, dit Antonini; pardon, messieurs, de la peine que je vous donne... Il est déjà fort tard pour moi... j'ai fait un extra ce soir... Nous allons prendre congé de la marquise Grimaldini.

Il y eut alors un échange de formules obligées, et les groupes se dirigèrent vers la porte, où la marquise Grimaldini et son neveu reçurent les adieux et le? serrements de main.

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? Viani sortit le dernier, et ses dernières paroles furent celles-ci :

— Mon cher comte Fabiano, le marquis d'Isola- JBella est un puits de science, cela est vrai, mais sa femme est un miracle' de grâce et de beauté; vous avez découvert le mari, et moi la femme.

— Eh bien! dit Fabiano en riant, gardons chacun nos conquêtes.

— J'accepte de grand cœur, dit Viani.

— Je crois bien, dit Fabiano, vous avez pris la plus belle moitié.

— Adieu, comte Fabiano, je vous attends demain; nous ferons ensemble nos visites aux d'Lsola-Bella.

UL 1IAIS09 DE L^ÂOUÀHSOLl.

Le comte Fabiano avait complètement réussi dans fies projets sur le marquis Viani ; sa perspicacité avait bien jugé la position de cet homme vis-à-vis de la comtesse Hortensia. Le rusé Sicilien comprenait que le marquis, abusant de son pouvoir si redoutable contre une femme proscrite, devait à la longue arriver à une intimité qui le rendrait maître absolu de la maison Brachi ; qu'il était donc urgent de saisir une de ces heures où la passion d'un amoureux de cinquante ans se décourage devant une résistance invincible, pour lui montrer dans le plus prochain avenir quelque conquête brillante et facile dont l'espionnage du monde ne connaîtrait pas le secret; puis, lorsque des combinaisons infernales auraient écarté ce dangereux rival du salon de la comtesse, il serait facile d'arriver à un autre résultat encore plus décisif.

De Mersanes était toujours à bord du Cambrian, où il attendait à toute heure une solution avantageuse pour lui.

Le comte Fabiano avait établi autour de la maison Braschiun espionnage vigilant pourdécouvrir cet autre rival qu'il n'avait plus revu. Le chef de ces espioiis était Antonini; il avait dépouillé l'habit du marquis d'ïsola-Bella pour revêtir l'uniforme indigent des Facchini génois. La hardiesse de cet homme était si grande, qu'il entra, en plein jour, déguisé en quêteur franciscain, dans le palais Braschi, où il fit une visite domiciliaire, sans être aperçu par les domestiques.

Au centre de son réseau d'intrigues, Fahanio passait du calme froid à l'activité dévorante, selon le besoin de la situation, et il attendait toujours, pour frapper un coup décisif, une lettre dernière qu'Octavien lui avait récemment promise, et qui devait partir de Yaiv sovie ou de Berlin.

Le marquis Viani avait cru devoir suspendre ses visites au palais Braschi depuis l'ordre d'expulsion qu'il avait donné un peu trop despotiquement contre M. de Mersanes.

Étonné de l'appui que le jeune Français avait trouvé ^ez le consul de France et le commandant Hamilton, il soutenait encore son droit contre l'autorité supérieure par des raisons spécieuses ou mensongères, mais à la fin, il paraissait incliner vers un accommodement; car il redoutait surtout que le gouverneui ne découvrit, à force d'enquêtes, que cet ordre de proscription avait son origine dans un accès de jaiou • sie et une intrigue de salon.

De son côté, la comtesse Hortensia ne savait à quel motif attribuer la retraite du marquis; et, bien que ses visites lui fussent odieuses, elle voyait encore moins de dangers pour elle dans cette obsession quotidienne d'un amour qui éclatait en menaces^ que dans

eette mystérieuse et soudaine absence qui laissait supposer toute chose sinistre à Pimagination.

La position de nos personnages étant ainsi établie à cette phase de notre histoire^ nous entrerons dans la petite maison de VAqua-Sola, où la Tadolina reçoit depuis plusieurs jours les visites mystérieuses du marquis Vlani.

C'est une résidence solitaire et pleine de ce charme gui retient le visiteur^ et lui fait tout oublier. Fabiano avait admirablement choisi la position.

Les voisins^ ces créateurs de Tindiscrétion^ n'exis^ taient^ sous aucun sexe^ autour de la maison de la Tadolina. Le jardin clos de murs, était encore, par luxe de précaution, bordé sur ses trois ceintures par trois rideaux de peupliers qui ne permettaient qu'au soleil de midi de lancer un rayon en passant. L'appartement de l'actrice respirait la grâce et l'élégance. Les fresques des quatre murs et du plafond avaient traduit les métamorphoses d'OHde avec une grande ingénuité mythologique. Des guéridons en mosaïque offraient à l'ennui un luxe incroyable d'albums et de frivolités italiennes; et de tous les coussins du divan, les yeux pouvaient voir, à travers les vitres, tout ce que le jardin recelait d'enchantement et de caprice dans ses fleurs, ses treilles, ses fontaines, ses volières, ses berceaux.

Un soir, le marquis Viani arrivait dans cette charmante demeure avec une de ces espérances infaillibles qui réjouissent le cœui*. Il entra de ce pas familier que prend l'amitié intime lorsqu'elle s'apprête à changer de nom, et son premier regard lancé dans l'appartement et sur la belle actrice le confirma dans (toutes ses illusions; un sourire divm l'accueillit, et lune main qui se leva et retomba nonchalamment sur le coussin d'appui lui fit signe de s'asseoir.

Le marquis Viani commençait plusieurs syllabes ;

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mais les deniières lettres mouraient dans sa boucbe. Il mit la main sur son cœur, seule expression qui reste quand la parole manque.

La Tâdolina , de son côlé , joua le trouble avec une imitation parfaite, puis, quand elle eut réprimé son émotion de comédie, elle laissa tomber ses paroles en gammes indolentes :

— Vous m'excuserez, marquis, si je vous reçois dans ce négligé. Ma femme de chambre est en ville, pour un baptême. D'ailleurs, j*ai fait de la musique tout le jour; j'ai essayé un piano de Spregh que j'ai reçu de Trieste. Vous m'excusez , n'est-ce pas , cher marquis?

En disant cela , l'actrice tendit la main à Viani, et ouvrit de grands yeux bleus remplis de muettes confidences.

Viani eut recours à ces bienheureux monosyllabes qui sont la ressource .des hommes troublés par la situation et abandonnés par l'esprit. La Tâdolina retira sa main, que Viani avait saisie, et continua :

— Croyez-vous aux rêves, marquis?

— Je crois à celui que je fais en ce moment, répondit Viani, en s'étonnant lui-même d'avoir trouvé cela.

— Méchant I... J'ai rêvé que mon mari avait naufragé devant Palerme, et qu'il m'avait écrit du fond de la mer une lettre amoureuse pour la première fois de sa vie, une lettre qui m'engageait à partir pour le joindre dans un palais de coquillages sous-marin qu'il avait acheté de la nymphe Calypso... Vraiment les rêves sont fous !

— Ahl dit le marquis en prenant un air léger, chère marquise d'Isola-Bella, les rêves sont plus sensés que nous quelquefois ! Il y a un veuvage là-dessous.

— Ma foi! cher marquis, le veuvage est un état comme un autre; je suis prête à le subir; on s'expose à ce malheur en se mariant... Je vous avouerai pour-

tant qu'il est cruel de perdre son mari par un nau» frage.

'— Mais^ chère marquise^ c'est une mort comme une autre^ il me semble.

— Oh ! que non ; si je perdais d'Isola-Bella de cette manière^ je n'oserais plus regarder la mer; il me semblerait que chaque vague m'apporte un échantillon de mon mari.

— Quelle idée bouffonne^ ma belle marquise !

— Pas si bouffonne, cher marquis. On aime bien mieux, quand on a le malheur d'être veuve, savoir que son mari repose en paix dans un bon tombeau, bien scellé, avec une épitaphe qui proclame ses vertus.

— Votre songe, belle marquise, vous a donné des idées de veuvage bien noires, que vous exprimez avec une gaieté charmante.

— Cher marquis, ce songe m'a fait rêver.

— Votre petit d'Isola-Bella ne m'a jamais paru cependant un mari intraitable, ma tout adorable marquise.

— Oh! ceci est une autre question! D'Isola-Bella est confiant et juste ; mais je ne me dissimule pas quel horrible destin serait le mien, si je m'écartais du chemin de l'honneur.

La Tadolina prit la pose de la Polymnie du Louvre» et parut abîmée dans de sérieuses réflexions, comme Hélène méditant un voyage avec le royal berger de rida.

Vraiment I dit Viani avec Tétourderie d'un séducteur qui se moque de la colère des époux, vraiment I belle dame, votre d'Isola-BelIa serait homoie à garder rancune à sa femme pour un enfanlillage* vne distraction, une infidélilé?

— D'Isola-Bella I dit la Tadolina d'une voix modulée par la terreur, a des passions vives, comme le premier ignorant venu. Il a puisé dans Tétude de Tliis-

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toire le goût des grandes catastrophes domestiques ; sî je lui en fournissais le prétexte, il me poignarderait volontiers pour donner aux peintres le pendant du tableau de Virginie. Ces hommes nourris des horreurs grecques et romaines jouent avec la mort^ et mon mari ne demanderait pas mieux que de m'envoyer dans Venfer du Dante^ moi et mon amant^ faire visi-yis à Françoise de Rimini et à son coupable compagnon.

— - Soli eravamo 9 senx'alcun sospetto.

— Ah! dit Tadolina avec un sourire sérieux, je suis bien aise que vous connaissiez Thistoire de cet époux qui tua sa femme, et l'autre...

— Oui, dit Viani, mais Dante ajoute que cet époux est assis, pour sa punition, à côté de Gain.

— Bah ! mon mari se moquerait bien du voisinage de Gain ; il me tuerait, il tuerait l'autre, et le sopha de Gaïn, qu'il occuperait après, ne nous ressusciterait pas... et pourtant, voilà le sort que l'on a fait aux pauvres femmes !.. Hélas ?.. on nous marie à seize ans avec celui que notre cœur n'a pas choisi! on nous sacrifie à l'autel de l'hyménée (avec un geste traj^que de sacrificateur) ! on nous pare de fleurs pour cette cérémonie de Tauride! et puis.... longtemps après..,, sî nous voyons passer dans notre vie le mortel qui a le

secret de notre âme et de nos vœux si l'invincible

élan de la nature nous entraine vers cette âme, moitié de la nôtre, un cri de réprobation s'élève contre nous lu milieu de ce monde impur» trop criminel pour lar donner une erreur.

Uactrice se laissa tomher comme anéantie ; une ae ses mains voilait ses yeux, Vautre se crispa, comme par hasard, sur le bras de Viani.

Le marquis, ému de toutes les émotions, saisil doucement celte main charmante qui se laissa saisir,

La nuit était déjà sombre dans le jardin, et, comme

LÀ COMTESSE HORTENSU: 137

il arrive souvent aux entretiens intimes du soir, on n'avait pas demandé les bougies; les étoiles seuleei luisaient sur les vitres, et le» vitres renvoyaient dans Tangle du divan une lueur lîrépusculaire, sur laquelle se détachait encore Téblouissante figure de l'actrice, comme un portrait de Van-Dyck, vieilli de deux siècles, par la négligence du possesseur. On n'entendait au dehors d'autre bniit que le mystérieux duo d'amour chanté par les fontaines et les arbres dans le calme des nuits d'été.

— Que ce brait est doux à l'oreille I dit la Tadolina; il semble qu'une voix aimée vous fait une confidence au cœur l

— Bella I Bella ! dit Viani avec toute la tendresse d'un adolescent, la voix qui vous dit d'aimer ne vient pas du dehors; elle est ici... ici, reine de mon âme !

Et il tomba lourdement à genoux devant ractrice> et sa bouche égarée osa effleurer les diamants qui lui*' saient à la racine de ses doigts.

-T- Que faitesrvous, cher marquis? dit-elle d'une voix encourageante... Reprenez votre place, et causons en bons amis, comme toujours.

— Bella! je vous .laisse l'amitié, laissez-moi Tamour, dit Viani d'une voix expirante.

— L'amour 1 s'écria Tactrice; quel nom avez-vous prononcé?

— Je ne connais pas un plus gracieux nom après le vôtre.

— Silence I taisez-vous !. dit la Tadolina en appuyant ses lèvres sur l'oreille de Viani.

Le marquis épouvanté se leva vivement, et l'obscnpité ne permit pas de voir l'horrible pâleur de sa face, et ses gestes désolés qui faisaient des interrogations, en l'absence de la voix.

Des trépignements de pieds^ et des voix furieuses retentissaient dans le vestibule.

138 II COMTESSE HOBTENSU.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la Tàdolina en tonibant à genoux, que se passe-t-il là !... Viani, fermez la porte à double tour... ayec précaution... sans bruit... retirez la clé... Mon Dieu! ayez pitié de moi!

La porte était à peine fermée, qu'un horrible carillon de coups tomba contre elle à la hauteur de la serrure; et on entendit une Yoix tonnante avec om mots :

— Ouvrez! madame! ouvrez!

— Désespoir ! dit la Tadolina, en tordant ses bras autour du cou de Yiani ; et laissant tomber sa tête sur répaule de son compagnon anéanti.

— Ouvrez, madame! criait la voix extérieure; ouvrez ! ou j'enfonce la porte à coups de hache !

— Malédiction! s'écria Tadolina, et elle tomba sur le parquet raide morte, avec ce mouvement rapide, dont les actrices ont l'hsLbitude, et qui épouvante ceux qui n'ont pas comme elles, le talent de bien tomber.

Yiani, éperdu, mesurait la hauteur d'une croisée qui s'ouvrait sur un bassin.

Au même instant un panneau de la porte vola en éclats sous trois coups de hache ; une vive lumière extérieure éclaira soudainement le salon, et Ântonini^ un flambeau d'une main, et une épée de l'autre^ s'élança sur Viani.

Le péril rendit la parole au marquis.

— Dlsola-Bella ! je suis innocent! innocent ! s^écriat-il en tombant à genoux

— Innocent ! s'écria Antonini d'une voix terrible et avec un éclat de rire infernal; innocent! eh bien ! tu vas périr parce que tu mens!

— Une minute ! une minute ! au nom du ciel!

— Cesare! Gesare! criait Antonini, veillez sur la porte, le pistolet au poing!

— Gesare veille! répondit une voix lugubre dans le vestibule.

— Lève-toi^ femme coupable! femme maudite !... Voyez-la! comme elle joue Tévanouissement ! lève-toi I te dis-je, ou je te cloue sur le parquet !

La Tadolina fit un léger mouvement^ comme à la fin d'un cinquième acte^ lorsqu'une reine s'est poignardée^ et qu'elle essaie de se relever pour achever un duo commencé en bonne santé.

Antonini s'écria^ l'épée haute :

— Voyez ! voyez ! tout cela n'était qu'un jeu ! qu'une comédie ! l'infâme épouse feignait l'évanouissement devant moi^ comme l'amour.

— Grâce! grâce! s'écria l'actrice en se redressant sur ses genoux, et joignant ses mains.

— Grâce ! dis-tu ? s'écria Antonini^ au comble de la fureur jouée; sai^tu bien que ce mot est l'aveu d'un crime^ et que ce crime^ c'est ta mort !

Viani sanglotait, la tète appuyée sur un fauteuil.

Antonini^ agitant son épée, se promenait d'un pas rapide d'un angle à l'autre du salon, et il récitait ce monologue, paroles de Fabiano, musique de Tadolina :

— Voyez-les! voyez-les ées deux misérables!.... Quelle horrible dégradation ! comme le crime se peint bien dans leur attitude ! Oui, oui, pleurez! pleurez!... Vos pleurs merendront-ilsJ'honneur et le repos â jamais perdu?.. Taisez-vous, monsieur ! je vous défends de faire un signe ! je voas défends de dire un mot !.. et i toi aussi^ épouse indigne de moi !.. Quatre siècles dfi

à toi aussi, épouse indigne de moi !.. Quatre siècles de noblesse flétris eu un instant ! Notre famille, alliée aux fiorromée ! La voilà noyée dans la fange de Tadultère !. • Oh ! je n'y survivrai pas!. . Il faut que mon sang se môle au sang de ces deux infâmes!.. Je saurai me frapper au cœur... sur leurs cadavres!.. Ils étaient ici, les misérables! chez moi... Ils s'enivraient de délices; ils se juraient un amour éternel ; ils cueillaient chaque minute comme une fleur ; ils échangeaient entre eux ces paroles ardentes que le crime souffle de Tenfer à To-

feille des amants adultères... E;t moi! moi! j'allais braver la colère de Neptune et les fureurs d*Éole, pour rapporter au temple de la science mon grain de sable péniblement récolté!.. Malheureux époux!.. Oui, il faut une expiation ! elle sera terrible!.. Le soleil de demain ne verra pas le sang de celte nuit... ce sang sera couvert par la fosse... Oh ! je ne croyais pas cpi'il y eût tant de volupté au fond de la vengeance d'un époux... Je sens à mon tour que le crime a ses douceurssecrètbs...mais il faut la savourer goutte à goutte cette vengeance... Stupide est celui qui tue son ennemi d'un seul coup... il faut au contraire ménager cette vie, et ladiviseren mille morts... n'est-ce pas, Vianiî.. X faut que j'enfonce, avec une délicate raifinerie, la pointe de mon épée sur toutes les écailles de ton corps^ vil serpent...

