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Mémoires du comte de Sérjur, t. III

Ségur, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, avait expédié un courrier au comte de Montmorin pour obtenir des instructions. La Prusse et l'Angleterre avaient fait jaillir les premières étincelles de ce feu qui pouvait embraser le monde. Sous l'influence prédominante du premier ministre, le comîe de Montmorin n'avait pas pris de parti et s'était borné à prescrire une réserve qui n'était que de la faiblesse.

Mais ce fut en Hollande que la politique française subit la plus grave humiliation.

La république des Provinces-Unies se trouvait agitée de troubles intérieurs. Depuis la paix de 1783, les états généraux, en lutte ouverte avec le stathouder héréditaire, le prince d'Orange, s'appuyaient sur la France. Dans une contestation survenue entre l'empereur Joseph et la Hollande, notre intervention avait été souveraine; le cabinet de Versailles avait même consenti à payer une indemnité. Un traité d'alliance et de garantie mutuelle des droits des neutres vis-à-vis de l'Angleterre avait encore resserré depuis nos liens d'amitié avec les Provinces-Unies. Le stathouder en était exaspéré. La mort du grand Frédéric changea subitement la face des choses. La princesse d'Orange

WILIOTHfCA Ott«*lone»«

clail la sœur du nouveau roi de Prusse, Frédéric- Guillaume; la conciliation avec les états généraux devint impossible. Les patriotes, commandés par d'Averhoot, le 9 mai 1787, battirent les troupes du prince d'Orange. Le stathouder fut forcé de quitter sa résidence; les états déclarèrent l'union rompue. Au moment où les esprits étaient le plus animés, la princesse partit de Loo pour se rendre à la Haye. Arrêtée par un poste militaire, on ne lui permit pas de continuer sa route, elle se plaignit avec emportement et demanda à son frère une réparation éclatante. Le roi de Prusse fit avancer vingt mille hommes, sous les ordres du duc de Brunswick. Le comte de Montmorin, stimulé par les patriotes hollandais, promit qu'un corps d'armée de vingt mille Français allait être réuni à Givet. La seule présence d'un camp sur notre frontière eût décidé Frédéric-Guillaume à négocier. L'archevêque de Sens ne voulut jamais consentir a créer des ressources pour cette démonstration militaire; le ministre de la guerre, le maréchal de Ségur, se refusa alors à prendre des mesures insuffisantes; les troupes prussiennes n'hésitèrent plus à entrer sur le territoire des Provinces-Unies. Le duc de Brunswick à dit lui-même, depuis son expédition,

que, s'il y avait eu quelques tentes à Givet, il n'aurait pas continué sa marche. Le roi de Prusse ne voulait pas, dans l'intérêt seul de sa sœur, s'engager avec la France dans une guerre dont la maison d'Autriche n'aurait que trop profité.

Cependant l'Angleterre avait armé en même temps que la Prusse. La cour de Versailles donna enfin des ordres pour mettre en mer une escadre. Montmorin entama une alliance avec la Russie, l'Autriche et l'Espagne. Au grand étonnement de l'Europe, surprise de notre hésitation, l'archevêque de Sens proposa au cahinet anglais de signer une convention de désarmement. Cette convention enleva tout à la fois au gouvernement français l'estime de ses rivaux et la confiance de ses alliés. Le projet de quadruple alliance, qui eût peut-être sauvé la Pologne, fut pour toujours entravé; un secrétaire du comte Oxenstiern en avait trahi le secret, et le comte de Ségur, notre ambassadeur en Russie, fut réprimandé pour avoir hâté les négociations, c'est-à-dire pour avoir failli réussir. L'empereur Joseph II avait bien raison d'écrire à ce moment : « La France vient de tomber ; je doute qu'elle se relève. * Le comte de Monlmorin n'avait donc pas eu à se louer du cardinal de Brienne.

