Lettre du 30 mars
mais, pour y atteindre, il aurait fallu d'abord le courage de se soigner et la volonté de guérir.
« — Je suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue, lui disait Joubert ; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas.
» — Cela serait plus tôt. fait, répondait madame de Beaumont.
» — Plus tôt, oui, mais non pas bientôt, reprenait son ami. Enfin il faut aimer la vie quand on l'a; c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis, je m'en tiens à l'assertion. »
L'année 1795 s'était écoulée dans une quiétude relative : à l'extérieur, la paix de Bàle venait d'accomplir la pensée du cardinal de Richelieu : la Fiance réunissait ce qui est compris entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées; à l'intérieur, la constitution de l'an m attestait les changements raisonnables qui s'opéraient dans les idées et les théories; mais elle ne guérissait pas les plaies de l'anarchie et le malaise, qui était partout. François de Pange était pressé par madame de Beaumont de donner son opinion sur le gouvernement. Il jouissait enfin du repos à Passy, replié sur lui-même, sans se dissiper ni se répandre; il écrivit à sa cousine cette lettre admirable, comme un testament politique.
LA COMTESSE PADLINE Dh L'LAUMONT. 233
Elle fut insérée dans le Journal de Pellier l.
« Je ne puis me résoudre à publier même une brochure. J'ai cru longtemps à cet empire despotique de la raison, dont parle Montesquieu; mais chaque jour j'y crois moins; chaque jour mon découragement augmente. Pour qui écrirais-je? Pour quelques hommes raisonnables et éclairés dont j'aimerais le suffrage? Mais ce que je dirais de vrai, ils le savent, et ce qu'ils savent ne sert qu'à eux. Ce n'est pas la peine d'écrire pour une stérile approbation et le faible honneur d'avoir raison.
» C'est la masse du peuple qu'il faudrait éclairer ; mais celte masse s'agite et ne lit pas. Il faut la calmer avant de l'éclairer. C'est l'ouvrage du temps, et cet ouvrage s'avance. Ce qu'on appelle, le peuple est rassasié de ces grands mouvements, de ces grands spectacles qui ont produit de grands malheurs autour de lui, sans de grands avantages pour lui. Il sent enfin le besoin de repos et celui de l'ordre.
» Vous voulez qu'on éclaire, qu'on dirige l'opinion ; mais, avant de la diriger, il faut la redresser. Ne voyez-vous pas que, semblable à l'aiguille de la boussole dans la tempête, elle est devenue folle,