La Tadolina poussa un cri^ et, se relevant avec impétuosité, elle vint retomber aux genoux d'Antoninî, en s'écriant, d'une voix d'Andromaque reconnaissant le cadavre d'Hector :

— Pardon ! grâce ! pardon ! mon époux !

Antonini se précipita sur l'actrice avec une violence

apparente qui effleurait à peine la robe, et la saisissant dans ses bras, il la jeta brutalement hors du salon; et Viani entendit la chute d'un corps sur le marbre du vestibule et un cri sec et déchirant qui annonçait que la bouche d'où il sortait se fermait peut-être pour toujours. Viani répondit à ce cri par une exclamation sourde!

— Venez, venez voir votre ouvrage! lui dit Antonini... malheureux! c'est toi qui l'as tuée cette femme, viens donc la voir nager dans son sang... viens, qu'^ je t'immole sur son cadavre comme Polydore sur le corps de Priam, comme Euryale sur le corps de Nisuâ !

Ifatum anU ora patris, patremque obtruncat ad arasl «

LA. GOVTESSB HOATEITSU; 141

Antomni, debout sur le seuil de la porte, avait l'air d'assister au plus affreux des tableaux, et d'être en proie au plus violent désespoir; il garda quelque temps un morne silence, puis il s'écria :

— Cesare, ôte de mes yeux cet horrible spectacle I prends le cadavre de cette femme infortunée, et dépose-le dans une salle basse. Nous lui rendrons les honneurs de la sépulture demain.

La Tadolina dansait légèrement sur la pointe des pieds, au fond du vestibule.

— ^ Cesare, efface sur le marbre ces horribles taches de sang, et reviens à ton poste avec le brave Poggioli. Bientôt j'aurai besoin de vous deux pour une plus sanglante expiation... Écoute, maintenant, infâme Yiani^ et obéis... Voici une plume, de l'encre et du papier... Relève- toi, et écris sous ma dictée...

Viani, épuisé comme par la sueur d'une agonie, obéit machinalement.

— Écris, dit Antonmi.^. C'est à moi que ton billet est adressé.

Et Viani écrivit.

a MONSIEUB LE ICARQUIS,

c Si mes remords pouvaient effacer mon crime, je a voudrais vivre un siècle d'une vie de remords. J'ai et porté le trouble et la mort dans votre noble maison; o je vous ai déshonoré; je suis l'infâme séducteur de a votre femme et son meurtrier. Je ne vous demande ce aucune pitié, je n'attends que l'exécration due à a mon forfait.

<x Signé : Marquis Antonio Viani.

€ JuiUet 4833. »

— C'est bien! dit Antonini en lisant le billet; c'est bien I récriture et la signature ne sont pas contre-

442 ul comtesse horteksia.

faites... Maintenant^ il me faut un second bill6t.*% Comment se nomme ton intendant, Vianiî ^

— Marco Gaddi, répondit Viani d'une voix éteinte^

— C'est bien ! reprends la plume et écris encora sous ma dictée :

a Mon intendant Marco Gaddi est autorisé à donnei a l'accès de mon jardin, soit de nuit, soit de jour, au a porteur de ce billet. Je serai absent quelques sea maines pour le service du roi.

a Marquis Antonio Viani. »

-— La marquise d'Isola-Bella, dit Antonini, sera inhumée pendant la nuit dans le jardin de son meurtrier et de son vil séducteur. Quelle leçon I

Le marquis Viani joignit les mains comme pour une prière; et d'une voix déchirante, il murmura quelques mots qui faisaient pressentir une justifica tion» Mais Antonini frappa si violemment le parquet avec son pied, et fit un signe d'épée si menaçant, que Viani n'ajouta pas un mot, et retomba dans son anéanUssement.

— Maintenant, dit Antonini, je vais donner mes ordres et placer mes sentinelles, et quand il faudra mourir, sois prêt, Viani, sois prôti

Antonini sortit dans le vestibule, où l'attendait le comte Fabiano. L'entretien qu'ils eurent ensemble fut court et à voix très-basse.

i» Antonini, je suis content de toi^ dit Fabiano; la scène a été bien jouée.

— Monsieur le comte est bien bon, dit Antonini en s'inclinant de respect.

— Donne^moi le billet pour l'intendant Marco Gaddi.

— Le voilà, monseigneur.

— Avec ce billet la comlesse Hortensia est à moi; tous les obstacles sont renversés»

UL COMTESSE HORTENSU.

-* Monseigneur, \ous êtes un grand homme.

— Antonini, garde notre Viani à vue ; tiens-lui toujours sur sa tète ton épée de Damoclès, mais ne la laisse jamais tomber. Songe que notre méchanceté ne doit commettre que des folies. Avec de l'adresse innocente on arrive à tout Prends au contraire le plus grand soin de Viani. Cesare jouera le rôle d'un domestique compatissant qui trompe son maître, et prodigue des bienfaits clandestins à un malheureux. Tu m'as bien compris?

— Oui, monseigneur; Cesare sera censé soigner Viani à mon insu.

— C*est cela. Maintenant je pars pour achever mon ouvrage. Attends mes ordres ici. Tu ne les recevras qu'après-demain. Je descends un instant au jardin pour saluer la Tadolina, et la féliciter sur son admirable talent. Dans ma reconnaissance de grand sei« gneur, je n'oublierai ni elle ni toi.

t£ sourçov.

Un incident de la plus haute importance avait forcé le comte Fabiano à précipiter le Jénoûment de l'innocente tragédie qu'il venait de faire jouer dans la maison isolée de VAqua-Sola : M. Anatole de Mersanes était descendu en ville, ei^i plein jour.

'^' Les instances du consul avaient triomphé de toutes les oppositions; et l'on ne sera pas étonné des difficultés qu'il fallait vaincre, si )'on songe aux sourdes agitations qui fermentaient en Italie, à cette époque, % %t à la susceptibilité ombrageuse excitée par les Fran- 'çais dans les villes du littoral. Une seule condition

i44 lÀ. COMTESSE HORTENSU.

avait été imposée à M. de Mersanes ; il s'était engagé à ne recommencer ses visites à la maison Braschi qu'après mi certain laps de temps. '

Fabiano, le rusé Sicilien, courut tous les quartiers habitables de la ville pour rencontrer M. de Mersanes, et Taborder avec toute la franchise d'une hypocrite loyauté.

Cette fois, les circonstances aidant, il se croyait certain d'arriver à son but; et toutes les circonstances lui arrivaient au gré de ses vœux, comme on verra bientôt. Pourtant il ne se dissimulait pas qu^il avait besoin, plus que jamais, d'une diplomatie et d'une finesse de langage merveilleuses ; mais il comptait sur son imperturbable aplomb, et sur la candeur de l'honnête jeune homme qui était son rival.

Dans l'étroite rue San-Luca, espèce de corridor où le débiteur ne peut éviter son créancier, le comte Fabiano tomba pour ainsi dire sur la pointe des pieds de M. de Mersanes. Celui-ci détourna brusquement la tète, par ce sentiment de prudence qui pousse un étranger déjà suspect à éviter toute nouvelle occasion de scandale, dans une ville où il est toléré par faveur ; mais Fabiano, avec une audace inouïe, s'inclina devant lui, chapeau bas, et lui prenant la main :

— Comte de Mersanes, lui dit-il, je bénis le hasard qui m'a conduit devant vous. J'ai des excuses i vous faire, et je vous les fais.

Ces paroles furent prononcées d'un ton de bonhomie saisissante et avec un jeu de physionomie digne d'un comédien achevé. Anatole de Mersanes, pris à l'improviste, ne répondit que par une pantomime embarrassée dont il n'aurait pu lui-même expliquer le sens.

— Je vous cherche depuis longtemps, poursuivit Fabiano d'un ton amical et léger, en prenant familièrement le bras d'Anatole, et l'entraînant avec lui vers

LA COMTESSE HORTENSIA; ii5

les Banchi; mon injuste procédé me pesait sur le cœur. Je vous ai dit follement une parole d'absurde colère. Que voulez-vous? j'avais le sang au cerveau et c'est le délire qui a parlé.

— Je suis forcé, monsieur, dit Anatole avec une gravité digne, je suis forcé d'accepter des excuses et de pardonner au délire; nous sommes en pays étranger.

— Oh ! je vous préviens, comte de Mersanes,. dit Fabiano avec une inflexion de voix charmante et le plus gracieux sourire, je vous préviens que je veux être excusé par vous en meilleurs termes. Il ne faut pas que la politique intervienne dans nos humbles débats. La question est toute simple. J'avais une idée sur une femme ; j'ai cru voir un rival en vous ; je me suis oublié. Je reconnais mon tort et je vous prio de me le pardonner. Si notre scène avait eu des témoins, je vous ferais mes excuses devant eux. Fort heureusement nous étions seuls.

La mélodie qui accompagnait ces paroles était attendrissante. De Mersanes, trompé, comme se trompent toutes les nobles âmes qui ont soufiert et qui ont trop réfléchi sur leurs malheurs pour s'être donné le temps d'étudier les hommes, de Mersanes prit là main de Fabiano et la serra.

— J'ajouterai aussi, continua Fabiano, que pcrar vous oflfrir mes excuses j'ai cru devoir attendre W moment favorable. Aujourd'hui mes illusions et les vôtres sont, hélas! évanouies; et il m'en coûte ainsi beaucoup moins à moi de vous offrir ces excuses, et à vous de les accepter.

M. de Mersanes baissa les yeux et réfléchit un instant, puis :

)— Je ne vous comprends pas, comte Val di Nota, dit-il; prenons garde; il y a quelque malentendu* Votre dernière phrase n'est pas claire*

146 Li. COMTESSE HORTENSU.

— Comte Anatole, il me semble que ma dernière phrase s'explique assez d'elle-même.

— Écoutez, monsieur, dit Anatole en regardant autour de lui, nous sommes entourés d'oreilles et d'yeux. Le lieu est mal choisi pour expliquer des phrases obscures. •• '

— Eh bien I comte de Mersanes, prenons un canot devant les Banchi, et traversons le port jusqu'aa jardin Doria. /

Ce qui fut fait.

— Vous avez, si j'ai bien • entendu, comte Val di Nota, vous avez parlé de nos illusions évanouies...

Fabiano fit un signe affirmatif.

— Si c'est un piège que vous me tendez pour m'arracher un secret, je vous préviens que vous perdez votre temps, et que vous me rendez les droits que j'avais sur vous avant notre rencontre à via San- Luca.

— Comte de Mersanes, dit Fabiano d'un ton de franchise plus vrai que la vérité, parlez-vous sérieusement? Ignoreriez-vous, par hasard, ce que toute la ville sait? Serait-ce vous qui me tendriez un piège?.. Je suis un enfant des montagnes de Sicile; mon cœur est sur ma main; je me livre au premier venu. Si vous prenez un détour pour provoquer de moi quelque confidence, c'est une peine inutile; agissez franchejaent; je ne demande pas mieux que de vous dire un secret, si j'en ai un au fond de l'âme. Par malheur, je vous le répète, le seul secret qui aurait pu vous intéresser est aujourd'hui le secret de tout le monde; il est du domaine public.

^^ Oh! dit Anatole avec une impatience contenue, je n'aime pas les énigmes trop prolongées. Voyons, quel est ce secret connu de tout le monde, et qui, par conséquent, peut se publier sans indiscrétion.

— Mais, dit Fabiano en étendant ses bras horizon-

11 COMTESSE HORTENSIJU Hl

talement dans toute leur longueur, mais il paraît, comte de Mersanes, que vous n'habitez plus Gênes depuis quinze jours? Avez-vous fait une absence de deux semaines.

— Le secret! le secret 1 oomie Fabiano.

— Eh bien! la comtesse de Varsovie nous a jouéi» vous et moi ; voilà le secret !

De Mersanes ébranla le canot par une secousse brusque, et prit vivement le bras de Fabiano.

— Maintenant, ajouta Fabiano avec une tranquillité admirable^ maintenant je vois que vous ne sa* viez rien. ^

— Prenez garde! monsieur, dît Anatole avec un regard orageux; prenez garde I monsieur; vous parlez d'une noble dame, et vous avez encore le temps de vous repentir!

— Il ne savait rien! dit Fabiano avec un étonnement plein de naturel.

— Oui, monsieur, je savais beaucoup : je sais que la calomnie s'était ruée sur cette dame, comme elle fait sur tout ce qui est grand, beau, noble, envié. Je savais que tout ce qu'il y a de grisonnant, de difforme et de dédaigné parmi les femmes, tout ce qu'il y a de stupide, de méchant et de fou parmi les hommes, s'efforce d'échapper à l'ennui qui les ronge en s'acharnant sur toute réputation qu'une épée ne défend pas! Je savais cela, monsieur. Vous voyez que je n'ignore rien. i

Fabiano écouta cette tirade les yeux fixes et la bouche béante, de l'air d'un homme qui sort d'un' rêve et qui se demande si ce qu'il voit et entend continue le mensonge ou commence la réalité; puis, se* couant mélancoliqv <îment la tête, il dit :

— Comte de Mers mes, je rends hommage à vos nobles sentiments, et ^e suis fier de vous dire que ces •entiments sont aussi les miens. Mon épée est tou-

iAè LA COMTESSE HORTENSIA.

jours prête à sortir du fourreau pour venger Phonneur d'une femme. Mais il ne faut pas que la sainte horreur que la calomnie inspire couvre du manteau de l'impunité la femime qui viole ses devoirs ouvertement à la face du soleil. Ck)mte de Mersanes^ je ne suis pas un enfant étourdi^ et je sais que je parle à un homme grave et réfléchi. Lorsque j'ai donné cette tournure i notre conversation^ c'est que je me sens assez fort pour aller aussi loin que l'incrédulité lapins exigeante le voudra. Une calomnie stupide ou folle ne sortira jamais de ma bouche. U me faut cent preuves évidentes du déshonneur d'une femme pour y croire; U me faut un intérêt personnel pour en parler. Ces deux conditions se présentent aujourd'hui.

Le comte de Mersanes, en nroie à une agitation violente^ attachait sur Fabian ^ veux d'une expression inconnue.

— Comte de Mersanes^ continua Fabiano^ ce que vous éprouvez en ce moment, je l'ai éprouvé, moi. J'ai senti la fièvre à mes pieds et à mon front; j'ai senti mon cœur se fendre comme un cratère dans une éruption, et mes veines se gonfler comme si le désespoir eût doublé chaque goutte de mon sang; car, je vous l'avoue aujourd'hui, j'ai aimé Hortensia d'un amour impossible, d'un amour surhumain. Eh bien ! lorsque cette femme, par un hasard venu du ciel, s'est révélée à moi dans toute sa coquetterie criminelle...

— Assez! assez! monsieur, dit le comte de Mersanes d'une voix sourde, et avec un geste qui se faisait iriolence pour retenir la menace; assez! assez!

Ils abordèrent au jardin Doria, et ils s'avancèrent •ilencieusement vers le bassin des Aigl-s.

Quoique M. de Mersanes eût inlerr ^mpu Fabiano, il était pourtant facile de voir qu'uD ;; curiosité infernale le retenait encore auprès du. Sicilien , et qu'il ne demandait pas mieux que de renouer la conversa-

Ul OeiCTESSE HORTENSIA. 149

tion, lorsqu^îl aurait donné à son sang le calme né^ cessaire pour écouter quelque révélation épouvantable. Fabiano, en comédien accompli, affectait le maintien impassible de l'homme sûr de son fait, et qui attend la convenance d'un interlocuteur pour l'accabler par un dernier coup victorieux.

Sous l'obsession d'une pensée terrible, on répète machinalement le dernier mot qu'on a prononcé dans un entretien. Il y a même> dans cette répétition automatique, quelque chose qui ressemble aux monologues de la folie. M. de Mersanes, debout sur le bord du bassin des Aigles, disait, d'une voix sourde : Assez ! assez l monsieur i Et l'inflexion qui accompagnait ce monologue de trois mots, était notée de manière qu'elle semblait inviter Fabiano à poursuivre sa confidence interrompue ; de même qu'on entend quelquefois, dans une scène d'opéra, la musique de l'orchestre contrarier la musique des voix.

Le rusé Sicilien, assis nonchalamment sur le marbre, et caressant de la main l'aigle essorant des Doria, murmiu*ait, sur un ton philosophique, cette phrase de situation :

— Oh ! si ces treilles, ces galeries, ces allées de myrthes avaient une voix comme nous , et si elles nous contaient l'histoire galante de leur âge d'amour, combien nos intrigues du moment nous paraîtraient innocentes devant le scandale monumental des siècles éteints !

— Ce qui est éteint est éteint, dit Anatole de Mersanes, saisissant le premier mot venu pour servir de transition.. • ; et il ajouta ces deux vers du Cantique des Cantiques :

Le lion mort ne Tant pas Le moucheron qui respire I

— J'attends I dit Fabiano avec un ton calme^ une tranquillité angélique.

150 Lk GOXTESaB HOETENSIA.

— Eh bien ! écoutez - moi. Vous m'ayez insulté l'autre jour, là-haut sur la montagne, vous me devez une réparation : consentez-vous à me la donner si je puis vous prouver que la confidence que vous allez me faire n'est qu'une atroce calomnie!

— Oui, dit froidement Fabiano.

Ce oui, glacé comme l'acier d'un poignard, fit tressaillir Anatole; ce oui, prononcé sans hésitation, lui sembla la préface d'une épouvantable vérité.

Fabiano croisa les bras, et lançant un regard triste par-dessus les mâts des navires, il secoua la tète et dit :

— Comte de Mersanes, la comtesse dont le nom ne sortira plus de ma bouche, reçoit chez elle un jeune homme tous les soirs, à dix heures, et ce jeune honmie est son amant.