La rentrée de Necker aux affaires, en donnant à Montmorin plus d'indépendance dans le cabinet, allait-elle lui porter bonheur? L'heure arrivait où l'ancienn2 diplomatie française, fondée sur l'exécution du pacte de famille, devait faire place à la nouvelle politique révolutionnaire. À la veille du jour où Tune des plus grandes époques de l'ordre social s'ouvrit, on n'avait encore aucune idée précise sur ce que l'on ferait. Ceux qui exerçaient le pouvoir, à commencer par le roi, s'ils continuaient à parler en maîtres, obéissaient, en réalité, à la puissance invincible de l'opinion publique. Les possesseurs de privilèges étaient les premiers à s'excuser des avantages dont ils jouissaient. En voulant les conserver, ils prétendaient à l'honneur d'y être indifférents. Les abus n'étaient pas récents ; ce qui l'était, c'était l'impression qu'ils faisaient naître. S'il est vrai que le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement soit celui où il commence à se réformer, il était impossible de ne pas voir que la nation marchait à un rapide dénouement. Le trésor était à sec, les parlements en exil, toutes les provinces agitées, la disette menaçante, les états généraux promis solennellement et sans relard, Paris inondé d'un débordement de

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pamphlets et s'habituant déjà à ne plus travailler et à vivre dehors.

Nous ne voulons raconter les événements que dans la mesure où Montmorin y prit part. La vie de madame deBeaumonl fut, dans ces dramatiques années, tellement mêlée à celle de son père, qu'on ne peut passer son ministère sous silence. Nous devons, pour mieux comprendre pourquoi sa fille avait si peu d'attaches à la vie, faire connaître cette série d'infortunes qui permettait à madame de Staël de dire que la famille de Niobé n'avait pas été plus cruellement frappée.

in

Necker, dans sa retraite, voulant justifier sa conduite depuis les états généraux, déclarait qu'il cédait à un mouvement de véritable peine. Il fallait, pour le soulager, qu'il associât à tous les soins, à tous les ménagements rendus nécessaires par les événements de chaque jour, un homme dont il ne s'était jamais séparé depuis son retour aux affaires et depuis qu'il avait connu son excellent esprit, la fidélité de son caractère, un ami nouveau pour lui, mais très ancien par le rapport des sentiments

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Monlmorin, ce ministre-citoyen, comme il l'appelle. « Que n'avons-nous pas fait ensemble, ajoute iNecker1, pour assurer les fondements d'une liberté sage, pour les défendre tantôt contre les orages qui les menaçaient, tantôt contre les exagérations qui en affaiblissaient la base et dont nous prévoyions les dangers ! Nous excusions ou plutôt nous adoucissions auprès du roi les actions, tes procédés et les manières dont il pouvait avoir à se | plaindre, et, près des députés, à l'Assemblée nationale, nous tenions le langage qui pouvait calmer leur défiance et ramener les plus ardents à des opinions modérées. »

Montmorin était, en effet, le seul qui connût la pensée de Necker. Aussi le suivit-il dans toutes les résolutions importantes qui précédèrent la convocation de la Constituante, opinant comme lui dans le conseil et cherchant à l'excuser de cette infatua- j lion qu'apporte aux plus honnêtes une immense popularité. Ils vivaient tous les deux au jour le jour, croyant, en présence de ce grand inconnu, à la i soumission et à la reconnaissance. Quels projets I avaient-ils arrêtés? Quel plan s'élaient-ils décidés I à accepter ? On est confondu, en allant aux sources,

!. Œuvre* >lc Necker, t. IV, p. 79.

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de voir combien peu de consistance politique révè- I Mit les actes préparatoires. Tous les avant-coureurs de la Révolution annonçaient cependant la nécessité de transiger avec l'esprit des temps nouveaux. Madame de Beaumont, très au fait par ses abondantes 1 «tares de tous les pamphlets et brochures, écrivait pour son père des résumés qu'elle plaçait sous ses yeux. C'est ainsi que, lors de l'établissement i!os assemblées provinciales par l'archevêque de Sens, Montmorin, plus éclairé, avait décidé que le nombre des députés du tiers serait égal à celui des deux ordres réunis et que le vote aurait lieu par

' tête.

