Mémoires de La Fayette, t. II, p
d'un prince que sa haine pour Marie-Antoinette allait absorber et dévorer. Montmorin lui avait remis comme instruction de savoir si l'intention de Georges III était de demeurer, en tout état de cause, spectateur passif de nos divisions, ou d'en tirer avantage en provoquant la guerre1. Le voyage du prince avait un autre objet : une fermentation extrême régnait en Belgique. 11 s'agissait de pressentir les dispositions du cabinet de Saint-James pour le cas où les Belges essayeraient de se soustraire à l'autorité de l'empereur.
Comme le frère de M. de la Luzerne était ambassadeur en titre près la cour d'Angleterre, M. le duc d'Orléans devait d'abord le voir et lui confier le but de sa mission. Il s'en acquitta, en effet, avec autant d'exactitude que de pénétration. Très dévoué à l'alliance anglaise, partisan, alors que l'idée n'était pas encore mûre, d'un traité de commerce fondé sur le libre échange, \ivant dans l'intimité du prince de Galles et bien renseigné par lui sur la politique étrangère, le duc d'Orléans aurait pu, dans d'autres circonstances, rendre d'éclatants services. Mais sa situation vis-à-vis du représentant
1. Correspondance de Louis-Philippe d'Orléans avec Montmorin, publiée p.ir L. Cil. Paris, 180'.
officiel de son pays auprès du roi George ne tarda pas à devenir fausse. Il écrivait le 6 mars 1790 a ses amis MM. de Liancourt et Biron : « Je crois que la manière dont je pourrais être le plus utile ici serait ou que M. de la Luzerne fût employé ailleurs ou eût un congé, et que je restasse à la tête des né- !. • iations, soit que j'eusse ou que je n'eusse pas le litre d'ambassadeur, avec un chargé d'affaires autre que M. de Barthélémy, qui me serait subordonné, et qui opérerait dans les mêmes vues et les mêmes principes que moi. » Le comte de Montmorin résistait absolument à cette combinaison; il avait bien voulu se prêter à un éloignement du duc; mais il se refusait à lui accorder sa confiance et à déplacer M. de la Luzerne.
Les trames qui se nouaient et se dénouaient à Paris autour de son nom vinrent ajouter à la difficulté du séjour du duc d'Orléans à Londres. Un de ses intimes, le baron de Menou, avait été appelé au nom du roi dans le cabinet de Montmorin. Il lui reprochait d'avoir,dans une correspondance rendue publique en Angleterre, parlé de la banqueroute comme inévitable. Le duc d'Orléans, instruit de celte nouvelle par M. de la Touche, protesta énergiquement, demanda une enquête et parvint à
faire agréer ses justifications. II insistait également pour que ses pouvoirs fussent confirmés et étendus. « Le moyen le plus sûr et le plus noble, pour Monseigneur, de détruire jusqu'à l'apparence des calomnies dont il se plaint, lui écrivait Monlmorin le ol mai 1700, c'est de rendre son séjour à Londres utile à la nation et au roi. M. de la Luzerne se trouvera trop heureux que Monseigneur veuille bien lui donner ses conseils et l'aider de ses moyens et l'on peut se réposer sur son honnêteté du soin de publier les services que Monseigneur aura rendus. »
M. de la Luzerne n'était pas aussi bien disposé que le croyait le ministre des affaires étrangères; en relations confidentielles avec La Fayette, notre ambassadeur le tenait au courant des moindres faits et gestes du duc d'Orléans et de madame de Bufîon, qui l'avait suivi en Angleterre, a Le duc d'Orléans n'est guère plus heureux avec les Anglais qu'avec les Français. On le regarde comme ayant déserté son parti, ce qui est dans ce pays-ci un crime capital et dont on lui sait extrêmement mauvais gré. Il se borne donc à la société de son ami le prince de Galles, de quelques complaisants et de madame deB... Il ne me paraît pas, cependant, désireux du
tout de retourner en France. Je vous assure, mon cher marquis, que je surveillerai de près ses démarches et qu'il ne sortira pas sans que vous en soyez prévenu. » M. de la Luzerne se trompait, le duc d'Orléans était pressé de retourner à Paris. Le 55 juin 1790, il écrivait à Montmorin qu'il se disposait à partir. La Fayette, instruit de son désir de retour, lui envoyait sur-le-champ un aide de camp, M. de Boinviile, le conjurant, pour éviter des troubles, de rester éloigné. Le duc d'Orléans ne voulut pas entendre raison ; il adressa à l'Assemblée nationale une note par laquelle il déclarait urgent le devoir d'aller reprendre ses fonctions de député et reconnaissait que son séjour en Angleterre n'était plus dans le cas d'être utile aux intérêts de la nation. La Fayette eut beau dire à l'Assemblée que les mêmes raisons qui avaient déterminé le duc d'Orléans à accepter une mission pouvaient encore subsister, celui-ci débarquait à Calais et assistait au club des Jacobins, le jour anniversaire de la prise de la Bastille. 11 avait pourtant vu clair durant cet éloignement volontaire d'une année, et il avait spécialement signalé avec discernement deux incidents qui faillirent troubler prématurément, dans cette année 1790, la naix de l'Europe :
l'un était la révolution avortée des Pays-Bas, et l'autre la querelle suscitée à l'Espagne par l'Angleterre à propos de la saisie de quelques navires marchands par le vice-roi du Mexique.