Les lèvres d'Anatole tremblèrent, mais aucune parole n'en sortit.

— Vous comprenez, poursuivit Fabiano, que si je vous dis une pareille chose avec ce calme, cette assurance et cette crudité d'expression, c'est que la preuve de ce que j'avance est dans mes mains.

— Dans vos mains I dit Anatole comme un écho usé par ses répétitions.

— Ou dans les vôtres, si vous aimez mieux.

— La noble comtesse Hortensia !.. Comte Fabiano ! dit Anatole en joignant ses mains raidies, et les élevant par-dessus sa tête ; la noble exilée !.. Savez-vous que tout votre sange versé par moi dans le mien ne laverait pas une pareille calomnie?

— Mon sang est à vous comme le vôtre, si je mens... Eh I mon Dieu ! je donnerais ma vie de grand cœur si vous pouviez me prouver que je calomnie cette femme! il est si craelde perdre sa plus belle illusion; c'est im apprentissage de la mort^ c'est se donner la vieillesse à trente ans !

!— Oh! je suis à l'agonie, vomte Fabiano; frappez

lA OOMTESSB HOETENSU. 151

donc un coup^ un seul coup; tuez-moi ^ si vous lô pouyez, mais d'un seul coup.

>- Pauvre jeune homme ! dit Fabiano avec un accent de vérité déchirant; non, je ne veux pas vous tuer, je veux vous guérir comme moi... C'est le hasard, béni soit ce hasard ! qui m'a rendu le témoin do la criminelle étourderie de cette femme 1 J'étais, la semaine dernière, en soirée chez le marquis Viani^ avec les aathologistes; les salons étaient brûlants; je descendis au jardin pour respirer un peu de frai* cheur, je ne connaissais pas le jardin du marquis Viani ; ainsi j'ignorais qu'il fût séparé par une grille de fer, du jardin Braschi. Dix heures sonnaient à YAlbergo de PovcrL Cheminant au hasard sous les grands arbres, je jetai un coup d'œil sur la grille, et j'aperçus une femme dont les gestes et les éclats de rire annonçaient le caractère le plus jovial de l'univers : un jeune homme lui donnait le bras avec toute la négligence et tout l'abandon de la plus scandaleuse intimité. Il me fallut un quart d'heure d'observation pour me décider à admettre que cette femme était la comtesse Hortensia : l'allure folle que je lui voyais me révolta; et s'il faut tout vous dire, je vous avouerai que je crus d'abord vous reconnaître dans le compagnon de sa promenade nocturne.

Après une attention plus scrupuleuse, je m'aperçus que le jeune homme n'avait pas votre taille, et je distinguai même, dans une éclaircie du jardin, la couleur de ses cheveux, bien différents des vôtres, car ils étaient blonds. Je l'atteste sur l'honneur, si ce mystérieux rendez-vous ne m'eût pas intéressé dijrectement dans mes plus vives affections, j'aurais quitte mon poste à l'instant même, tant je sentais au fond de ma conscience un murmure qui accusait ma délicatesse et ma loyauté de gentilhomme. Mais j'étouffai cette voix intérieure^ et je continuai un espionnage

152 II COVTESSE HOATENSIA;

qui; dans toute autre circonstance , m'aurait para odieux, en me révoltant contre moi-même. Par inter- Talles, le caprice de leur promenade les amenait si près de la grille que j'entendais distinctement ieur conversation, et les paroles évaporées qui arrivaient alors à mes oreilles attestaient à quel degré d'intimité s'était élevé ce coupable amour. Tout ce que la passion a d'extrême éclatait dans chaque phrase du jeune homme, et la veuve folle répondait avec ces sourires divins dont les rayons se mêlaient aux rayons des étoiles. Vingt fois je fus tenté de pousser un cri désolant, comme le cri d'un spectre, et d'empoisonner c^tte ivresse criminelle qui croyait n'avoir pour témoins que les statues muettes du jardin; mais je trouvais une volupté de damné à me poignarder moimême, minute par minute, à ce spectacle, à mourir à chaque instant d'une jalousie de feu, et à ressusciter encore pour mourir. Ils quittèrent enfin le bocage de lanymphée; une porte de la maison s'ouvrit et se referma ; je ne sais si le dernier mot qui m'arriva fut un adieu ou une parole de tendresse; je n'entendis bientôt plus que le chant de la fontaine, et je restai seul, en proie à une si fiévreuse agitation qu'il me semblait encore voir ces deux êtres odieux passer et repasser devant moi.

Le comte Fabiano se tut, et un frémissement con« vulsif agita son corps; ses regards fixes attachés au sol semblaient, comme dans un rêve, assister au 9)ectacle étrange de cette nuit.

M. de Mersanes était toujours debout, comme un homme qui regarde avec un efiroi muet le coup de foudre qui l'a frappé, et qui fume encore à ses pieds, n y avait dans le récit de Fabiano un luxe si complaisant de détails, et un accent de vérité si naturel, que le plus méfiant des amoureux ne pouvait le suspecter de mensonge. Après un moment de silence dévoré par

Ul comtesse jsortensu; 153

UB siècle de désespoir* le comte de Mersanes eut une réaction rapide de calme qui lui permit de parler.

— Comte Val di Nota, dit-il, en s'efiforçant de raffermir sa voix, je vous fais Thonneur de croire cpie votre récit est vrai. En vous supposant tous les motifs imaginables pour me tromper, il est impossible d'ad* mettre qu'un gentilhomme puisse inventer une aussi atroce calomnie et la développer avec une telle complaisance de détails. Si vous mentez, vous n'êtes pas un homme, vous êtes Satan.

Fabiano donna un regard mélancolique i de Mersanes, et, poussant un soupir :

— Je suis malheureusement un homme, dit-il, et un homme brûlé des tortures de l'enfer. Ëh ! que m'importe à moi, qu'à cette heure vous n'ajoutiez pas foi à mes paroles ! Que m'importe une insulte de vous, si vous osez me la faire! N'ai-je pas encore en mains une preuve dernière, une arme non soupçonnée avec laquelle je puis vous écraser? pourquoi ne me demandez-vous pas de faire briller à vos yeux cette arme formidable, déjà tirée à demi?

Ces mots furent dits avec une tranquillité pleine d'amertume, d'ironie et de menaces. Chaque syllabe vibrait dans la poitrine d'Anatole comme un coup de tam-tam. Son attitude silencieuse interrogeait Fabiano.

Celui-ci continua :

— Comte de Mersanes, savez-vous bien que j'ai vu les mêmes choses ces nuits dernières, et que la même vision ne se répète pas? Savez-vous bien que, si par hasard je m'étais trompé la première fois, il vous est impossible d'admettre qu'une pareille erreur puisse se prolonger une semaine ! Savez-vous bien que je puis vous dire : Venez avec moi, et voyez I voyez !

Le comte de Mersanes tendit la main à Fabiano et dit:

— Comte Fabiano! serrez-moi la main. C'est une

eu LA COMTESSE HORTENSIA.

action honteuse, la première de ma vie; j'en demande pardon à Dieu; je l'expierai de mon sang. La chair est plus faible que l'âme. J'irai!

— Bien! dit Fabiano ; et vo«s donnez votre parole d'honneur que vous ne direz à personne que c'est moi qui vous ai révélé cet horrible secret î

— Je vous la donne.

Us se serrèrent énergiquement les mains.

-— Comte de Mersanes^ ajouta Fabiano^ écoutez-moi bien, n faut beaucoup de prudence. Il faut tromper Viani lui-même, le premier espion de l'Italie. Il faut marcher à pas de tigres sur un terrain délateur.

— Je suis prêt à tout.

— Comte de MerSanes, songez aussi à tous les caprices du hasard. Si vous ne voyez rien ce soir, ne m'accusez pas; ayez la patience di'attendre demain.

— J'attendrai.

— Bien!., je vous promets de vous satisfaire... et au-delà même de vos espérances... Comprenez-vous?

•— Oui, monsieur.

— Vous serez content de moi.

— Tout mon sang pour vous remercier, ou tout le vôtre pour payer une calomnie, comte Fabiano I

. — Jen'accepte pas votre sang, et je garderai le mien.

— La nuit approche. Comte Fabiano, prenez mon bras et rentrons.

Les deux jeunes gens rentrèrent en ville par le faubourg, et, sans ajouter un mot de plus, ils se dirigèrent, par de longs détours, sur la place de l'Annonciade. La nuit couvrait la ville.

Il y avait beaucoup . de monde sur les terrasses et aux balcons du palais. Des groupes gracieux éclairés par les lumières intérieures se montraient et parais-', saient aux balustrades de marbre. On entendait partout le chant italien des nobles dames de Duraz7.o et de, Brjgnole, comme le chœur aérien des anges; on en-

LA. COMTESSE HOBTENSI/L ^^5

tendait les applaudissements des hommes heureux qui les écoutaient dans les salles splendides. L'éclat d'une fête rayonnait partout. La mer envoyait sa fraîcheur à la Strada-Balbi, àt les nymphées pleines de fleurs et d'oranges embaumaient cette nuit d'amour Une seule maison ne montrait ni lumière, ni femmef au balcon de sa façade : les yeux du comte de Mersanes regardaient seuls cette maison; il semblait qu'elle se recueillait en elle-même pour savourer sa joie intérieure, loin d'un monde qui a besoin d'afficher son bonheur en public pour se croire heureux.

— Cette maisoD est bien silencieuse ! dit Anatole.

— Ce silence trahit des secrets, dit Fabiano.

— La maison Braschi serait-elle déserte?

— Sur sa façade.

— Comte Fabiano, je suis prêt.

— Patience ! l'heure sonnera.

En ce moment, un chœur lomtain de musique et de voix descendait la Sirada-Nuavissima, et à chaque mesure les sons plus distincts arrivaient aux oreilles. Il y avait un charme inouï dans cette mélodie nocturne dont les notes d'or semblaient rebondir sur les marbres du palais. On aurait dit que la rue sonore accompagnait le chœur comme un orchestre, et chantait avec lui, aux étoiles, les splendeurs du ciel italien, dans une nuit du milieu de l'été. Cette mélodie d'instruments et de voix respirait une langueur voluptueuse, inconnue dans l'étroite enceinte des théâtres; elle semblait descendre des étoiles, monter de la mer, jaillir des fontaines, s'exhaler des jardins : l'âme s'épanouissait de délices en l'écoutant; et les yeux croyaient voir toute l'amoureuse et ardente jeunesse du moyen-âge, ressuscitée un instant, descendre ies villas Spinoletta et Pallavicini, avec ses musiciens et ses poètes, et chantant la gloire des grands seigneurs et des grands artistes qui avaient épuisé l'or et le

marbre pour élever un trône à la reine de la mer.

Tout le monde heureux des palais voisins se pencha sur les balcons pour voir passer ce fleuve d'harmonie qui coulait dans un lit de marbre. La maison Braschi garda seule son indifférence mystérieuse ; mais un rayon pâle^ qui se glissa timidement à travers une Persienne^ prouva que les appartements n'étaient pas déserts.

Dans la foule de la rue^ personne ne remarqua cette lumière isolée^ qui paraissait trembler sur la frange de soie^ comme la main qui la portait.

— C'est une sérénade d'amour ! dit le comte de Mersanes.

— Je sais qui la donne^ dit Fabiano.

— Et je vois qui Pécoute, dit Anatole.

— On la donne à toute une ville pour une seule maison !

Le chœur passait en ce moment^ et chantait les strophes suivantes^ qu'on peut mal traduire ainsi!

CHANT DU TASSE A SOilRENTB.

Flenrs qu^adore La beauté; Ciel que doro La gattô; Loin des Tilles^ Frais asiles^ Flots traoquilleSj C'est Tété!

Lune pleine^ Mer qui luit^ Tiède haleine Qui la suit; Sous la treille Douce yeiJle Sans pareille^ C'est la nuitl

LA COMTESSE HORTENSU; 157

Feu qui dore Tout séjour^ Et déTore Chaque jour; Deuil et fôtd Dans la tèto Du poëte^ C'est l'amour f

Le chœur s'éloigna^ descendit jusqu'au palais Mari^ et remonta la rue de Marbre jusqu'au Carlo-Felice.

— Quelle nuit! quelle fête! quelle extase! disait de Mersanes ; Tamour est partout ; Pair est plein de ses caresses ! Est-ce du poison ou du bonheur que je respire ici, moi? est-ce la vie ou la mort?

— Suivez-moi, dit Fabiano en lui serrant la main. Us marchèrent silencieux dans San-Giro, et ils ne

s'arrêtèrent même pas sur le seuil de la maison Viani, car la porte était ouverte.

Fabiano prenait ou feignait de prendre les plus grandes précautions pour tromper la vigilance des domestiques; mais il était venu le matin montrer Tordre de Viani à son intendant, et cet ordre écrit lui ouvrait, comme on sait, la maison et le jardin, de sorte que l'on peut croire que l'absence des domestiques avait encore été combinée par lui. Fabiano et Anatole entrèrent donc dans le jardin avec autant de facilité que s'ils an eussent été les propriétaires : ils traversèrent les allées sombres et se blottirent dans un massif de jasmins i côté de la grille du jardin Braschi.

— Comte Fabiano, dit Anatole à voix basse, il me vient une idée étrange, et je suis obligé de vous la communiquer.

— Voyons ! dit Fabiano.

— Je pense qu'il vous serait facile de m'assassiner cette nuit si vous le vouliez.

— Certainement^ tous avez raison; la chose me serait facile; ètes-vous armé^ vous^ comte Anatole?

— Non

— £h bien ! je suis armé^ moi ! comte de Mersanes ; TOUS voyez bien qu'il m'est facile de vous tuer.

Fabiano tira un poignard de sa ceinture et le lança dans un bassin. •

-^ C'est à moi^ maintenant^ à vous faire des excuses^ dit Anatole; mais aussi^ quel est Thomme à ma place qui ne donnerait pas audience à mille soupçons? J'aime mieux soupçonner toute chose que la conduite scandaleuse de cette femme 1

— Silence ! vos doutes vont finir.

Un horrible battement de cœur supprima la respiration du comte de Mersanes. Une porte s'ouvrit sur la terrasse de la maison Braschi^ et la plus douce des voix résonna mélodieusement dans le silence du jardin et le calme de la nuit.

jm.

tk VISION DU JARDnr.

La grille du jardin Braschi s'ouvrait sur une allée qui aboutissait au perron. L'allée était sombre; mais, à son extrémité, elle recevait une clarté vive des hautes croisées des salies basses de la maison.

C'est dans cet espace lumineux que la belle comtesse polonaise apparut, et celui qui ne l'aurait vue qu'une seule fois aurait pu la reconnaître du premier coup. Aussi, le comte de Mersanes n'eut besoin que d'un regard pour se dire à lui-même : C'est elle !

Au reste, quel œil d'amoureux ou d'indifférent s'y flerait trompé l cette noble démarche de jeune reine.

cette grâce adorable qui accompagnait chaque mouvement, cette auréole de beauté suprême n'étaient qu'à elle : dans la nuit la plus sombre^ on Taurait reconnue sans peine aux ondulations de sa robe blanche ; rétoffe éblouissante trahissait le corps.

Auprès de la comtesse apparut aussi on jeune homme, plein d'élégance dans sa mise et son maintien; la joie la plus vive éclatait dans ses gestes^ et sa pose semblait un acte permanent d'adoration.

Hortensia sortait de la maison, tenant à la main une lettre ouverte qu'elle couvrait de baisers, et qu'elle déposa dans un pli de son corsage, avec un tressaillement de bonheur trop significatif. Puis elle regarda sur la terrasse à droite et à gauche, comme si elle eût craint d'avoir commis une indiscrétion à la clarté des lumières intérieures, et prenant familièrement le bras du jeune homme, elle s'élança d'un pied leste, avec lui, de l'escalier du perron dans l'allée du jardin.

Le comte de Mers^nes fit un mouvement de désolation e recula deux pas dans le massif, comme s'il eût dit à Fabiano : C'est bieni j'en ai assez vu; si je reste, je meurs ici. Mais Fabiano le retint vigoureusement par le bras, et sa pantomime expressive signifiait. Bon courage ! il faut tout voir.

Onze heures sonnaient à l'hôtel des Pauvres.

La jeune femme parlait à voix basse, comme on fait la nuit dans les entretiens intimes, ses gestes annonçaient l'exaltation la plus vive, celle qui ne peut venir que du délire de la tète et du cœur. Le jeune homme l'écoutait avec des transports amoureux d'extase, et les paroles qu'il murmurait à son oreille étaient accueillies à leur tour par des démonstrations non équivoques de joie folle. Us allaient et venaient ainsi du perron à la grille, et à chaque tour l'oreille d'Anatole s'inclinait sur la grille pour saisir au vol quelque

460 U. COMTESSE HOBTENSU.

lambeau de phrase, lorsque le groupe ambulant n'était plus séparé du groupe immobile que par une branche de jasmin. Quelquefois Anatole était sur le point d'arriver à quelque révélation échappée de la bouche du jeune inconnu; mais un souffle de Tair dans les arbres, un bruit de la rue, un craquement de feuille morte sous les pieds des promeneurs, une plainte de la fontaine, couvraient la voix et les mys« tères de Feutretien.

Enfin, au milieu de la nuit, une parole de Tinconnu s'échappa, claire, vibrante, passionnée, et l'oreille avide entendit ces mots foudroyants : Je donnerai» ma vie pour toi, mon ange adoré I

Un élan de joie, parti du cœur de la jeune femme, répondit à cette ardente exclamation.