Les avertissements ne manquèrent pas, par d'au-

tres côtés, aux ministres. Malouet, intendant de la

marine, s'élant lié avec Montmorin, lorsqu'à son

; retour de l'ambassade d'Espagne, il avait passé à

i Toulon, vint lui développer ses idées. Tout devait être prévu et combiné avant l'ouverture des états

I généraux; il fallait déterminer ce qui pouvait ; être abandonné sans danger et faire largement la pari des besoins et des vœux. On devait ensuite se disposer à défendre même par la force tout ce que la violence des factions voudrait attaquer. Ce n'étaient pas les résistances des deux premiers ordres

que Malouet, avec sa conscience élevée et purs, craignait alors le plus, c'était l'exagération des prétentions des communes. Montmorin, au contraire, tenait plus de compte du mauvais vouloir du clergé et de la noblesse. Une fois élu à Riom, Malouet, fort mécontent de l'état des esprits, était revenu à Paris; il avait de nouveau communiqué toutes ses réflexions à Nccker et à Montmorin ; il voulait qu'on fit au plus vite le dépouillement des cahiers et que la majorité des vœux fût considérée comme un fait acquis.

Pour bien connaître l'opposition à laquelle se heurtaient dans le conseil ces opinions si raisonnables, il faut se mettre sous les yeux le mémoire ! autographe de M. de Barenlin, le garde des sceaux. La forme de la convocation et l'époque de la tenue des états avaient été l'objet devant le roi et la reine d'une discussion passionnée. Montmorin qualifiait la double représentation du tiers, de justice rigoureuse et faisait ressortir la disproportion immense de population et d'intérêts entre les deux premiers ordres et le troisième. Aidés par leurs collègues, MM. de la Luzerne et de Saint-Priest, Neckeret Montmorin l'emportèrent. Lorsque, peu de jours après, le conseil eut à déterminer le lieu

de réunion des états, Necker voulait que ce fût à Paris, où il croyait conserver l'influence de sa popularité. Monlmorin écoutait; le roi ne disait rien; on parlait de Tours, de Blois, d'Orléans, de Cambrai : même silence du roi. Pensant qu'un déplacement éloigné le contrarierait, la majorité se rabattit sur Gompiègne; puis Montmorin, se reprochant sa complaisance, indiqua Saint-Germain; alors Louis XVI prit la parole : « Ce ne peut être que Versailles, dit-il, à cause des chasses. »

Les esprits clairvoyants s'inquiétaient de cette insuffisance de vues. Quinze jours avant l'ouver- | ture de l'assemblée, Malouet avait eu une dernière explication avec Montmorin en présence d'un des prélats les plus instruits, Guillaume de la Luzerne, évêque de Langres. La conversation s'engagea à l'occasion d'un article fort remarqué du cahier du • baillage de Riom. Malouet avait fait voter la résolution de n'attribuer aux états que le droit de consentir et de sanctionner les lois et les impôts. Il i) laissait l'initiative à la couronne, et il voulait que rsile ministère en Ht le point de départ de sa poli- , tique. Mai?, comme les deux premiers ordres en majorité étaient contraires, l'évèque de Langres, s'einparantde la difficulté avec sa vivacité modeste,

it»8 LA COMTESSE PAULINE DE BKÀOMONT.

proposa l'expédient de réduire les trois ordres à deux. C'était rétablissement d'une chambre haute et le choix d'une constitution anglaise.

Telles étaient les visées de Montmorin. Pourquoi ne fit-il pas prendre au roi immédiatement cette résolution? C'est qu'il pensait avec Necker quun tel changement devait être concerté avec les députés de la nation. On n'a pas oublié ce qu'il advint quand la proposition fut présentée. Montmorin eut à défendre les principes du gouvernement anglais successivement contre le roi, les nobles et les députés du tiers. Louis XVI, avec son honnêteté indéniable, malgré quelques pas dans l'imitation de la royauté constitutionneile, subit l'influence de la seuJepersonne qu'il aimât, de Marie- Anloinelle, et resta au fond le roi d'avant 89. La haute noblesse, les Montmorency, les Gramont, les Grillon, les Montmorin et quelques autres familles patriciennes savaient, au contraire, qu'on ne peut déchirer l'histoire où leurs noms et leurs services étaient à jamais gravés; cette aristocratie peu nombreuse acceptait une pairie héréditaire; mais la foule des gentilshommes de second ordre, ano-i blis de la veille, soit par des lettres patentes, soNt par des charges vénales, tenait surtout à s'a<so«:ici