Si les premiers événements de la Révolution avaient été considérés sans effroi par les cours étrangères, c'est que notre caractère de légèreté nationale rassurait; on traitait assez gaiement nos nouvelles libertés. Un théâtre de Londres s'était même permis de jouer une parodie de la Constituante. On voyait sur la scène le président, armé d'une grosse cloche, occupé à faire taire les orateurs, qui parlaient tous à la fois. Mais les événements du 6 octobre, les décrets rendus depuis le départ de Versailles, avaient révélé une vigueur et des passions inattendues. Les royautés européennes commençaient à être inquiètes et à redouter la propagande des idées françaises.
Une révolution avait éclaté dans le Brabant ; elle était essentiellement nobiliaire et aristocratique. Un manifeste du 24 octobre 4789, signé Vanderhoot, déclarait que Joseph 11 avait violé les articles 3 et 5 du pacte fondamental en démolissant les fortifications, en supprimant arbitrairement plusieurs monastères et des confréries. Vainement l'aristo-
Itl LA COMTESSE PAULINE DE BEAU MONT.
cratie brabançonne s'était adressée à l'Assemblée nationale et au roi et avait, essayé de l'entraîner dans des mesures qui auraient pu amenerla guerre; La Fayette, tout-puissant, avait vainement tenté de créer un parti populaire dans le congrès belge; il avait envoyé M. de Sémonville et un intrigant de premier ordre, Dumouriez, pour voir si réellement un concert pouvait être établi entre les deux mouvements. Les négociateurs avaient échoué. Montniorin ne voulait pas rompre avec la cour d'Autriche, au moment surtout où Léopold II venait de prendre la couronne. L'Assemblée nationale avait approuvé cette politique en renvoyant au roi, sans les ouvrir, les lettres qu'elle avait reçues des agents plénipotentiaires des populations révoltées. Rassuré de ce côté, l'empereur, après avoir obtenu par la convention de Reichenbach l'assentiment des cabinets de Londres et de Berlin, avait fait marcher, sous les ordres de Bender, 40,000 hommes de troupes autrichiennes. Les Pays-Bas étaient retombés sous le joug. L'insurrection n'avait eu qu'un effet chez nous, c'était de donner le jour à un journal célèbre, les Révolutions de France et de Brabant, qui s'attacha commeun brûlot aux flancs deMontmorin. Le jeune CamilleDesmoulins le rédigeait, etil fut avec Brissot
LA COMTESSE PAULINE DE liEAUMONT. 125
le plus implacable ennemi du père de madame de Beaumont.
Mais le conflit entre l'Espagne et l'Angleterre devait être, pour la cause de la monarchie constitutionnelle, l'occasion d'un échec irréparable. Irrité de l'outrage fait à l'honneur du pavillon britannique, le cabinet avait demandé réparation à la cour de Madrid. L'Angleterre se montrait d'autant plus susceptible qu'elle n'était pas fâchée de trouver un prétexte pour se mettre en mesure d'exercer son influence sur les événements. Le pamphlet de Eurke avait paru et avait semé l'effroi dans les âmes. Un armement considérable fut ordonné dans les ports anglais. L'Espagne, de son côté, réclamait de la France l'exécution du pacte de famille, la base alors de toule notre politique extérieure1. Par une lettre au président, dès le mois de mai 4790, Montmorin avait fait connaître à l'Assemblée nationale les motifs qui rendaient nécessaire l'équipement de quatorze vaisseaux de ligne. L'Angleterre avait augmenté ses forces dans une telle proportion et avec une si fiévreuse activité, que, dans une autre lettre du 1er août, il crut prudent de
t, Archives nationales, cote K (n° 1340); Mémoires de Ferrières,
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demander de nouveaux subsides extraordinaires.