Le groupe remonta l'allée. Le comte de Mersanes sortit de sa retraite, et saisit convulsivement les barreaux de la grille, comme, dans la fresque d'Orcagna, le damné au soupirail de l'enfer; malgré le trouble de ses yeux et de son esprit, il lui fut aisé de comprendre, en suivant du regard la comtesse et l'inconnu, que l'entretien se poursuivait de part et d'autre sur le même ton.

— Assez! assez! dit-il, je consens à mourir, mais je neveux pas mourir déshonoré dans ua poste d'espion.

Et il entraîna Fabiano.

Il fit quelques pas en arrière, et, comme pour se donner un dernier coup de mort, il lança un dernier regard dans le jardin de Braschi. Le jeune homme et la comtesse, arrivés sur la terrasse, s'étaient arrêtés; ils paraissaient, les mains unies, se dire un adieu tendre, et retarder encore, par un échange de douces paroles, le cruel moment de la séparation.

— Venez! dit Anatole, et il sortit du jardin Viani sans s'inquiéter de savoir s'il était suivi par Fabiano.

Fabiano prit les devants, d'un pas leste, pour ou-

U COMTESSE HORTEKSIA.; 461

vrir les portes et montrer le chemin ; et les deux jeunes gens se trouvèrent bientôt hors de la maison. Ils s'arrêtèrent dans San-Ciro. Anatole redemandait à Tair de la nuit la respiration qui lui manquait. Fabiano gardait un silence morne^ comme un ami honteux d'avoir trop complètement raison, et qui demande grâce pour sa victoire dans la modeste attitude d'un vaincu.

— Comte Fabiano, dit Anatole en lui serrant la main, je vous remercie... Voyez I je suis calme... j'ai résisté... Ces choses -là guérissent l'homme le plus épris... n n'y a de terrible que le premier moment...

— Comte de Mersanes, dit Fabiano d'une voix douce comme Tamitié, vous m'avez forcé à vous ouvrir les yeux... je vous ai obéi.

^ Comment I je vous rends mille grâces!. • ma vie est à vous ! j'étais un enfant... un étourdi... Oh! les femmes! les femmes!.. Quelle leçon!.. Celle-là était un ange !.. Fiez-vous aux anges!.. Elle avait un horrible chagrin qui la dévorait! qui donnait l'insomnie à toutes ses nuits!.. Atroce fourberie!.. Comme elle mentai t, l'infâme !.. avec ses histoires d'enfant perdu ! . . Quelle tranquillité j'éprouve, comte Fabiano !.. L'extrême malheur porte son remède avec lui... On l'a dit : c'est vrai... je le sens... Quel est cet homme qui a fasciné cette femme?.. U me semble que je l'ai entrevu quelle part... On voit mal sous les arbres, la

nuit ( t homme se croit heureux!.. Fou!.. Il

sera trompé comme un autre... Le monde avait raison... Le monde a des yeux infaillibles!.. U ne calomniait pas cette femme !.. Est-ce qu'on peut calomnier les femmes ?. . Prenez-en une au hasard, accusez-la «n hasard, vous ne la calomnierez pas!.. Je donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré!.. C'est bien cela qu'il * dit... N'est-ce pas?.. Il y a im crime là-dessous... Venez^ Fabiano... tournons l'angle de cette rue... je

162 LA. GOMTESSE HORTENSIA. 1

veux voir s'A sort, l'autre... Cela m'est bien égal d'ailleurs ! il peut sortir, il peut rester... que m'importe!.. Vous voyez, comte Fabiano, que je prends la chose fort bien?., avec beaucoup de calme et de sang-froid?

— Beaucoup de calme, dit Fabiano avec un naturel exquis; beaucoup da sang-froid... Au reste, cela ne m'étonne pas, comte de Mersanes^ vous avez un ca« ractère fortement trempé.

— Je veux assister à sa sortie... s'il sort!.. Allons dans la rue voisine...

— Allons... mais ne nous montrons pas ; ne gâtons rien... De la prudence! comte Anatole... vous mar^ chez d'un pas qui peut vous trahir... pianissimo I

Ils tournèrent l'angle et se cachèrent dans une étroite ruelle qui monte de la rue Balbi, presque perpendiculairement à l'amphithéâtre des jardins sus-, pendus. Ils virent oumr la porte de la maison Braschi.

Le jeune inconnu sortit, et après avoir fermé la porte avec une précaution mystérieuse, il leva les yeux vers le balcon du premier étage. Le bras d'une femme souleva la persienne, et la comtesse Hortensia parut presque toute en dehors, faisant avec ses mains des signes multipliés auxquels répondaient d'autres signes. Le j^une homme envoya des caresses au balcon, et descendit la rue de ce pas triomphant qui annonce le bonheur consommé. Au coin d'une rue, il s'arrêta sous une lampe de madone, déploya une lettre, la lut, et la couvrit de baisers. Anatole ne perdit rien de tous ces divers incidents.

Fabiano, qui jusqu'à ce moment avait gardé le plus grand calme, et joué son rôle de spectateur compatissant avec un art admirable, jugea, dans ses infernales combinaisons, que le moment était venu d'éclater^, pour donuer passage à une rage longtemps contenue devant le désespoir d'im ami. Sa figure de comédien, habituée à tous les masi^ues, parut se contracter sous

JJL COMTESSE HORTENSIA^ 163

une pensée de vengeance, et serrant vivement la main d^Anatole :

— Comte de Mersanes, dit-il, en appuyant sur tous les mots, comme s'il les eût déchirés au passage avec ses dents; comte de Mersanes, nous ne devons pas^ consentir stupidement à senvir de jouets à cette femme, ^ vous et moi l.Il faut nous venger I ^

— Comment?

— Oh I je me chasge d'organiser la vengeance. Je donne une fête dans le palais Grimaldi, chez ma tante, et là, devant toute Taristocratie de Gênes, je publie hautement l'histoire secrète de la comtesse Hortensia.

Fabiano, en proposant cette vengeance odieuse, savait fort bien que M. de Mersanes ne l'accepterait pas.

— Comte Fabiano, dit-il, vous avez trop de délicatesse et d'honneur pour vous venger d'une telle façon. Vous flétririez cette femme, en vous flétrissant.

— Et que faut-il faire, comte de Mersanes? demanda Fabiano en élargissant la base de ses pieds, et en croisant les bras sur sa poitrine.

— 11 faut se taire... D'ailleurs, est-ce vous qui avez été trompé? Cette femme par ses discours et ses paroles vous a-t-elle promis de l'amour?., je sais que non, moi. Je sais au contraire qu'elle se fit, un jour, un titre à mes yeux de repousser vos avances, pour mieux me cacher l'intrigue secrète qui vient de se révéler à moi cette nuit. Cette femme n'a trompé que moi seul, et je ne vous reconnais pas le droit de venger mon injure sans mon consentement.

Fabiano baissa la tête en signe de résignation.

— Adieu, comte Val di Nota, poursuivit Anatole sur le ton de l'amitié, adieu; il est temps de nous séparer. Cette nuit nous a donné tout ce que nous lui avons demandé; je suis content... Au revoir, à notre réveil... si nous dormons!

Fabiano prit la pose d'un homme anéanti par le

164 Ul goutesse HORTEirsu;

désespoir; sa tète et ses bras flottaient au hasard.

— Mon cher comte, dit^il en feignant de prendre haleine après chaque phrase, mon cher comte, j^ai lutté quelque temps avec uir certain courage, comme vous; mais cette lutte a brisé mes forcés... Oui, cette femme m'a repoussé de toute son âme... Je lui ai tout offfert, elle a tout refusé... Mais je l'ai aimée !.. comme elle doit être aimée quand on ne la connaît pas!... Deux choses me sont odieuses à présent, cette ville et cette femme... Il faut que je m'en sépare^ violemment aujourd'hui même... Que ne puis-je vc4r lever le soleil dans les pays situés au-delà de cette mer!.. Adieu, comte Anatole... je vais me réfugier à Villa-Bianba, eft demain je n'y serai plus. Le premier vaisseau m'emportera sous d'autres cieux... Adieu, comte Anatole, croyez que mon cœur se brise en vous quittant.

L'accent admirablement trompeur qui accompagna ces paroles émut le comte de Mersanes; le jeune Français tendit cordialement la main au démon sicilien; et si quelque témoin eût passé devant cette scène d'adieux il aurait cru assister à la désolante séparation de deux intimes et vieux amis.

Le comte de Mersanes rentra chez lui, et quand il fut seul, n'ayant plus à rougir de sa faiblesse devant un autre, il se livra sans retenue au plus atroce désespoir. Il adopta et rejeta mille projets de vengeance, n résolut même, pour la seconde fois de sa vie, de porter contre lui-même des mains violentes; mais il se souvint de ce serment solennel qu'il avait formulé en ces termes : Ma vie est ^ cette femme comme ma mort est à Dieul et quoique ce serment eût été déposé dans det ^ns coupables, il ne crut pas devoir s'en délier. Avant de quitter Gênes pour toujours, il caressa un instant l'idée de voir encore une fois cett^ femme, pour se donner la joie de l'écraser sous sa

LA GÛMTKSSE HO&TEICSU. 16S

honte; mais il avait engagé sa parole de ne rentrer à la maison Braschi qu^après un certain délai.

Le pauvre naufragé chercha de toutes parts une planche de salut; enfin il s'arrêta, de projets en projets^ à celui-ci : il écrivit ce billet à la comtesse :

« Madame^

La eomte de Mersanes ne peut se présenter chez vous; il est encore, aux yeux de la loi, sur un sol étranger, à bord du Cambrian. Il vous écrit donc ces deux lignes pour obtenir de vous une courte réponse. Il a de cruelles raisons de penser que cette réponse n'arrivera pas.

a Je serai au théâtre du Carlo-Felice demain soir. On joue Othello; on chante encore le duo i'Armida. Pourrai-je me présenter dans votre loge, madame? Y serai-je reçu sous l'invocation à'amor possente nome? Il y a beaucoup de choses en trois mots adressés à la femme, me disiez-vous un jour; il y en a beaucoup plus en trois lettres adressées à l'homme. J'attends votre oui : ma vie est dans ces trois lettres.

a ANATOLE.

« P. S. Il m'est défendu de vous envoyer un messager; je vous écris donc par la poste, et j'attends votre oui par la même voie, b

Dans les douloureuses crises d'un désespoir d'amour, la moindre résolution prise donne à l'esprit une sorte de calme. C'est une trêve que la souffrance veut se donner à elle-même, une goutte d'eau sur la langue du damné.

*— Je sais bien, se disait Anatole à lui-même, dans im monologue mental, je sais bien que tout est fini entie cette femme et moi, et que l'abîme des enfers nous sépare à jamais. Cependant je veux voir j usqu'où peut aller l'abominable effronterie d'une femme. Je

466 LA GOICTESSS HORTENSIA;

veux voir de quel front elle soutiendra mon regard plus accusateur que ma parole! Oui, je sens qu'un dernier mot d^amour accueilli par eue avec un doux sourire me donnera cette salutaire crise d'indignation qui sauve du désespoir et guérit.

A la pointe du jour, la lettre fut envoyée. Anatole se résigna patiemment à une fiévreuse attente. Il ne sortit plus; il compta les minutes; il suivit le soleil^ comme on suit un aérostat dans une fête publique; il tressaiJlit à tous les bruits de Tescalier; il vit dans cbaque passant de la rue un messager de la poste; il dévora deux siècles, il ne reçut pas le oui attendu.

A rheure du spectacle, il courut au Carlo-Felice. Le théâtre se peupla. Toutes les loges s'ouvrirent, toutes, excepté la loge de la maison Braschi. On chanta le duo i'Armida, et Anatole ne vit que les ténèbres de la tombe, à cette place autrefois rayonnante de ce divin regard qui mentait à l'avenir !

Le délire éclata dans la tète d'Anatole comme une fusée de sang. 11 oablia tout, hormis la femme qu'il voulait oublier. Il se précipita par-dessus l'escalier dans le péristyle; il traversa au vol les rues de marbre, il ne s'arrêta que sur le seuil de la maison Braschi, et fit résonner sur la porte son marteau d'airain.

La porte s'ouvrit, et un vieux concierge stupide parut.

Anatole agita longtemps ses lèvres avant de pouvoir en arracher ime parole.

Le vieux concierge attendait tête basse.

— Madame la comtesse? dit le jeune homme.

Le concierge leva la tête et répéta lentement l'interrogatiore d'Anatole; puis il ajouta :

— Madame est partie.

Les yeux d'Anatole se voilèrent des ombres de la mort.

Le concierge s'assit sur la première marche de Fes-

lÀ COMTESSE HORTENSU. 167

(.alier et attendit une seconde demande qui n'arrivait pas. Enfin, de Mersanes dit d'une yoix d'agonisant :

— Partie aujourd'hui?

— Non, hier, dit le concierge.

— Seule?

Le concierge baissa la tète^ étendit les bras et ne répondit pas.

— Pour un voyage?

— Oui.

— En France?., en Italie?., en Allemagne?

Le concierge baissa la tète à chaque nom de pays et garda un silence obstiné.

De Mersanes fit quelques pas dans le vestibule et sortit en s'écriant, la main dans les cheveux :

— EUe'est donc partie avec lui I

Et il regagna précipitamment sa maison^ escorté par trois furies qui devaient iui épargner un suicide : la fièvre^ le délire^ le désespoir.

Avant le départ de la comtesse. Hortensia, Fabiano avait fait jouer une scène d'un autre genre dans la maison isolée de TAqua-SoIa.

Le domestique Cesare, digne serviteur de son maître, avait fort bien joué son rôle d'attendrissement devant le marquis Viani, et celui-ci, qui se croyait menacé de la mort à tous les instants, remarqua sur le visage de Cesare une compassion muette qui fit naître chez lui un rayon d'espoir.

Viani, enfermé dans une salle basse, comme le condamné qui aîiend le bourreau, u vait pas encore.

faute de courage et de force^ adressé une question au domestique chargé de le servir à ses derniers moments; enfin croyant toucher à Theure suprême^ il hasarda cette question :

— La pauvre marquise d'Isola-Bella est-elle enseyelief

— Oui, répondit Gesare, en feignant d'étouffer des sanglots.

— Pauvre femme I

— Oui, oh ! oui! pauvre femme!

— A-t^elle bien souffert avant de mourir?

*- Heureusement non; sa tète a frappé contre l'escalier; elle a poussé un cri... elle était mortel

— Jésul Maria! dit Viani en baissant la tête sur ses mains jointes.

Gesare essuyait ses yeux avec ses mains, comme s'il y avait eu des larmes.

— Vous êtes un bon jeune homme, vous I dit Viani avec cel!» voix douce que les hommes fiers prennent vis-à-vis d'un inférieur dont ils dépendent.

— Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit le domestique.

» Ce n'est pas vous qui aurez le courage de m'égorger, quand Tordre fatal viendra !

— Oh I certes, non ! plutôt m'égorger moi-même !

— Mais un autre, un autre, Gesare, aura ce courage?..

— C'est Poggioli. qui est chargé de cette besogne ordinairement.

^- Ordinairement ! ah ! mon Dieu ! que dites-vous, Gesare?.. cette maison est donc un repaire d'assassins?

Gesare baissa la tête et garda un silence effrayant. Viani fit cette réflexion mentale : Voilà donc comme la police est faiteàGênes ! comme lesscélérats se jouent de notre vigilance et de notre autorité I

•— Gesare, mon ami, dit Viani en posture de sup-

pliant; Cesare^ mon enfant^ je pourrais faire ta for tune^ si tu me sauvais.

Cesare recula deux pas , comme effrayé de cette proposition. Viani répéta sa phrase en pantomime.

— Si je vous sauvais, dit Cesare, je ne voudrais d'autre récompense que ma bonne action.

Un rayon d'espoir illumina la figure blême du marquis.

— Noble Cesare, dit-il, le Ciel f envoie une bonne inspiration; il faut la suivre.

— Je vous avoue, dit Cesare avec un attendrissement fort bien joué, je vous avoue que je suis las des horreurs de cette maison. Je n'étais pas né pour mener cette vie abominable...

— Bien, mon ami ! très-bien ! Ton naturel est bon. Reprends la vie bonnète que tu n'aurais jamais dû quitter. De quel pays es-tu?

— De Ponte-Centino.

— Serais-tu bien aise de revoir ton paysî -»Âh! dit le rusé domestique en joignant ses

mains et roulant ses yeux comme dans un souvenir de bonheur; mon beau pays I II y a une petite maison au bas de la colline et une jolie rivière qu'on nomme la Paglla! Je donnerais la Strada-Balbi pour cette rivière et cette maison!

Viani prit affectueusement les mains du domestique, et d'un ton patelin :

— Veox-tu que je te conduise, dit-il, à ton pays, avec de l'or dans tes poches,/ comme un Anglais !

Cesare se fit la contenance d'un homme qui n'ose prendre un parti.

— J'achèterai pour toi cette maison que tu aimes tant, poursuivit le marquis en posant ses mains sur tes épaules de Cesare.

— Mais si le marquis d'Isola-Bella nous découvre, il nous tue tous deux.

470 ut COMTESSE HORTENSU.

— Nous le tromperons. Sois tranquille, je suis pluj fin que lui.

— Oh! je vois bien que vous êtes fin; vous avez le nez des gens fins... Mais je suis obligé de vous dire que si vous remettez le pied à Gènes, vous êtes perdu. Vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé un poignard marqué à votre chifire dans le bassin de votre jardin. Le gouverneur a dit que vous aviez fait exiler un jeune Français tout exprès pour entraîner sa maîtresse dans un piège horrible, et que vous avez pris la fiiite après avoir fait un mauvais coup.