aux privilèges des anciens gentilshommes. La vanilé des gens de cette classe s'exerçait bruyamment sur ceux qu'ils appelaient leurs inférieurs, c'est-àdire la nation, et ils furent bien plus intraitables que les grands seigneurs ; avec une seconde chambre où elle n'aurait pas eu la première place, la petite noblesse provinciale se crut en danger de perdre des distinctions qui ne faisaient qu'exciter les haines et les jalousies. Elle mit une obstination inouïe à repousser tout emprunt à la constitution britannique et elle versa dans cette théorie encore aujourd'hui à la mode et si dangereuse, avec ses apparences de profondeur, que de l'excès du mal sortirait le bien. Quant aux députés du côté gauche, irrités contre les privilégiés qui se séparaient constamment d'eux, redoutant le retour d'influences qu'ils avaient détruites avec une extrême énergie, voyant dans l'hérédité de la pairie une atteinte à la souveraineté du peuple, pleins de dédain, comme ce qui est jeune, pour l'expérience, pour le passé, et les idées étrangères, ils poursuivaient le rêve d'une royauté ancienne superposée à une démocratie illimitée.

Cependant les états généraux s'étaient réunis. La veille de l'ouverture de la séance solennelle, les

douze cents députés se rendaient en procession à l'église Saint-Louis ; la comtesse de Monlmorin et sa fille madame de Beaumonl étaient placées aune fenêtre près de madame de Staël. L'ardente fille de Necker se livrait tout haut aux plus vives espérances en voyant pour la première fois en France les représentants de ses volontés. Madame de Montmorin l'interrompit avec un ton qui lui fit quelque effet : « Vous avez fort de vous réjouir; il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » On eût dit que la malheureuse mère pressentait les infortunes sans nombre qui devaient l'accabler.

Du 5 mai au 5 octobre, durant ces cinq mois où l'Assemblée devint maîtresse du sort du pays, Montmorin se rapproche un peu de Mounier, et de plus en plus se mêle à la politique intérieure. 11 s'efforçait de pallier les fautes de Xecker, et se créait, par la sûreté de son commerce avec lui, des ennemis irréconciliables au sein de l'entourage du roi, de la reine et des princes.

Bertrand de Molleville et Alexandre Lamelh racontent que, pendant la lutte entre les communes et les privilégiés sur la vérification des pouvoirs et à la veille du jour où le tiers état s'érigea enfin en

assemblée nationale, Montmorin reçut des mémoires proposant la dissolution. 11 résista à ses amis eux-mêmes et, dans toutes ces questions deprincipes débattus entre la noblesse et le tiers, il soutint les projets libéraux, contre M. de Barentin, garde des sceaux, contre M. de Puységur, ministre de la guerre, et contre M. Villedeuil, ministre de l'intérieur. Dans une des séances du cabinet où les princes assistaient, le comte d'Artois ayant émis l'avis qu'aux nobles seuls appartenaient les -grades militaires : « Les emplois ne sont pas des charges, répondit Montmorin; on les mérite en s'acquittant bien de ses devoirs, et ils doivent être confiés aux plus capables, sans distinction de naissance. » L'avis, combattu non moins vivement par le comte de Saint-Priest, fut écarté. La démocratie, à partir de ce jour, entra dans l'armée française. Le père de madame de Beaumont, malgré l'ancienneté de son nom, n'était donc d'aucune façon un homme d'ancien régime.