La question du droit de paix et de guerre était en ce temps-là agitée dans toutes les têtes. Il suffisait d'un motif pour mettre en jeu les revendications. Lorsque Alexandre Lameth crut voir de graves inconvénients à décider sur un cas particulier une thèse d'attribution constitutionnelle, il ne fut même pas écouté. La lice était ouverte. Qui n'a lu les harangues enflammées qui passionnèrent Paris pendant huit jours! La tribune était devenue le champ de bataille où semblait devoir se décider la cause de la Révolution. A la solution théorique d'un principe on attachait de port et d'autre, avec une égale ardeur, le triomphe ou le renversement de la Constitution. L'intérêt immédiat avait disparu devant l'abaissement de la monarchie.
Madame de Beaumont, qui avait rencontré Morellet chez les Trudaine, avait tenté de tirer de sa plume un secours. Dès les premiers mois de 80, dans une lettre au maréchal de Beauvau, publiée dans le Mercure, l'abbé Morellet, avec un remarquable bon sens, avait répondu à des publicistes superficiels, osant affirmer qu'il n'y avait dans la constitution anglaise ni liberté personnelle, ni tolérance religieuse, ni liberté de la presse, et que la
nation obéissait aux volontés arbitraires d'un parlement oligarchique et corrompu. La fille de M. de Monlmorin eût voulu qu'une brochure vint en aide à la défense des prérogatives essentielles du roi, sapées dans leur dernier fondement. Mais Morellet était effrayé; il fit la sourde oreille. La création du comité diplomatique avait, du reste, singulièrement affaibli l'initiative ministérielle, en attendant qu'il la supprimât. Les dépêches relatives au différend de l'Espagne avec l'Angleterre lui avaient été renvoyées ; et, pendant que les constitutionnels luttaient en petit nombre pour essayer de faire régner un monarque sur un pays révolutionnaire, pendant que l'influence du ministre était à chaque instant battue en brèche, la convention de l'Escurial du 28 octobre 1790 mettait fin aux difficultés sans notre participation.
11 y eut pourtant une circonstance où Monlmorin, pouvant agir isolément, avait démontré son habileté. L'ambassadeur des Provinces-Unies réclamait le reliquat des quatre millions et demi que la cour de Versailles s'était engagée à payer en vertu du traité de Fontainebleau du 10 novembre 1785. Montmorin se défendit contre cette réclamation. Il rappela les bons offices du roi auprès de Tempe-
reur; il ajouta que la Hollande ayant contracté, depuis, une nouvelle alliance avec l'Angleterre sans notre adhésion, la France était dégagée de ses promesses. Les derniers payements ne furent pas acquittés.
Il n'y avait pas de satisfaction à espérer pour Montmorin dans la situation critique qui se dessinait à tous les yeux. Louis XVI l'aimait et pourtant ne se livrait pas à lui; sa bonté n'avait rien d'expansif. La reine ne pardonnait pas à l'ancien menin son intimité avec Necker et La Fayette. D'autre part, l'esprit vulgaire d'envie et de haine s'irritait avec acharnement contre l'ombre du pouvoir qui restait au ministre. « Baptiste Montmorin a pris le rôle de la bêtise, écrivait Camille Desmoulins. 0 bon monsieur Capet, quel choix vous avez fait dans votre sagesse1 ! » Malgré les dégoûts qui lui montaient souvent au cœur et dont nous trouvons la trace dans ses confidences, Montmorin croyait encore au plan politique de La Fayette.
Quinze mois après son retour triomphal, Necker venait de donner sa démission sans que personne songeât à le retenir. Il n'y avait pas d'homme plus usé. La situation de ses collègues du ministère
Révolutions de France et de Brabant, t. III n° 36.
n'était plus tenable. La Fayette était intervenu auprès du roi ; il lui avait nettement dit que, le comte de Montmorin étant connu pour son attachement à la Constitution, ne pas mettre de prix à son maintien aux affaires étrangères était un .acte d'hostilité personnelle; que le seul moyen de durer était que le roi, Montmorin et lui eussent une confiance entière réciproque. La reine résistait, aigrie par une pareille recommandation. Montmorin avait en ce moment, auprès de l'Assemblée, une dernière lueur d'influence. Il tenait, d'ailleurs, grâce auxfondssecrets, les mille liens des négociations avec plus d'un meneur bruyant et vénal. Sa démission ne fut donc point acceptée. MM. de Fleuiïeu, du Portail, La Tour du Pin et Duport du Tertre devinrent ses nouveaux collègues. Mais l'amertume de son cœur et son découragement, nous les retrouvons à cette date dans un entretien qu'il eut avec M. de Ségur1. Rappelé de la cour de Russie, où il avait intelligemment représenté la France, le comte de Ségur (septembre 1790) était allé rendre compte de sa mission à Montmorin. De tous les tableaux qu'on avait tracés de la Révolution, celui que lui fit Montmorin fut le plus sombre. Son esprit éclairé sentait