— Eh bien I Cesare, tout cela est faux, ou à peu près, mais lès apparences sont contre moi. Le marquis d'Tsola-Bella peut me perdre, je le sais; je lui ai fourni des armes. Malgré tout, je puis me sauver. Donne-moi de Tencre, une plume et du papier : j'écris deux mots à mon intendant. U te donnera ma voiture et quatre chevaux; il te donnera deux passeports en blanc. Tous mes fonds sont placés sur une banque étrangère. J'ai sur moi plus d'argent qu'il ne m'en faut pour te mener à ton pays, et comme arrhes du marché, je te fais cadeau de ma voiture et de l'attelage. Cela te va-t-ilî

— Une bonne action et une fortune ! ma foi, je risque le coup!.. Justement le marquis d'Isola-Bella est absent... et je suis à peu près maître de la maison... Je vais vous apporter ce que vous demandez. Au diable la peur I qui ne risque rien, n'a rien !

Comme on le pense bien, tout réussit au gré des vœux du marquis Viani. La position était originale. Viani demandait à genoux ce qu'on brûlait de lui accorder...

A la nuit close, Cesare arriva de la ville avec la voiture, les chevaux et les passeports. Il feignit de prendre les plus muni lieuses précautions pour échapper à la surveillance d'une maison déserte; il donna sa

là, COMTESSE HOBTENSU. 471

livrée à Viani et prit son habit noir ; il hésita même au dernier instant, sur le seuil de la porte, et parut reculer devant une trahison domestique ; mais Viani se jeta à ses pieds et les arrosa de tant de larmes, que Cesare, vaincu, leva les mains au ciel, et dit :

— Allons !

Ils montèrent tous deux dans la voiture, et le postillon reçut ordre de prendre la route de Toscane. Viani embrassa Cesare.

— Voyez, dit le domestique, comme il est aisé de tromper la police! Il faut convenir que les gouvernements emploient souvent de grands imbéciles pour veiller à la sûreté des États, qu^en dites-vous, marquis Viani?

La réponse fut un soupir.

Viani, pour en parler une dernière fois, courut en poste jusqu'à Naples ; de Naples il gagna Cadix, et il ne se crut en sûreté qu'à Londres : c'était là d'ailleurs que ses fonds avaient des placements sur divers comptoirs.

Un incident troubla, bien longtemps après la tranquillité dont il jouissait en Angleterre. Au Théâtre- Français de Londres, on jouait le Misanthrope; la salle était déserte, et si bien déserte qu'il y avait même, aux troisièmes loges, un homme pour prévenir quelque crime, dans le cas où l'ombre d'un spectateur s'y serait glissée imprudemment, sans méfiance.

Au coin du balcon le plus rapproché de l'avantscène, Viani s'était placé pour se faire protéger au moins par les acteurs^ en cas de danger, car son isolément le terrifiait ! Cependant la comédie allait sérieusement son train, comme si la foule eût rempli le théâtre. Le directeur, M. Bone, disait :

— Mes amis, nous faisons ce soir une bonne répétition !

Au Théàtre-FraQ^ de Londres^i c^ (^ de désert ne sont pas laMb

179 LA GOICTESSE HORTENSIA.

Le marquis Viani éprouva un certain sentiment da fierté en voyant que les acteurs rélevaient à la dignité de public^ et il crut devoir demeurer à sa place pour reconnaître la politesse. A l'entrée de Célimène, il tressaillit de peur ou de joie^ car il crut reconnaître l'actrice chargée de ce personnage.

— Ma foi! se dit-il à lui-même, si la marquise d'Isola-Bella n'était pas morte, j'appellerais bien cette actrice de ce nom-là .

Gélimène regarda le public et le reconnut :

— Tiens I dit-eUe entre deux vers, c'est ce pauvre Viani !

Et l'actrice, laissant un instant son rôle de c6té, s'avança vers la rampe et demanda cavalièrement au marquis des nouvelles de sa santé.

— Comment I s'écria le marquis, c'est vous, madame? vous n'êtes donc pas mortel

— Bah I dit l'actrice, vous croyez qu'on meurt comme cela! Je vous ai rendu, j'espère, un fameux service en ne mourant pas.

— Vous m'étonnez horriblement, madame !

— Excusez-moi, cher marquis, il faut que je continue la pièce; venez me voir; je suis logée Agar^ Street, % en. garni. Nous causerons un peu de ma mort et de mon enterrement dans votre jardin.

— D'honneur ! je n'y comprends rien, madame ! Et le marquis d'Isola-Bella, où est-il?

— M. Bone, notre directeur> l'a pris pour valet de chambre... Venez me voir, chez moi, 2, Agar-Street.

Viani ouvrait des yeux démesurés, mettait son visage dans ses mains, et le relevait pour s'assurer si le désert du théâtre n'avait pas son mirage comme celui de Syrie. Au troisième acte, le roi des gentlemen de Londres, et le seul habitué de French-Theatre^ vint se placer à côté de Viani, et la salle se trouva presque peuplée.

LA COMTESSE lORTENSIA. 473

— Pardon, monsieur, dit Viani à son voisin, quel est le nom de cette actrice?

<^ Mademoiselle Tadolin, répondit M. Dorsày.

Viani finit par découvrir tout ce mystère; il partit bientôt pour Gênes, avec Tidée de se venger. Il était trop tard.

Cette digression finie, nous reprenons le fil des événements.

Le lendemain du jour qui vit s'échapper le marquis Viani de TAqua-Sola, Je comte de Mersanes reçut une lettre ^ qui Tinvitait à se rendre à la chancellerie.

Le jeune Français, devenu désormais fort indifiérent à toutes les choses de ce monde, et s'apprètant à quitter une ville odieuse pour s'étourdir dans les agitations d'un long voyage, hésita quelque temps avant de se rendre chez le consul d'Angleterre, avec lequel il n'avait plus rien à démêler.

Lorsque le cœur est dévoré par une douleur suprême, on éprouve un insurmontable dégoût à ce qu'on appelle les affaires; on sourit avec amertume à tous ceux qui ne vous entretiennent pas de votre mal.

Cependant Anatole se rendit à la chancellerie, où l'agent lui montra une lettre en lui demandant si c'était bien à lui qu'elle était adressée.

Anatole fit un signe de tète affirmatif, car il crut reconnaître l'écriture, et l'émotion lui coupa la voix.

— Cette lettre, lui dit l'agent, est écrite depuis plusieurs jours; elle a passé déjà par beaucoup de mains, à travers bien des formalités. Elle vous a été adressée, comme vous voyez, à bord du Cambrian, Le commandant Hamilton a fait ici une station plus longue qu'il ne le croyait; mais enfin il a levé l'ancre, et quand cette lettre est arrivée, il était parti pour les îles Ioniennes. J'ai envoyé consulter les registres de toutes les hôtelleries de la ville, et ce n'est qu'hier que j'a?

474 LA COMTESSE HORTiNSlA.

découvert votre logement. Voilà ce qui explique le retard.

Anatole murmuraquelques paroles de remerclment, et sortit pour lire cette lettre^ qui lui semblait yenij^ d'ime main bien pure autrefois.

Il la décacheta en tremblant^ et lut ceci :

c Gènes, juiUet 4833.

c Comte de Mersanes.

< Vous TOUS feriez de moi une étrange idée si je quittais cette ville sans prendre congé de vous, au moins par quelques lignes d'adieu. Il faut que je parte sur-le-champ : c'est le plus impérieux des devoirs qui m'y oblige. Ù m'est impossible devons dire où je vais.

« Croyea bien que j'ai toujours pour vous les mêmes ^ntiments de haute estime. Vous qui connaissez la V^ie, ne vous étonnez pas des choses mystérieuses que le hasard nous jette, et attendez avec calme ce qui est écrit dans le livre de Dieu.

a Avec calme! entendez-vous? Le désespoir est la ressource des âmes pusillanimes. Songez à la Madone de Santa-Maria-Novella ; elle vous a consolé dans vos jours de tristesse mortelle ; eh bien ! elle vous consolera encore; il y a des vertus mystérieuses attachées à ces images que la religion et l'art ont fait deux fois saintes.

a Comtesse H. d

Cette lettre bouleversa de nouveau toutes les idées d'Anatole. Il la lut et la relut cent fois; il en commenta chaque mot pour en saisir l'esprit; car il lui parut évident qu'un sens mystérieux était enveloppé dans ces phrases; il fallait donc le découvrir.

La comtesse ne pouvait révéler, disait-elle, le lieu de sa retrait'e ; mais cett^ affectation à rappeler la

Madone de Cimabuê^ et à fiair brusquement une lettre en glorifiant la vénérable image de Santa-Maria-Noyella^ fut pour lui un trait de lumière.

— C'est à Florence qu'il faut aller ! dit-il...

Et poursuivant en lui-même son dialogue mental :

— Oui, oui, j'irai àFlorenr^, je la reverrai... mais qui chassera de mon souvenir l'horrible vision du jardin?.. Comment pourra-t-elle se faire chaste à mes yeux cette femme à jamais déshonorée pour moi? N'importe I j'irai ! L'attrait de cette femme est si puissant qu'il anéantit toute considération 1.. A Florence !

Aïï VAL D'ARNO.

LorsÇû'on se précipite au vol de la voile ou du cheval vers une ville où l'on va chercher un ami dont la demeure est inconnue, il semble que la première personne qui se présente sur le premier pavé sera cet ami : lui seul peuple la ville. On arrive, et tout ce qui vous entoure donne tort à votre imagination.

Les maisons, les rues, les places, les promenades ne vous montrent que des visages inconnus qui daignent à peine vous regarder; des hommes qui n'ont pas eu besoin de vous pour vivre avant votre arrivée, et qui continueront leur vie, avec la môme facilité, sans vous demander votre nom. Vous êtes moins isolé en plein désert de Syrie qu'au milieu de cette foule. Une sorte de découragement s'empare de votre esprit. Vous désespérez même de rencontrer cet atome perdu qui peuplait la ville au dernier relais.

Le comte de Mersaoes, en passant sous la herse qui porte l'écusgon d'or et les tourteauos de gue^les des

476 lA COMTESSE HORTENSU^

Médicis^ cherchait déjà la belle comtesse dans le cor? ridor du faubourg.

A peine descendu de voiture^ il courait d'hôtellerie en hôtellerie^ consultant les registres des voyageurs^ tous pleins de noms inconnus et vierges du nom désiré, n y avait pourtant dans l'air de la ville quelque chose qui annonçait la présence de cette femme. L'affection vive est douée d'un instinct subtil qui s'inspire de l'émanation des atomes pour deviner ce qu'elle cherche. On n'explique pas cela^ on le sent, quand ou est organisé pour le sentir. De Mersanes parcourut au pas de course les beaux quartiers Via-Larga^ Notre- Dame-des-Fleurs, le quai de la rive droite de l'Arno, la place du Palais- Vieux^ demandant à tous les balcons^ à toutes les vitres de lui montrer le visage adoré^ quoique odieux. Les balcons ne répondaient qu'avec des exhibitions de groupes ennuyés; les vitres n'encadraient que des tètes florentines^ paresseusement inclinées sur la rue pour ramasser ime distraction.

A l'heure des offices du soir^ quand la fraîcheur invite le beau monde à la promenade des églises^ et lorsque l'heure de la dévotion a sonné^ de Mersanes entra dans Santa-Maria-Novella^ et longeant la nef de droite jusqu'à la chapelle des Rucellai^ voisine de l'abside^ il s'agenouilla devant les naïves images que Fiesoles aligna sur les murs^ avec toute la candeur angélique de son pinceau.

n donna un regard furtif dans la <^apelle de Cimabuê^ voilée à demi par le crépuscule charmant que le soleil d'été envoie aux églises^ à six heures du soir.

Une femme priait devant la sainte et antique Madone du créateur de la peinture. Anatole aurait deviné le nom de cette femme sous le déguisement le plus trompeur : il resta immobile sur l'escalier de la chapelle^ et des larmes de joie ou de tristesse tombèrent

LA COMTESSE HOATEirsU.^ 177

de ses yeux. Un souvenir de la vision du jardin vint se mêler aux impressions de ce moment^ et Anatole se demanda^ sans réponse^ comment une coquetterie criminelle pouvait s'allier à tant de piété ! (1 aurait voulu pouvoir douter^ mais Pœil de la passion ne se trompait pas; c'était bien la comtesse évaporée du jardin Braschi.

De Mersanes s'arma d'un courage surhumain^ et résolut d'attendre la comtesse sur la place de l'église^ et de l'aborder, hardiment si la circénstance le permettait.

Cela conclu^ il sortit et attendit la fin de la prière.

Une voiture stationnait devant un des obélisques de la place; une très-modeste voiture de louage^ sans domestique^ et gardée par un pauvre cocher endormi. Anatole jeta un coup d'œil par le store^ dans l'intérieur^ et vit sur le siège du fond un éventail et une fleur de magnolia.

La chose la plus simple fait tressaillir quand une idée de passion et un souvenir d'amour s'y attachent. La découverte d'une fleur a souvent donné plus de joie à un inconnu^ que la découverte de l'Amérique n'en a donné à Colomb.

Mais cette indestructible vision du jardin était malheureusement toujours là, flxée au cerveau du jeune homme, et tous les magnolias du monde se seraient fanés sous l'obsession permanente de ce souvenir.

Enfin, sur le parvis tout inondé de lumière, entre les rayons du soleil couchant et l'ombre religieuse de l'église, parut une jeune femme qui ressemblait à la statue du Jour, que le soufre de Michel-Ange aurait envoyée vivante de la chapelle du Pemiero , à cette Santa-Maria-Novella, que le grand sculpteur nommait ton ép<mte, mia sposal

C'était bien elle ! Le soleil sembla s'arrêter pour la couronner de rayons, et de Mersanes fit quelque pas

178 lA, COMTESSB HOETENSU.

dans la place déserte pour s^exposer au premier regard de la comtesse, et juger de l'efTet qu'il produirait sur elle à cette soudaine apparition*

La jeune femme fit un mouvement de surprise instantané conune la réflexion qui le réprima; un calme sourire et un geste amical saluèrent le comte, et elle fit quelques pas vers lui ayec une aisance hardie qui n'annonçait aucune émotion. Une légère teinte d'incarnat courut sur son visage ; mais elle était sans doute rindice de l'ardente ferveur de la prière. D'ailleurs, de Mersanes n'avait pas assez de sang-froid pour remarquer le calme ou le trouble de la comtesse ; il fit aussi, de son côté, quelques pas, et s'inclina respectueusement devant elle, ayant soin de prolonger tous les petits détails qui accompagnent un salut solennel, ainsi qu'on fait quand on ckerche, sans le trouver, le début d'une conversation.

Ce fut la jeune dame qui, voyant rembarras d'Anatole, prit la parole la première :

— Vous devinez à merveille les énigmes, monsieur le comte ; je suis ravie de votre sagacité.

Ce ton familier rendit au jeune homme assez de présence d'esprit pour dire d'abord des phrases qui ressemblaient à des réponses, comme celle-ci :

— Je suis enchanté, madame, de recevoir un compliment de vous à votre première rencontre à Florence.

— votre exactitude mérite aussi les plus grands

éloges, monsieur le comte, vous répondez à Tappel de vos amis avec la promptitude d'un écho.

— Je vous prie de m'épargner, madame, votre bonté me confond.

— Veuillez bien ms donner le bras jusqu'à la voiture... Excusez-moi, monsieur le comte, si je vous montre un équipage si indigent ; il a bien fallu se réduire, tous mçs biens ont été confisqués. •• Heureuse-

tjL COMTESSE HOKTENSIA. 179

ment^ ajouta-t-elle en riant, que dans ces biens on n'a pas compris l'amitié des nobles cœurs... Où êtes-vous descendu à Florence, monsieur le comte?

— Ici, madame.

— Comment ici I vous prenez Santa-Maria-Novella pour une hôtellerie î

— Je ne me suis pas encore mis en sonci d'un logement, madame, j'avais en arrivant quelque chose de mieux à faire...

— J'espère que nous nous re^errons, dit la comtesse en montant sur le marche-pied de la voiture.

— Je n'espère que cela, madame Vous n'êtes

pas descendue probablement dans un hôtel? Où me sera-t-il permis de vous rendre mes visites respectueuses?

— Ahl ceci est encore un mystère... nous verrons plus tard... En ce moment, je ne puis recevoir personne. ..

La vision du jardin éclata dans le cerveau d'Anatole; le fiel de l'écume de- la mer mouilla sa langue et ses lèvres; une sueur froide courut sur son épiderme; la vapeur du sang voila ses yeux et brûla son front.

La comtesse, assise déjà dans la voiture, faisait un geste d'adieu. De Mersanes, la main droite sur la portière ouverte, se pencha dans l'intérieur, et d'une voix terrible, quoique contenue :

— Vous ne pouvez recevoir personne, dites-vous? Personne?ExceptéPhommequivousaditdansle jardin Braschi, Je donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré I

Il y eut comme une éclipse de soleil sur la figure de la comtesse Hortensia. Son sein se souleva, ses bras 86 raidirent, et le cri sourd qu'elle poussa fut comme le cri d'une mère endormie qui voit, dans son rêve, son enfant broyé sur le pavé.

Le cocher s'avança vers la portière pour demander

480 II COMTESSE HORTEirSIA..

les ordres de la comtesse; une main le repoussa vivement, et lui fit signe de se retirer bien à Técart.