Lorsque arrivèrent la célèbre séance royale du 2,j juin et l'avortement complet et irrémédiable des projets de Necker, le comte de Montmorin avait risqué sa position à la cour. Le mémoire de M. de Barentin, dans ses attaques presque injurieuses

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conlre son collègue, ne laisse pas de doute. Necker avait préparé, depuis un mois, une déclaration presque mot pour mot semblable à celle qui fut donnée par Louis XVIII, à Saint-Ouen, vingt-cinq années plus tard. Mais la délibération du 17 juin par laquelle le tiers état s'appelait désormais l'assemblée nationale et l'immortelle séance du Jeu de Paume avaient paru au comte d'Artois des actes essentiels à réprimer. A l'heure du conseil dans lequel les concessions libérale? devaient être arrêtées, un billet de la reine engagea le roi à sortir; h délibération fut renvoyée au jour suivant. Deux magistrats furent admis exceptionnellement à la discussion, ainsi que les deux princes frères de Louis XVI. Montmorin vint avec ardeur au secours de Necker, dont les projets étaient ainsi modifiés; il insista sur la droiture de ses vues, il invoqua l'ancienneté de son attachement pour le roi, le suppliant de se résigner à la constitution anglaise. La majorité refusa de condescendre à ses conseils. Necker alors ne voulut pas se rendre à l'Assemblée et offrit sa démission. La séance royale, loin d'atteindre le but qu'on se proposait, ne fut que l'occasion d'un nouveau triomphe pour le tiers étal.. Montmorin s'entremit

au nom du salut de la monarchie, et, au grand mécontentement des courtisans, persuada au roi que la sûreté de sa personne était attachée à ce que Necker restât encore ministre1.

Dans les premiers jours de juillet, la cour se crut en mesure de contenir le mouvement populaire cl. (Tintimider l'Assemblée. Le roi, à l'issue du conseil, prit à part M. de la Luzerne et le chargea d'aller porter à Necker une lettre qui lui ordonnait de quitter la France. Il lui recommandait seulement de cacher à tout le monde son départ. Le lendemain, Montmorin recevait, de son côté, un billet de Louis XY1, lui annonçant qu'il jugeait à propos de l'éloigner et qu'il pourvoirait plus tard cà ses besoins en récompense de ses services. M. de Breteuil, incapable de comprendre autre chose que le gouvernement des lettres de cachet, devenait premier ministre; M. le duc de Lavauguyon acceptait le portefeuille des affaires étrangères. Deux jours ^près ce coup d'État, la Bastille était prise; le roi jvenait à Paris, arborait la cocarde nationale et rappelait les ministres qu'il avait congédiés. Necker, ■n rentrant, rencontrait à Bàle madame de Poli-

I 1. Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Sainl- Piicst.

gnac et sa famille, partant pour l'émigration ; Montmorin, qui connaissait à fond Necker, fut étonné de son abnégation.

L'essai d'une monarchie constitutionnelle démocratique allait, pour quelques mois, succéder à l'essai de monarchie anglaise.

La Fayette, dont l'esprit était pareil à celui d'un Américain des États-Unis et qui soutenait la monarchie par devoir plus que par goût, fut le personnage important de cette seconde période. Envoyé par la noblesse d'Auvergne à la Constituante, compatriote de Montmorin, La Fayette l'avait connu à Madrid, au retour de la guerre d'Amérique. Leur amitié se noua plus solidement, lorsque, devenu chef des gardes nationales, il eut, en réalité, le commandement de toute la force armée. Montmorin crut un instant qu'avec son appui il pourrait encore sauver la royauté. Il voulut à tel point s'assurer de ui au profit de la famille royale, qu'il lui avait offert d'être connétable ou lieutenant général du royaume. La Fayette avait refusé. Montmorin se fia à sa loyauté et ne s'en repentit jamais ; mais il

fut déçu dans son espoir en la valeur politique de l'homme, quand il eut, à combiner avec lui l'organisation d'un plan intérieur pouvant à la fois servir à réprimer les clubs et à relever l'autorité constitutionnelle de Louis XVI.

La Fayette avait été consulté par Monlmorin pour compléter le ministère. L'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, devint garde des sceaux; le comte de la Tour du Pin, ministre de la guerre; M. de la Luzerne reprit le département de la marine ; le maréchal de Beauvau fut appelé au conseil sans portefeuille. Necker, qui présidait, n'avait plus foi au succès de sa cause et il ne pouvait désormais se llatter de la confiance du roi, pas plus que de celle de l'Assemblée.

En reprenant son poste aux affaires étrangères, le comte de Monlmorin comprenait aussi que l'ancienne politique de la maison de Bourbon était finie. Peut-on vraiment lui reprocher de n'avoir pas entrepris, au nom de la France, une expédition dans l'extrême Orient, lorsque le fils du roi de Cochinchinc était venu, quelque temps auparavant, avec l'évêque, son gouverneur, solliciter des secours contre l'usurpateur qui avait détrôné son père? Alors même qu'on eût envoyé les trois fré-

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gales et les douze cenls soldais qu'il demandait, i roit-on que les circonstances permissent, dans ces années 1789 et 1790, d'étendre l'influence française dans ces lointaines régions1? Sans cesse exposé aux attaques d'une assemblée qui, de jour en jour, par la création des comités, concentrait en elle non seulement la politique, mais encore l'administration, Monlmorin croyait devoir se borner à soutenir les liaisons établies et à sauver au dehors la considération de la France. Il n'était ni un aventureux, ni un homme de génie: toutes les négocialions traitées personnellement par lui, avant la double politique du roi, consistent dans un traité de commerce avec la ville de Hambourg, dans le renouvellement des traités de paix avec la régence d'Alger, dans la confirmation de quelques arrangements avec quelques rajahs de l'Inde, dans une convention commerciale avec la petite république de Mulhouse et dans deux conventions avec l'Angleterre à la suite des événements de Hollande dont nous avons parlé.

Nos relations extérieures allaient devenir inquiétantes à mesure que la Révolution se développerait ;

1. Bacliaumont, XXX.IV; Flassan, HUtoire générale de la Diplomatie française.

l'influence de l'étranger se faisait déjà reconnaître dans les agitations occasionnées par la crise des subsistances. La Fayette avait dénoncé ces intrigues. Une lettre à Montraorin, de Dorcet, l'ambassadeur d'Angleterre, qui désavouait toute inculpation de ce genre et ses instances pour que cette lettre fût communiquée à l'Assemblée, contrairement aux formes diplomatiques, tout cela en disait assez. Depuis que la France avait aidé à la délivrance de l'Amérique, l'Angleterre avait repris contre nous ses vieilles haines; elle avait souri cependant à notre révolution, s'imaginant alors que nous courions après l'imitation de ce qu'elle avait fait au xvn° siècle.

Quoi qu'il en fût, elle n'avait pas voulu profiter du complot de Brest et elle l'avait révélé à Montmorin. On s'attachait des deux côtés à éviter tout sujet de rupture; l'Assemblée applaudit la lettre de Dorcet et la consigna au procès -verbal. (Séances des 22 et 23 juillet.) Une ère nouvelle allait s'ouvrir dans l'étonnante histoire que nous étudions : les journées des 5 et 6 octobre avaient lieu.

Déterminé par La Fayette, avec qui il avait eu une longue conférence pendant que les colonnes

parisiennes marchaient sur Versailles, Montmorin avait conseillé au roi de venir habiter Paris. On n'avait pas encore perdu l'illusion de croire à la durée de l'enthousiasme populairepour la personne de Louis XVI1. Qui, ce jour-là, comprenait, que, dès ce moment, il n'y aurait plus, à proprement parler, de gouvernement monarchique? Montmorin, comme La Fayette, pensait que le péril le plus ur- i gent était le duc d'Orléans. Le 6 octobre, La I Fayette lui avait demandé un rendez-vous chez une femme de beaucoup d'esprit, dans la société de 1 laquelle ils s'étaient rencontrés souvent, madame la marquise de Goigny. Là, après une conversation j que Mirabeau appelait très impérieuse d'une part et très résignée de l'autre, il fut résolu que le duc ; d'Orléans partirait pour Londres avec une mission donnée par Montmorin pour justifier le départ.

En éloignant Philippe-Égalité, les deux amis s'étaient mis d'accord pour écarter ce qu'ils pensaient être le danger le plus immédiat.

La mission du duc d'Orléans près du roi d'Angleterre est intéressante à étudier. La correspondance échangée avec Montmorin témoigne d'une rare intelligence et révèle une sagacité véritable de la part

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