La même main fit un autre signe au comte Anatole^ im signe impérieux^ un signe irrésistible^ un signe de reine à un esclave ; c'était un ordre muet de monter dans la voiture et de s'asseoir sur le siège opposé.

De Mersanes obéit.

Toutes ces choses si longues à raconter furent dites et faites au même instant.

Le cocher ferma la portière et la yoiture partit assez lentement.

De Mersanni; les bras croisés sur la poitrine^ les yeux fixes comme ceux d'un somnambule^ les lèvres agitées par la tempête intérieure^ attendait la parole de la comtesse comme on attend une balle dans un duel.

— Vous avez prononcé une phrase ^ monsieur^ dit la jeune femme^ une phrase que je vous prierai de répéter.

Sa voix tremblait conune la corde agitée sur rinstrument.

Anatole^ d'un ton calme^ répéta la phrase et n'ajouta rien de plus.

— Et où l'avez-vous entendue, cette phrase, monsieur; qui vous l'a répétée? Comment la connaissez- Yous? Je veux le savoir, dussé-je rester ici jusqu'à la nuit.

Anatole garda le silence.

— Vous ne me répondez pas, monsieur I • . Vous osez outrager une noble dame par votre silence.

De Mersanes secoua mélancoliquement la tète, et d'une voix pleine de larmes :

—Ah ! madame ! dit-il, votre émotion m'a rendu le calme. La colère a parlé par ma bouche. . . Et en voyant le mal que je vous ai fait, je voudrais racheter ce que j'ai dit par ma mort.

— C'est votre ton, monsieur, qui a été plus outra-

LA COMTESSE HORTKNSTÂ. i8i

géant que votre discours. Vous avez eu l'intention de m'insulter; cette intention a éclaté dans votre organe, vos gestes, vos yeux. Qu'ai-je fait, monsieur, pour mériter une insulte? Vous n'êtes ni mon mari, ni mon frère; je vous croyais mon ami; je vous estimais; j'aurais pu vous aimer un jour, peut-être ; car toute chose possible est dans l'avenir; eh bien! tout lien d'estime et d'affection est hrisé entre nous. Maintenant, continuez à vous taire, vous êtes connu.

— Madame, dit Anatole d'une voix inouïe, je ne vous ai donné, moi, ni amitié, ni affection, ce sont des sentiments trop vulgaires; je vous ai donné un amour sans pareil; et quoique tous les hommes s'imaginent par amour-propre, que la passion de leur cœur n'a pas son égale au monde, je sens, moi, avec toute la puissance d'une foi souveraine, que j'ai raison contre tous.

J'ai emporté cet amour à travers l'Italie; partout, madame, où il y a une fleur, un arbre, ime colline, une goutte d'eau, un rayon de soleil, j'ai laissé une pensée de cet amour; et si toutes ces œuvres de la créa tion répétaient en chœur mes confidences, l'hymne qu'elles chanteraient en votre honneur serait peutêtre digne de vous. Eh bien l j'ai cru devoir éteindre en moi cette passion. Pour arriver à ce but, j'ai réuni toutes les forces de mon âme; elle se sont épuisées à cetinutile labeur ! Mon amour, ce poison qui tue ou qui fait vivre, est dans chaque goutte de mes veines. Pour l'anéantir, il faut renouveler mon sang. Voyez, maintenant, si la pensée d'un outrage peut venir de moi contre vous ?

— Qu'avez-vous fait alors, monsieur, si vous ne m'avez pas outragée?

— J'ai été subjugué à mon insu, par l'impression irritante d'un horrible souvenir. J'ai eu tort, car je

n^ai aucun droit sur vous. La comtesse Hortensia n'est

^82 Lk COMTESSE HOATENSUt

pas ma femme, n'est pas ma maîtresse. Elle est libre de ses actions, je le reconnais.

»— Vous m'étonnez singulièrement, monsieur, et vous vous justifiez par de nouveaux outrages, cette fois, du moins, dirigés avec le plus grand sang-froid, et déguisés avec art. Voyons; je veux bien entrer en explication avec vous. Ma dignité me commanderait autre chose, je le sens; mais on fait quelquefois Finverse de son devoir. Point de détours, monsieur; parlez comme si vous étiez seul, mettez votre pensée brumeuse au grand soleil... ohl faites-moi grâce de ces regards et de ces soupirs plus irritants que toutes les accusations. Parlez.

— C'est un ordre, madame?

— Oui.

J'obéis... Avant tout, madame, je vous demande

pardon à genoux d'une faute... j'ai vu ce que je n'aurais pas dû voir; j'ai écouté ce que je n'aurais pas dû

entendre..*

— Point de préambules! parlez I parlez I au nom

de Dieu!

*— Vous vous rappelez, madame, le soir de la sérénade de la Strada-Balbi?

— Oui, dit la comtesse en pâlissant.

— Ce soir fut suivi d'une terrible nuit... un démon me conduisit à la grille du jardin de votre tante... et j'ai tout vu, tout entendu!

De Mersanes laissa tomber son front sur ses mains et sanglota. Il y eut quelques instants de silence.

— Ce démon se nomme Viani, dit la comtesse; je le reconnais... Je fus bien imprudente, ce soir-là... mais ma pauvre tête était si bouleversée... elle allait où on la menait !.. 11 a été le témoin de cette scène !

Cela fut dit sur le ton du monologue, et ne provoquait aucune réponse; aussi de Mersanes Tentendit i peine, et il garda son attitude désolée.

La comtesse changeant de ton :

— Eh bien I monsieur, dit-elle, si vous avez écouté aux portes, je neconprend pas votre désespoir, vous savez tout, et votre outrance est, plus énigmatique pour moi que jamais.

De Mersanes leva la tète et regarda la jeune fenjsne avec des yeux étranges.

— Je n'ai entendu, madame, dit-il, qu'une seule phrase, celle que je vous ai répétée... Il me semble que c'est suffisant.

— Alors, vous ne savez rien.

— Mais j'ai tout vu, madame.

«— Alors vous ne savez rien.

Le regard que lança le jeune homme sur la belle -veuve signifiait clairement, voilà une audace qui m'anéantit!

— Vous ne savez rien ! poursuivit la comtesse d'une Toix radoucie, rien! Au reste vous ne seriez pas désespéré à ce point si vous saviez quelque chose...

— £h bien I madame, dit Anatole, instruisez-moi, je saurai.

— Hélas ! vous me demandez l'impossible ! comte de Mersanes.

— S'il en est ainsi, madame, je vous prie de me permettre de sortir. Je ne vous comprends pas; vous êtes un mystère vivant; vous m'avez appelé à Flolence... pour me tuer.

Un soupir de désespoir suivit ces paroles; de Mersanes essaya d'ouvrir la portière; Hortensia le retint.

— Comte Anatole, dit-elle avec l'accent des beaux jours, un serment lie ma bouche ; le plus grand de mes intérêts me lie à mon serment. Ayez confiance en moi...

— Le jardin! le jardin! s'écria de Mersanes en se frappant le front.

— Vous avez été dupe des apparences,

184 TJl COMTESSE HORTENSIA.

— Jt donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré t

— Dupe des apparence^l

— Q^el est ce jeune homme^ madame^ gui tous parle avec toute rintimité de l'amour?

— Eh bien! écoutez-moi, mon cher comte, dit Hortensia, les larmes aux yeux ; je vois que j'ai perdu votre estime, par un de ces hasards dont la vie est faite. Je tiens à votre estime, et je suis touchée de votre désespoir. Je me tairai, parce que mon honneur et mon intérêt le plus cher me condamnent au silence; mais, pour regagner votre estime et vous sauver de la mort, peut-être, je me résigne à une démarche qui trouvera, dans mon intention, son excuse devant Di3u... Comte de Mersanes, voulez-vous voir ce jeune homme qui me parle avec tant d'intimité amoureuse?

— Oui.

— Voulez-vous entendre une conversation entre lui et moi?.. Vous ne répondez pas; je comprends votre hésitation... Elle est injurieuse... mais je vous pardonne... Il vous est permis, agonisant comme vous êtes, de pousser ma complaisance à bout... Vous craignez que je n'avertisse ce jeune homme par parole ou par écrit, et que je ne lui dicte une comédie dialoguée pour vous tromper... eh bien! vous ne me quitterez pas. J'attends ce jeune homme à dix heures, ce soir, dans ma chambre. Je vous réserve une place où vous verrez tout et entendrez tout sans être vu. Puisqu'on n'a pas hésité sans scrupule à se servir de ce moyen pour vous faire du mal, je puis l'adopter aussi pour le remède. Ma bouche restera muette; un autre parlera pour moi, et vous saurez tout.

Anatole saisit la main de la jeune femme et l'arrosa de larmes.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il avec la voix du cœur, pardonnez-moi ! je vjds mettre le comble à mes torts; j'accepte! Je ne suis pas a^^z grand > assez

LA COMTESSE HORTENSU; 18b

noble, assez héroïque pour refuser. Je sens que mon devoir serait de vous dire : Je ferme les yeux et je crois. Mais je n'ai pas le courage du devoir. L'excès de mon amour me rend coupable. Si je vous aimais moins, je refuserais. Il y a cbez moi une atroce curiosité qui vient de l'enfer comme un crime; il y a une vision épouvantable qui brûle mon front : il faut un miracle pour me sauver, pardonnez-moi et sauvez-moi !

— Pas un mot de plus, comte Anatole ; je a'exige rien au-dessus des forces de l'humanité.

Le cocher reçut ordre de hâter le pas de ses chevaux. La voiture sortit de la ville et entra dans la route du Val d'Arno; à peu de distance des remparts, elle s'arrêta au pied d'une colline. Le jour tombait. Analole et Hortensia montèrent par un sentier tortueux jusqu'à la grille d'une petite maison blanche, aux Persiennes vertes.

Stanislas, le domestique polonais, ouvrit la porte, et Hortensia lui dit :

— Stanislas, ce soir à dix heures, un jeune homme viendra ; vous le laisserez entrer, et vous le conduirez jusqu'à la porte de mon appartement. Vous resterez dans le jardin avec son domestique. On vous appellera...

Puis, se tournant vers le comte de Mersanes :

— Maintenant, ajouta la jeune femme, comte Anatole, causons de choses indifférentes; parlez-moi de vos voyages; reprenez votre bonne humeur. Supprimons-nous de ce monde jusqu'à dix heures du s^ir.

Ce programme de soirée ne fut pas exécuté dans sa rigueur ; la situation était trop solennelle pour les deux personnages. U y eut de longues interruptions pleines d'un silence morne. Parfois de Mersanes se levait convulsivement, comme entraîné par une secousse irrésistible, et il se promenait à grands pas eu se demandant par quelle infernale supercherie de

femme la comtesse parviendrait à rendre innocent le rendez vous du jardina

A l'approche de Theure attendue^ la comtesse monta aux appartements supérieurs avec Anatole, et lui désigna le poste secret où îl devait tout entendre et tout voir. La jeune femme n'élait pas émue; de Mersanes tremblait.

— Voyez, comte de Mersanes, dit-elle, en lui montrant la campagne à travers les persiennes, voyez .comme ce bout du monde est bien choisi pour goûter un peu de repos. L'Arno coule à mes pieds dans son lit étroit de collines. Il y a de jolis couvents sur ces hauteurs; il y a partout de charmantes petites maisons qui ressemblent à un village éparpillé ; c'est un paysage adorable. Dieu m'a délivrée de Fabiano, ce démon sicilien qui m'épouvantait jour et nuit, et de cet ennuyeux Viani, qu'il m'a fallu subir si longtemps par nécessité de position; enfin je respire un air libre dans un pays délicieux; c'est pour moi comme une vie nouvelle; je sens que j'existe : les heures sont si douces entre l'azur de ce fleuve et l'azur de ce ciil I

Quelle tranquillité d'esprit I se dit de Mersanes à lui-même ; tout cela est trop calme pour être vrai. Cette femme joue un rôle. Elle veut me faire quitter la place, en prenant ce ton mélancolique qui semble axclure toute préoccupation sérieuse. Mais, je suis plus rusé qu'elle; jo resterai jusqu'au jour s'il le faut... et si personne ne vient !.. personne! je serai joué !

Cependant un bruit de porte sur la terrasse décomposa soudainement la figure de la comtesse ; mais cette émotion paraissait plutôt appartenir à la joie vive qu'à tout autre sentiment.

La jeune femme posa son index sur sa bouche, et l'autre main désigna le poste secret. Anatole obéit machinalement au geste, se raffermit sur ses pieds, et attendit.

LA. COMTESSE HORTENSti; 187

n y a dans ces moments une terreur qui n'est pas celle des grands périls, et qui fait refluer le sang au cœur, |)rûle la racine des cheveux et dessèche la langue, comme si la voix d'un corps invisible vous parlait à l'oreille dans la nuit; comme si une main de plomb glacée secouait votre main dans les terreurs de l'insomnie. Les femmes sont plus à l'aise que les hommes au milieu de ces émouvantes scènes; le premier moment de crise passé, les femmes se composent un visage, une voix, im maintien qui laissent croire qu'elles sont tranquilles; les hommes, dans les mêmes circonstances, tremblent jusqu'à la fin : il leur faut des dangers de mort, à eux, pour être braves : la nuit, entre une lampe et une femme, ils ont peur.

Un bruit de pas rapides se fit entendre dans l'escalier, et la respiration haletante d'un homme arriva mêm3 à l'oreille d'Anatole ; car, dans cette maison isolée, que n'agitait aucun bruit extérieur, le moindre murmure de l'air trouvait des échos.

Trois coups lents et nettement accusés retentirent sur la porte.

— Entrez, dit la comtesse d'un ton décidé.

La porte s'ouvrit.

Les yeux d'Anatole se voilèrent d'un nuage ; ses pieds faiblirent; le sang gonfla les veines de son cou, comme le fer d'un carcan. Il se retourna vers une fenêtre ouverte derrière lui pour aspirer le baume de l'air, et demander un peu de calme à la sérénité des étoiles.

Le couvent dormait sur la colline, l'Arno dans son lit, l'arbre sur la rive, la fleur agreste sur le gazon. La tempête d'une passion rugissait seule au milieu de cette tranquillité subbme.

Il lui sembla entendre un cri de femme.

Ce cri lui rendit son énergie d'homme, et dissipa le nuage de ses yeux. Anatole vit au fond de la salle

188 hk COMTESSE HOBTENSIA*

la comtesse Hortensia dans une attitude alarmante ; son bras tendu vers un homme semblait lui défendre d'approcher.

De Mersanes regarda cet homme, et il se crut, au premier coup d'oeil, dupe d'une illusion; mais le doute n'était pas longtemps permis : cet homme était signe de son nom de la tète aux pieds; c'était le comte sicilien Fabiano !

Il était debout, dans une attitude de respect assez rassurante; son geste paraissait humble et même sup* pliant; sa voix avait perdu cette vivacité orageuse et stridente qui semblait menacer toujours.

i— Oui, madame, disait-il, je suis venu à la place de l'autre; vous ne vous attendiez pas à me voir, mais vous reconnaîtrez bientôt que je viens en ami... Point de scandale! point de cris! Je vous le répète, tout serait perdu! La moindre imprudence vous coûterait des regrets éternels... Vous savez ce qui m'amène ici. Votre bonheur est entraves mains; je suis prêt à vous le rendre. Quand vos autres amis parlaient, moi j'agissais. J'ai envoyé, à votre ii^u, mon intendant, Octavien d'Oropeza, en Pologne. Ce qu'il a fait tient du miracle. Lui-même vous a donné, dans votre jardin, tous les détails de son expédition aventureuse. Il a vu vos amis à Varsovie; il vous a rapporté des lettres de toutes les personnes qui s'intéressent à vous , entre autres la lettre de votre amie la comtesse, Zamoïska, que vous avez couverte de baisers sur le perron de votre jardin, la nuit de votre première entrevue avec Octavien ; lettre qui se terminait par cette phrase de vous, adressée à votre jeune iille : Je donnerais ma eie pour toù fnon ange adoré /C'est toujours par mes conseils qu'Octavien vous a fait quitter Gènes le lende* main de cette entrevue nocturne et solennelle. Vous auriez pu trouver un obstacle à votre départ dans le pouvoir tracassier du marguis Viani; j'ai su mettre

cet homme dans Timpossibilité de vous nuire. Octavien Yousa dit, sans doute, que la première personne qu'il a vue à Varsovie est le peintre Wiganoski, une de vos intimes connaissances. C'est par lui que mon émissaire est arrivé à tout, en prodiguant l'or. Le vieuï général^ votre correspondai^t à Paris, n'a fait que des sottises, vous le savez. Nous avons triomphé, nous, de tous les obstacles. J'ai voulu qu'Octavien seul vous instruisît de tous les préliminaires, mais je me suis réservé le bonheur de vous annoncer le résultat. Ootavien ne vous avait donné que de l'espoir, beaucoup d'espoir, il est vrai, et cela vous avait comblée d'um joie bien naturelle. Moi je vous annonce, moi, qui votre petite Hortensia est trouvée, et que je puis de main même la mettre entre vos bras !

La jeune mère se laissa tomber sur un fauteuil , mais ce ne fut qu'une faiblesse d'un moment. Le nob] :) sang des femmes fortes de sa race vint à son aide.

— Monsieur, dit-elle d'une voix sanglotante, venezvous ici pour vous jouer du désespoir d'une mère? Ce rôle manquait à votre vie...

— Je m'attendais à cette injustice, madame. Vous êtes encore sous l'influence des calomnies débitées sur mon compte... Votre fille a été volée par une vieille femme du faubourg du Choletz, dépouillée de ses habits de luxe et couverte de haillons. Les vols de petites fiUes, vous le savez, sont fréquents dans votre pays : c'est le peintre Wiganoski, avec sa rare sagacité d'artiste, qui l'a retrouvée. On pouvait s'adresser aux tribunaux pour avoir justice de ce vol odieux; mais il aurait fallu prononcer votre nom, traîner l'affaire en longueur, subir un procès interminable; Octavien a tranché la question avec de l'or, en un instant. N'ayez aucune crainte, votre jeune fille est entre les mains i'une gouvernante qu'Octavien a prise à Berlin. Si vous ne la reconnaissiez pas à sa grâce en-

190 LA. G0XTES8E HORTENSU.

fantine et à sa beauté, vous la reconnaîtriez à une petite lentille charmante qu'elle a dans la fossette de la joue gauche, comme vous.

La comtesse éleva ses mains parKlessus la tète, et en les laissant tomber, elle dénoua le nœud de sa chevelure, et un torrent de tresses noires ruissela sur les épaules et sur le sein.

Puis elle dit d'une voix déchirante :

— - Mon Dieu ! inspirez-moi ! est-ce une trahison ? est-ce un dévouement?.. Quelle chose vous faites, monsieur, si vous mentez! si vous prenez plaisir à déchirer un cœur de mère avec cette atroce et froide combinaison I

— Je ne vous comprends pas, madame, dit Fabiano avec la plus douce et la plus respectueuse des voix ; lorsque mon émissaire Octavien vous a demandé une première entrevue à dix heures du soir, loin des témoins et des importuns, vous l'avez accordée; au nom seul de Varsovie et de vos amis, vous n'avez pas hésité. Octavien a dirigé tous vos pas dans cette soirée, vous l'auriez suivi au bout du monde. C'est la même volonté, la mienne, qui vous a fait quitter Gênes, qui vous a donné pour retraite le val d'Arno, et un pays libre, ouvert à tous vos compatiotes proscrits. Aujourd'hui, Octavien se retire; c'est moi qui arrive à sa place, tenant votre enfant par la main, et vous me traitez avec la même rigueur que si je vous enlevais votre fille l La panthère ne roule pas des yeux plus menaçants lorsqu'on lui arrache ses petits. Si vous agissez ainsi, madame, parce que vous vous méfiez de moi, expliquez-vous, je suis prêt à vous satisfaire; j'ai des réponses victorieuses à donner à toutes vos demandes.

La comtesse fit un sourire, et son regard resta sérieux; puis, avec un accent de sombre ironie :

— Vous êtes étonné, monsieur, dit-elle, de ma méfiance à votre égard! Vraiment! je suis injuste, n'est-

Ul comtesse hortensia. 491

ce pas?.. Vous tramez une bonne action comme on trame un crime, et je n'aurais pas le droit de me méfier de votre bonne action ! Si vous avez un enfant à rendre à sa mère, rendez-le, monsieur, sans retard et sans condition, ainsi que ferait tout bonnête bomme.

— Oui, madame, tout bonnête bomme qui ne vous aimerait plus agirait ainsi; mais moi, madame, je vous aime d'un amour qui me tue : vous le savez. Je TOUS donne une éclatante preuve de cet amour en me dévouant nuit et jour à votreintérêt le plus précieux, à votre intérêt maternel j j'ai tout sacrifié pour rendre à votre âme une joie qui n'était que sur votre visage ; et il ne me serait pas permis d'user de quelques moyens innocents pour obtenir la récompense d'un sourire ! Ob ! madame, si vous persistez dans cette rigueur, votre injustice deviendra une cruauté... Vous ne me répondez pas, madame; vous doutez, vous doutez toujours?.. Mais ayez la bonté d'apprécier ma position; si je remettais, à présent, votre enfant dans vos bras, je serais, sans doute, accueilli en triompbateur, mais je serais cbassé demain comme un esclave... Je vous aime trop pour commettre une pareille faute; j'ai des droits victorieux, et je ne m'en dessaisis pas... Voulez-vous une preuve de plus? la voici... Usez cette lettre du grand artiste qui a fait le portrait en pied de votre mari... la voilà, madame, lisez et remarquez la date, elle est des premiers jours de juillet'1833. . . lisez.

La comtesse bésita quelques instants; mais la noble curiosité de la mère l'emporta sur la dignité de la •femme. Elle prit la lettre et lut :

A M. Octavten d^Oropeza.

a Mon cher monsieur,

a D'après vos désirs, j'ai terminé cbez moi, en quelques beures,le portrait delà cbarmante fille de la belle comtesse. Vous le trouverez frappant, j'espère. Il

192 U. GOimSSSE HORTENSIA.

n'a pas faUu perdre de temps^ puisque tous partez aujourd'hui. Vous direz de vive voix à l'heureuse mère que je n'ai pas reçu les lettres qu'elle m'a écrites^ si elle m'a écrit. Mettez-moi à ses pieds divins.

a Vous montez en voiture place Sigismond^ 3^ à «ept heures du soir; c'est là que je vous donne rendez- ^ous une demi-heure avant votre départ. Je vous attendrai à la grille de la Statue^ et je vous donnerai le portrait de la petite Hortensia.

c Mille amitiés, W***. »

— Quel horrible martyre ! dit la jeune femme en laissant tomber la lettre et la main sur ses genoux. Puis d'une voix éteinte, elle dit, sans regarder Fahiano :

— Et où estril ce portrait? où estril î

— Le voilà^ madame, dit le Sicilien avec un gracieux geste d'abandon.

Hortensia prit le portrait, et le saisissement qu'elle éprouva n'arracha pas un cri à sa poitrine haletante; mais sa figure rayonna d'une joie immense, la joie qui aurait inondé Rachel devant la résurrection de ses enfants.

Elle se leva vivement^ superbe d'amour; elle oublia tout : le lieu, la scène, l'heure et les deux passions grondantes autour d'elle, et la main fatale qui lui faisait ce don. Elle s'abîma dans sa contemplation de l'image adorée, lui prodigua ses caresses, ses larmes, ses sourires, ses sublimes élans, tous les trésors du .îœur maternel ; son visage sembla refléter le feu de v'extase de* séraphins; tout ce qu'elle avait de mortel disparut; la flamme céleste de ses yeux couronna son front comme une auréole sainte; elle avait fui la terre, elle habitait le paradis 1

Fabiano la contemplait avec des regards de démon ; Il ressemblait à Lucifer se disposant à tenter la faiblesse d'Eve.

Quant à Tautre témoin de cette scène^ il était arrivé à cet état violent de surexcitation nerveuse qui chasse la pensée du cerveau. De Mersanes avait traversé toutes les phases émouvantes de ce drame^ et il succombait sous cette oppression de secousses contrariées qui le courbaient et le relevaient^ comme Tarbre exposé à la furie de tous les vents.

La comtesse Uoi^ensia^ épuisée aussi par Texcès de tant d'émotions^ reprit sa place sur le même fauteuil qu'elle avait quitté^ sans détourner un seul instant ses yeux de l'image chérie qui souriait à sa mère-

Le comte Fabiano se rapprocha d'elle d'un pas lent et légèrement appuyé sur le parquet; il se composa une voix douce^ mais qui pourtant fit tressaillir la jeune femme^ comme si elle eût été secouée dans un rêve.

— Madame^ dit-il^ je suis singulièrement étonni d'une chose en ce moment : dans toutes ces démon strations de joie^ si naturelles d'ailleurs chez uni mère^ dans tous ces nobles sentiments qui éclatent en vous^ et qui me ravissent^ je suis surpris de ne pas entendre une seule parole de reconnaissance adressée à moi. Il me semble que je mérite au moins un sou-^ rire de la mère dont j'ai sauvé la fille I

A mesure que Fabiano parlait^ sa voix arrivait par gradations insensibles à l'accent de l'ironie poignante et de la colère contenue. La comtesse Hortensia regarda son formidable ennemi^ et elle ne put se méprendre sur la nature desintentions dei'ardent Sicilien.

— Comte Fabiano, ditrelle, pourquoi n'avez-vous pas amené ici, avec vous, M. Octavien d'Oropeza? Vos ruses et votre audace, bien connues de moi, me donnent un étrange soupçon. N'auriez-vous pas surpris, par quelque machination infernale, le secret de M. d'Oropeza? n'auriez-vous pas...

— Excusez-moi, madame, si je vous interromps.

:M la. comtesse hortensu;

Octavien d'Oropeza est ici; j'ai prévu le cas : si vou$ jetez un coup d'œil par cette fenêtre dans votrejardin, vous pourrez le voir causant à cent pas d'ici avec votre vieux Stanislas. Les étoiles donnent encore assez de clarté pour le reconnaître ; c'est lui que j'ai £adt passer pour mon domestique.

La comtesse se leva dans une agitation foUe^ et elle comprit toute l'infamie du complot tramé contre son honneur^ complot qu'elle avait soupçonné dès le premier moment.

— Comte Fabiano^ dit-elle^ vous avez pris bien des précautions pour rendre un enfant à sa mère. Les combinaisons de votre vertu ressemblent aux préparatifs d'un crime. £b bien ! je n'ai pas tremblé devant les batteries russes, et je ne vous ferai pas l'honneur de trembler devant vous. Vos indignités me délient de toute reconnaissance. Mon enfant est en votre pouvoir, je l'aurai malgré vous. Dieu se sert quelquefois d'une main criminelle pour secourir une grande infortune : vous avez été son instrument; et je vous jure, par les cendres deTarsovie, que je vous arracherai mon en&nty comme une autre mère de Florence arracha le sien de la gueule d'un lion I

— Et je vous jure, moi, s'écria Fabiano d'une voix qui siiBait comme ud ouragan, je vous jure par les cendres de ma mère que je ne vous rendrai votre fille qu'aivec le titre de votre amant.

— J'aurai ma fille, monsieur, et vous ne ferez pas un seul geste de violence contre sa mère.

— Et qui m'en empêchera?

— MOI I s'écria un tonnerre qui tombait devant le Sicilien, sous la forme d'Anatole de Mersanes.

Le comte Fabiano resta immobile, muet, l'œil fixe, comme la statue de Benvenuto sur la place du Palais- Vieux.

A XOIiTENEEO.

De Mersanes ressemblait à un cadavre qui aurait pris son visage et qui^ en ressuscitant^ aurait gardé la pâleur de la mort et deux tisons de l'enfer dans ses yeux. Sa taille^ grandie par une colère sublime^ semblait surnaturelle; un rugissement aigu sortait de sa poitrine^ et ses bras élevés au-dessus de sa tête s'agitaient avec des convulsions rapides comme deux tronçons de serpent boa.

— Pas un cri, pas un mouvement, pas un geste ! dit-il avec une voix surhumaine. J'ai amené avec moi six hommes du Bargello pour éviter le crime d'un coup de poignard. Vous êtes mon prisonnier, Fabiano, jusqu'à l'aurore.

Ces six hommes du Bargello, dont parlait Anatole, étaient un mensonge de nécessité.

Le démon sicilien, écrasé d'abord par cette fou* droyante apparition, retrouva bientôt son audace, et croisant les bras sur sa poitrine :

— C'est admirable, monsieur 1 dit-il; je n'aurais jamais cru qu'un gentilhomme de votre nation répondrait à une insulte par un lâche guet-apens ! Mettez le comble à votre héroïsme, monsieur, assassinez-moi!

Un sourire de spectre précéda la réponse d'Anatole.

— Comte Fabiano, dit-il, vous osez parlez de guetr ftpens, ici, en présence de cette noble dame que vos machinations infernales ont conduite dans ce désert, et sur laquelle vous leviez des mains violentes!

r- Eh bien! monsieur, si vous êtes le champion de

196 LA COMTESSE HOBTENSU.

madame^ votre courage de Français aurait dû vous dicter quelque chose de mieux que Tidée d'un lâche gaetrapens : je répète le mot.

— Je connais mon devoir^ monsieur, et si vous connaissez le vôtre en ce moment, vous garderez le silence, et vous respecterez la douleur de cette noble âsmme qui succombe sous tant d'émotions.

— Comte de Mersanes, je me tais toujours quand j'attends un défi après une insulte.

— C'est bien, monsieur.

La comtesse Hortensia, renversée sur un fauteuil, et tenant à deux mains le portrait de sa ûlle, accompagnait cette scène de ses sanglots. Elle poussa un cri déchirant et s'écria :

— Et ma fille ! ma fille ! qui me la rendra?

— Madame, dit Anatole, il m'est prouvé que votre enfant est au pouvoir de cet homme; mais cet homme est en mon pouvoir. Ainsi , madame , rassurez-vous ; nous sommes dans un pays de forte et bonne justice, elle vous sera rendue. Moi, je ne vous quitte plus, comte Fabiano, et lorsque vous aurez rendu l'enfant à sa mère, je vous rendrai votre liberté. Ce sera moi alors qui me mettrai en votre pouvoir.

— Comte de Mersanes, dit la comtesse d'une voix mourante, vous n'avez aucune satisfaction à donner.

— Pardonnez-moi , madame, dit Fabiano avec un calme d'emprunt très-bien joué; bien avant cette scène, le comte de Mersanes a été insulté par moi , et je inaintiens mon insulte en présence d'une femme.

-^ Je vous comprends, comte Fabiano, dit Anatole en mesurant son adversaire de la tète aux pieds ; vous êtes un spadassin sicilien, liomme de longue épée et de bravoure courte, et vous croyez vous tirer d'aflaire avec un duel. Eh bien I je vous déclare que je ne me battrai pas. Mon sang et ma vie sont au ser* vice de cette noble dame qui n'a que moi pour appui.

La comtesse serra lôs mains du jeune homme.

— Madame, ajouta de Mersanes, laissez-nous seuls ici; vous avez besoin de repos... RetiiJez-vous, madame, au nom du ciel et de votre enfant !

Hortensia ouvrit la porte d'un appartement voisin, en témoignant par ses gestes toute sa reconnaissance; et les deux hommes, un instant après, restèrent seuls.

De Mersanes, qui n'avait pas quitté son poste d'observation à la distance d'un bras de Fabiano, dit à voix basse> mais ferme :

— Soyez tranquille, monsieur, je me battrai.

— Nous verrons, dit froidement le Sicilien.

— Pas un mot de plus!

Le jour ne tarda pas à paraître. Les cloches sonnaient, les villageois d'Ëmpoli et de Ponto-d'Ëra passaient en chantant sur la route qui longe l'Arno; les jardiniers des fermes voisines s'acheminaient vers la ville. La maison était tout animée par les bruits extérieurs. C'était l'heure joyeuse où l'on ne craint plus ni les fantômes, ni les assassins.

— Vous pouvez renvoyer vos sbires au Bargello, dit Fabiano; voilà le soleil.

— Je n'ai pas de sbires avec moi; il m'était permis de vous tromper, monsieur, pcnr arrêter un poignard dans votre main ; je sais que vous ne marchez qu'avec lui. C'est vous, monsieur, qui avez amené votre sbire avec vous, et il va me servir.. . Voici une plume, de l'encre et du papier, écrivez sous ma dictée, monsieur... écrivez, ou de cette croisée j'appelle tout ce monde d'honnêtes gens qui passent, et je voua fais traîner pieds et poings li& à Buon-Governol... Vous êtes pris dans vos propres pièges! Si l'enfer vous inspire vos combinaisons pour le mal. Dieu m'inspire les miennes pour le bien ! Vous êtes vaincu, Fabiano !

Le poil se hérissa sur la lèvre de Fabiano, et un râle de tigre siffla à travers ses dents serrées.

196 UL G0XTE8SK HORTENSU*

— Oh ! siflEle, serpent ! dit Anatole ; vautour, ron ge ton propre foie!., mais obéis! obéis!

— Lâche! dit Fabiano, c'est ainsi qu'il se bat! un Français !

— Prends cette plume, misérable I ou je te dénonce à tout le val d'Arno comme un voleur de nuit, comme un assassin I

— Et vous ne vous battrez pas !

— Sybarite efiféminé du Val di Nota, je te mets i la torture avec ces deux doigts, si tu ajoutes un seul mot ! Écris.

Fabiano fit une ondulation de tète, comme la hyène dans sa cage, et prit la plume. De Mersanes dicta, le Sicilien écrivit, et à chaque mot il s'arrêtait pour prendre haleine et pousser un rugissement sourd.

Voici ce billet :

c Mon cher Octavien,

< Je suis content de toi ! Toi, ne perds pas une minute; pars avec le dévoué Stanislas. Allez tous deux à San-Miniato, dans la maison que tu sais, et conduisez la petite Hortensia chez le général polonais comte P..., de l'autre côté de l'Arno, devant San- Spirito. Je t'attends ce soir à sept heures, à la £oeoiida de ta Quercia Reale, à Livourne.

c CoMT£ Fabiano Val si Nota. »

De Mersanes écrivit, de son côté, ce billet au général P...

et Mon cher général,

c Vous recevrez une jolie petite fille de cinq à six ans, et vous la rendrez à sa mère la comtesse Hortensia, votre compatriote. Vous donnerez vos soins à ces deux anges jusqu'à midi .

a A midi, vous trouverez un prétexte quelconque

pour vous absenter, et vous partirez en poste pour Livourne, où je vous attends à la Locanda deVAquila- NerUy devant le canal, ce soir, à sept heures.

« Vous comprenez que si je vous écris de ce ton impérieux, c'est que la circonstance est plus impérieuse encore que ma lettre.

a Surtout, le plus grand secret ! ne montrez ee billet à personne !

€ Tout à vons de cœur. Ck)]f te de Mersanes. »

— Comte Fabiano, dit Anatole, vous le voyez, je fus mes dispositions en homme qui ajoute foi à tout/ ce que vous avez dit. Tant pis pour vous si vous avez, menti à la comtesse Hortensia ! Vous n'échapperez ni à la vengeance de la loi, ni à la mienne.

— Monsieur, dit Fabiano, je renonce de grand f œur aux droits sacrés que j'avais sur cette femme, en échange de l'inappréciable service à elle rendu par moi; je révèle même avec joie et sincérité l'asile où j'avais déposé son enfant, pourvu que vous me donu'aZ votre parole d'honneur d'ensevelir mes secrets dans la tombe qui recevra ce soir vous ou moi, après un duel à mort.

— Vous comprenez enfin l'horreur de votre position, comte Fabiano, et je vous en félicite. Vous tranchez de l'homme généreux; vous sentez qu'il vaut mieux aller à Livourne pour affronter un pistolet que pour ramer au bagne de cette ville. Eh bien ! je vous accepte tel que vous êtes, et je vous donne ma parole d^honneur de ne tirer d'autre vengeance que celle qui me viendra du jugement de Dieu.

— C'est bien 1 dit Fabiano de l'air d'un spadassin roit qui est sûr de son coup.

— Maintenant, dit de Mersanes, je veux bien vous donner une dernière explication. Vous avez prononcé le mot guet-apens : si je vous avais tendu un piège.

200 LA. CSOKTESSB HOET£NSU«

j'aurais paru devant vous armé ou suivi d'une escorte. Les six hommes du Bargello qoi vous ont épouvanté se seraient réellement présentés avec moi pour me prêter main-forte. J'étais seul et sans armes; vous voyez bien que le hasard m'a conduit ici^ et que je ne songeais pas à vous.

Fabiano fit un mouvement de tète et d'épaules qui signifiait : Tout cela m'importe fort peu 1

DeMersanes sonna plusieurs fois; mais Stanislas ne paraissait pas. Octavien^ fidèle à la consigne reçue, le retenait encore à l'extrémité d'une allée^ assez loin de la maison^ où Tappel de la sonnette n'arrivait pas.

— Oh ! s'écria Fabiano^ il me tarde de voir finir tout cela !

Et ouvrant brusquement la croisée^ il appela Stanislas d'une voix retentissante.

Octavien^ reconnaissant la voix de Fabiano^ poussa lui-même le domestique dans la direction de la maison.

De Mersanes garda toujours sa distance vis-à-vis da Fabiano; il observait son prisonnier^ toujours .prêt i s'élancer sur lui au moindre mouvement de rébellion,

Stanislas entra et fut étrangement surpris de trouver deux hommes dont les traits annonçaient une horrible agitation.

— Écoutez-moi bien , Stanislas^ lui dit Anatole ; vous donnerez cette lettre du comte Val di Nota, ici présent, à M. Octavien d'Oropeza, votre compagnon de cette nuit. Vous irez d'abord avec lui où il vous conduira. Ensuite, à votre retour de San-Miniato, vous irez à cette adresse chez le général comte PJ^*, et vous lui remettrez cette autre lettre. Cela fait, vous prendrez un calesslno, et vous viendrez ici pour conduire madame la comtesse chez le général, devant San-Spirito. Si M. Octavien d'Oropeza vous demande qui vous a donné tous ces ordres, vous répondrez que c'est l

lA GOHTXMB HORTSNSU. S 01

comte Fabiano Avez-vous bien compris?., je vais

"VOUS le répéter, vous le comprendrez mieux.

Le domestique se recueillit pour entendre la même chose une seconde fois... puis il hésita quelque temps et dit :

— Que votre seigneurie m'excuse; jé voudrais savoirs! madame la comtesse m'autorise à faire cette commission.

— Ah! c'est juste!., frappez à cette porte, et demandez si vous pouvez exécuter les ordres de M. de Mersanes.

' Stanislas entra chez la comtesse, échangea quelques mots avec elle, et reparut en disant, sur un ton de respect:

— J'obéis à monsieur le comte.

De Mersanes vit bientôt, à travers les lames des persiennes, Stanislas et Octavien s'acheminant vers San- Miniato.

Alors le jeune Français écrivit une courte lettre à la comtesse, et la laissa ouverte sur la table. Il écrivit aussi un court billet au général, et le cacheta pour l'emporter avec lui. Ce billet était ainsi conçu :

c Qier général,

c Si je suis tué, soyez Fange gardien visible de la comtesse Eartensia. U y a autour d'elle un démon I

c Comte Anatole. »

Après, il prit Fabiano sous le bras, et lui dit :

— Maintenant, monsieur, nous n'avons plus rien à faire ici. Sortons. Nous trouverons à Empoli un calessino qui nous conduira droit à Livourne.

— U est inutile, monsieur, dit Fabiano, que vous *ous cramponniez à moi, comme vous faites; je vous préviens que vous ne m'échapperez pas.

LA. GOMTESSS HOETEKSU.

— Excusez ce luxe de précaution^ monsieur; j'ad peur de vous échapper.

Ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent. Tout était dit. Il n'y eut plus, de part et d'autre^ qu'on silence menaçant et morne, comme celui qui se Hait dans Pair à l'approche d'un ouragan.

Les pensées qui roulèrent pendant sept heures dans la tète de Fabiano et - d'Anatole étaient bien difTérentes ; les unes avaient tous les rayons de l'espé» rance, les autres toutes les ténèbres du désespoir.

Ils descendirent à Livoume sur la place d'armes, et traversant la Grande-Rue, ils s'arrêtèrent davant la Quereia Reale.

Les marchands ambulants d'armes de tonte espèce abondent dans cette rue; ils forment, avec d'autres brocanteurs, le tiers de sa population. U fut facile à nos deux jeunes hommes de faire, sans être aperçus, leurs provisions de combat. Ensuite, ils arrêtèrent entre eux les conditions irrévocables de leur duel.

Octavien d'Oropeza fut exact comme un serviteur fidèle et bien payé.

<— Messieurs, dit de Mersanes à l'instant même où Octavien arrivait, je vais envoyer un domestique à VAquila-Neroy pour prévenir le comte P*** que je l'attends ici. Et vous, monsieur d'Oropeza, je vous prie de garder le silence sur tout ce que vous avez fait ce matin. Je ne veux rien savoir, rien.

Octavien regarda Fabiano qui fit un signe d'assentiment.

Le général polonais arriva ensuite, et tendit de loin les mains vers Anatole, comme pour lui demander par signes de quoi il s'agissait avant de le demander de vive voix. De Mersanes ne répondit qu'en mettant son index sur sa bouche; et dès qu'il put se faire entendre:

— - Général, lui dit-il, ne me dites rien, ne m'an-

lA coHTBSss hoetisnsia; 203

iioncez riea^ ne me demandez rien. J'exige de vous un service d'honneur, et un silence absolu... Général, prenez ce- billet cacheté; vous ne rouvrirez que demain, ou vous me le rendrez ce soir.

— C'est donc un duel? dit Octavien à Fabiano. Fabiano répondit oui par»iin signe de tête.

Octavien regarda de Mersanes d'un œil de commisération.

Le général mit la main sur sa bouche, et sembla dire en s'inclinant : Je vous obéis, mais je ne vous comprends pas.

De Mersanes reprit le bras de Fabiano, et ils suivirent à pied le chemin de Montenero. Le général et Octavien marchaient à quelque distance.

Au tomber du jour, ils arrivèrent devant Montenero, sur le bord de la mer. Le site était bien 'choisi, n n'y avait d'autres témoins d'une mort sanglante que les vieux arbres de la montagne, les rochers nus, le sable du rivage et les flots qui blanchissaient d'écume l'écueil lointain de la Gorgone.

De Mersanes prit affectueusement la main du général et lui dit :

— Vous voyez qu'il s'agit d'un duel. Vous êtes proscrit, et vous trouvez ici, sous la protection du grand-duc, une hospitalité tranquille; eh bien \ je suis forcé à vous demander le plus grand des services : il faut que le brave général polonais viole les saintes lois de l'hospitalité, car le duel est un crime en Toscane; mais il y a des nécessités mystérieuses et indestructibles qui obligent un militaire à ne reculer devant aucune considération, lorsque les armes de deux hommes d'honneur se croisent devant lui. J'ai choisi exprès un port de mer qui, chaque jour, envoie des vaisseaux à tous les pointp du globe, afin que cette nuit même, les acteurs ou les témoins de cette aflaira puissent quitter le sol toscan^ s'il le faut

t04 Ul COUTKSSS HORTENSIA.

Le général ferma les yeux^ inclina la tète^ étendit les bras horizontalement comme un homme qui accepte une loi malheureusement supérieure à tous les codes^ la loi des exigences d'honneur.

^ L'arme et les conditions sont réglées et acceptées par nous^ dit Anatole ; nous ne chargeons que deux pistolets, nous nous plaçons à vingt pas, et nous pouvons nous avancer jusqu'à six. Le dernier qui fera feu a le droit de décharger son arme i cette distance^ et quand il le voudra.

— C'est atroce ! dit le générai ! ce n'est pas mfime admissible!

— C'est irrévocable ! dit Anatole ; si nos témoins refusent, nous nous battrons sans eux.

— - J'ai accepté toutes les armes et toutes les conditions, dit Fabiano; je regarde toute modification à ce pacte comme une lâcheté. Je ne veux point d'un duel d'écolier; je veux le duel qui tue au premier coup. Comte Anatole, vous voyez maintenant si j'avais envie de vous échapper !

A ces mots, le Sicilien se mit à regarder, avec une attention calme, un brick, léger comme un oiseau, qui, les voiles tendues, glissait sur la dme des vagues :

— Voilà un brick de mon pays I dit-il en souriant ; c'est un oiseau de bon augure!

— Voilà les premières étoiles qui se lèvent ! dît Anatole; ce sont les miennes !

— Votre arme est chargée, dit le général à de Mersanes. C'est une bien triste chose que je fais là, mais je ne puis rien refuser à un Français.

Octavien donna l'autre arme à Fabiano qui la prit,, la caressa et lui sourit avec la joie d'Achille à Scyros.

Les deux combattants prirent leur poste, et armèrent leurs pistolets.

— Général, dit Fabiano, à vous le signal 1

Ik GOMTESSB UOETSirSUt' S05

— Général^ dit de Mersanes^ une Jeune fiUô a*t«ell6 été rendue ce matin à sa mère?

— Oui, répondit le générai.

Et le signal fut donné par lui.

Fabiano franchit quati:e pas en un seul et fit feu.

— Touché ! dit Anatole ; et il était déjà sur la dei> nière limite, si près de Fabiano, qu'Octayien détourna la tète pour ne pas voir assassiner son ami presqu'à bout portant.

— Cette jeune fille vous sauve la vie^ comte Fabiano ! s'écria de Mersanes.

Et il tira sa balle dans la mer.

Fabiano salua, et dit :

— Alors, messieurs, c'est au revoir.

— Non, monsieur, ce n'est pas au revoir, s'écria le général, vous allez quitter sur-le-champ la Toscane, car vous êtes dénoncé à Buon-Govemo, et la seule faveur que nous puissions vous accorder, c'est de protéger votre fuite ou votre départ.

Octavien, qui était l'homme des bonnes et des mauvaises actions, pansait la blessure d'Anatole; heureusement, elle était fort légère : la balle avait effleuré le sommet de l'épaule droite, sans affecter les mouvements du bras.

— Ah! comte de Mersanes ! dit Fabiano en s'avançant, c'est ainsi que vous tenez votre parole!., vous m'avez dénoncé !

— Il m'était plus facile de vous tuer que do vous dénoncer, dit Anatole; vous vous dénoncez vous* même, en mettant les villes en rumeur quand vous les traversez !

— Maintenant, comte de Mersanes, dit le général. Je puis vous dire que vous avez outrepassé les exigences les plus rigoureuses du devoir. Assez d'héroïsme, il y en a déjà trop. Prenez mon bras, salnei ces messieurs, et partons.

t06 là GoxTEssB jomtatsuu

— Je reste donc maître du champ de bataille, dit Fabiano à son ami.

— Comme le cadayre reste maître de son tom])eau, dit Octavien.

— Malédiction!

De Mersanes et le général étaient déjà bien loin.

Chemin faisant le général contait ainsi les aventures du matin à de Mersanes enivré de joie^ et ce récit guérissait sa blessure.

— Oui, mon cher comte, disait-il, Je ne reverrai jamais rien de pareil. Tous les élans de joie maternelle que le théâtre grimace ne peuvent vous donner une idée de cette scène dlntérieur à laquelle j'ai assisté, moi seul. Je connaissais depuis longtemps le courage héroïque de la comtesse Hortensia; je savais qu'elle pouvait supporter, sans fléchir, l'excès du bonheur ou de rinfortune. Aussi, je n'ai pas cru devoir prendre ces précautions méticiûeuses dont on se sert pour préparer les âmes faibles à im coup foudroyant. Lorsqu'elle est entrée chez moi, je tenais sa fiUe sur mes genoux, une enfant délicieuse, un ange avec des yeux noirs superbes et des cheveux à mille boucles; sa mère en miniature I le ciel doit s'être ouvert pour voir ce tableau. Hortensia n'a pas couru; elle s'est précipitée sur moi, avec toute la furie de l'amour maternel; sa chevelure s'est mêlée à celle de l'enfant; ses lèvres ont murmuré, sur la bouche de l'ange, des syllabes inouïes qui s'élançaient du cœur, des paroles ardentes que l'homme ne connaît pas, et qu'un séraphin souffle à l'oreille des mères. Je voyais étinceler des larmes sur des joues vermeilles, comme à l'aube les gouttes de rosée sur des fruits exquis; et mes larmes, alors, ont coulé aussi; et je les sens, à cette heure, tomber encore de mes yeux, comme elles tDmbent des vôtres, mon cher Anatole; car s'il est un spectacle à convier les auges et à les attendrir, c'est celui d'une mère qui

XJl COMTESSE HORTEirSIA, ^07

a pleuré son enfant, et qui le retrouve vivant dans ses bras.

Le comte de Mersanes fléchissait sons une émotion inconnue, et son corps brisé par une nuit et un jour pleins de secousses déchirantes demandait un peu de repos.

Il fallut donc faire une halte de quelques heures dans l'hôtellerie de Livoume, et, bien avant ?aube, un léger calessino emportait à Florence les deux amis.

De Mersanes voyait s^allonger devant lui cette route délicieuse qui semble promettre à tous quelque bonheur inattendu à son extrémité.

Une pensée d'amour s'épanouit avec délices sur ce chemin de fleurs et d'ombrages ; car l'amour n'est pas cette passion stupide et froide que l'ancien théâtre faisait beugler entre deux murs de carton peint ; il faut à cette passion divine un cadre d'azur et d'or, les rayonnements du ciel et de la mer, les horizons des collines et des campagnes : il faut que la création environne de ses splendeurs la femme aimée, comme SI elle seule recevait les caresses de tout ce qui chante et brille dans les tièdes régions, jardins de l'univers.

C'est bien sur la route de la mer à Florence que toutes les voix de l'air accompagnent la voix de celui qui passe avec une illusion au cœur. Les noms même des villages endormis au bord de l'eau sont pleins de grâce et d'harmonie ; les cloches des collines et les arbres de la vallée semblent dire ces noms à vos oreilles : c'est Viarello, Pian-di-Pisa, Cashina, Pontod'Ëra, Ëmpoli; on dirait que ce chemin scande lentement un vers de Virgile, et qu'il est bordé de ces jeunes arbres qui croissaient avec les amours. Le charme des paysages adoucit la fièvre du voyageur; la mer est déjà bien loin, et il croit encore entendre ses vagues, lorsque s'élèvent devant lui les deux monuments qui écrivent le nom de Florence dans le ciel : le campa*

SOS là, COMTESSE HOBTENSU.

nile de marbre^ et le dAme de Sainte-Marie- des* Fleurs.

Le comte de Mersanes traversa la Tille comme mi éclair^ franchit l'Ârno sur le pont de la Trinité^ courut à San-Spirito^ et monta d'un bond l'escalier du ciel.

Une porte s'ouvrit... La Madone délia Seggioh qui se réjouit de son enfant^ à la galerie de Pitti^ n'ef ;t que Fonibre du soleil qui éblouit alors les yeux du jeune homme; il tomba aux pieds du groupe divin^ et dans la silencieuse extase de son adoration^ il sentit une main bien connue^ serrant la sienne^ et une caresse enfantine effleurant ses cheveux... Si la vie était toujours ce moment^ la vie serait quelque chose !

Quand Anatole se releva^ une voix douce comme un écho du ciel lui avait donnée pour la première fois^ un nom qui annonçait que l'amitié prenait un caractère plus tendre^ et que l'espoir avait quelquefois raison d'espérer.

Florence^ qui garde tant de gracieux souvenirs d'amour dans ses larges dômes de marbre^ se iapi)ellera aussi la fête nuptiale qui fut célébrée^ quelques mois après ces événements, à Santa-Maria-Novella, devant la madone de Cimabuê.

Le comte de Mersanes recevait au pied des autels la main de la belle Française de Varsovie ; et, i côté des époux, on admirait avec une émotion de larmes une jeune fille habillée comme l'ange de Fiesole, peint sur les murs de la chapelle voisine, la chapelle des Rucellaï; et l'on se racontait dans la foule les douleurs de la mère, la résurrection de l'enfant, et le nouveau miiracle de la Madone du premier artiste florentin.

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