‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 41 sur 97 · Paris pendant l'année 179G, t. IX · texte numérisé non relu

Paris pendant l'année 179G, t. IX

qu'elle est pervertie ou égarée sur les premières notions de la morale ou de la politique? Qu'attendez-vous de l'opinion dans ce temps de délire, où l'esprit de faction a ôté le ridicule à l'absurde, l'horreur au meurtre, l'estime à la vertu?

» Sera-ce pour les hommes de parti que j'écrirais? La raison et l'esprit de parti sont des ennemis qu'aucun traité ne peut rapprocher, et l'esprit de parti parmi nous a pris un caractère qui le rend plus intraitable encore. Ce n'est pas seulement l'intolérance d'opinion et la jalousie du pouvoir qui le constituent comme partout : il se joint à ces sentimens un intérêt personnel qui en irrite la violence.

» Des hommes que des passions féroces, ou un fanatisme insensé, ou simplement une coupable faiblesse, ont rendus complices des crimes qui ont désolé et déshonoré la France, repousseront toujours de toutes leurs forces et la raison qui les condamne et l'humanité qui les accuse.

» Ceux qui n'ont rien respecté voudraient qu'on respectât leurs écarts, leur ignorance, leurs crimes mêmes; voilà d'où vient l'embarras de cette faction, la versatilité de ses plans, l'inquiétude de ses mouvements. Mais c'est le danger où elle se trouve qui la rend plus dangereuse. Quel rôle voulez-

vous que la raison joue au milieu de ce chaos9 » Il n'y a de conduite utile en ce moment que celle qui saura opposer les intérêts aux intérêts, la finesse à la ruse, la prudence à l'intrigue, des demivérités aux erreurs; mais cette conduite ne peut convenir qu'à l'homme public qui, placé au milieu des affaires, doit tendre à son but par les voies les plus sûres. Elle ne convient pas au philosophe, qui, en traitant des principes éternels de la morale et de la raison humaine, ne doit aucun ménagement aux passions, aux préjugés, à l'erreur.

» Aussi la philosophie, qui n'a pas conduit cette révolution, qu'elle avait préparée, ne la terminera pas non plus, mais elle apprendra peut-être à en profiler. » /

Les jacobins, que François de Pange continuait à attaquer avec énergie, et qu'il jugeait avec cette fermeté de vues, tenaient encore entre leurs mains une autorité compromise et défaillante. Ils avaient fait contracter à la nation des habitudes serviles et tyranniques à la fois, et préparaient pour Bonaparte les hommes qui ont fondé sa puissance. L'esprit public était tellement impatient de les voir écartés des affaires qu'il allait déjà de ses vœux au-devant de l'illégalité.

Cette lettre vigoureuse de François de Pange avait eu l'approbation enthousiaste de madame de Beaumonl; Joubert aussi n'avait pas ménagé les éloges; il l'avait signalée à Fontanes, et il relevait particulièrement les dernières lignes renfermant un aperçu nouveau et tout un jugement sur la révolution française.

La frêle santé de François de Pange n'allait pas lui permettre d'édifier l'œuvre de philosophie sociale que ses amis attendaient de lui. Il voulait prendre pour épigraphe ce mot sévère, qu'il répétait à Joubert, un peu optimiste : Triste comme la vérité. Après quelques mois d'un bonheur longtemps attendu, mais du moins réalisé, le souffle lui échappait. Il mourait en septembre 4796. Nous devons à madame de Beaumont de connaître les derniers traits de sa vie et de pouvoir apprécier l'étendue de cet esprit éminent. Il s'appliquait à tout; il réunissait le goût de tous les arts à celui de toutes les sciences. 11 était astronome et musicien, géomètre et homme politique; mais ce qui l'avait surtout rendu digne de respect, c'était son caractère. Il faut laisser à la personne qui l'a le mieux connu le soin d'achever ce portrait. Si nous réunissions en un volume les quelques écrits et les lettres de la

femme ardente et triste, passionnée et grave que nous essayons de faire revivre, les deux pages consacrées par elle au compagnon de sa jeunesse, au premier éducateur de son jugement et de son intelligence, seraient en tête du recueil. Les voici :

« Vous me demandez quelques traits qui puissent donner une idée du caractère de celui que nous pleurons; mais la beauté même de ce caractère rend votre demande presque impossible à satisfaire. Sa vie entière est le seul trait qui puisse le caractériser. Un homme dont une qualité surpasse éminemment toutes les autres, qui, par exemple, est plus courageux que ne l'est le commun des hommes, ou plus généreux, ou plus humain, mais qui d'ailleurs n'a rien d'extraordinaire, cet homme brille par sa qualité dominante que le reste de son caractère ne donnait pas le droit d'attendre ; mais, lorsque tout est à l'unisson, quand les qualités du cœur et celles de l'esprit sont nettement ordonnées, que leur accord règle tous les mouvements de l'âme et de la pensée, on n'est plus frappé que de cet accord parce qu'il est rare ; mais ses effets n'étonnent pas, parce qu'ils sont prévus.

» Quel homme, je ne dirai pas de ses amis, mais de sa connaissance, a été surpris de son désintéres-

sèment lorsqu'il perdit une somme considérable, la portion la plus solide de sa fortune, et sur laquelle il avait dû compter si sûrement? À peine en parla-t-il et personne ne s'en étonna. De sa part, le contraire aurait étonné. On en peut dire autant de ce qui lui arriva le 15 vendémiaire dernier. Vous avez su qu'il courut alors de grands dangers en prenant la défense d'un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il voyait maltraité. Il fut menacé, frappé et traîné en prison ; sans doute il devait être un peu ému : à peine sorti de prison, il m'écrivit, et la première moitié de sa lettre contenait des réponses à des commissions que je lui avais données. Ce ne fut qu'à la fin qu'il me raconta son aventure, avec une simplicité surprenante dans tout autre, mais que j'étais sûre de trouver en lui. Ce n'était pas la première fois qu'il s'exposait ainsi ; il aurait couru les mêmes dangers le lendemain. Son cœur le plaçait toujours dans le parti de l'opprimé, quel qu'il fût, et le péril était un aiguillon de plus.

» Cependant, malgré ce beso in de secourir et cette vive sensibilité, personne m ieux que lui n'a su employer chacune de ses facultés morales à son véritable usage. Né avec une âme brûlante, iléprou-

vait très vivement ces sensations de plaisir ou de peine qui portent presque toujours de la partialité dans les jugements. Son extrême amour pour la justice le préservait de cette faiblesse, si ordinaire, qu'on pourrait la croire inséparable de l'humanité.

» Mais, si la justice avait sur lui cet empire, elle n'empêchait pas l'action de toutes les émotions fortes et précipitées que produit une révolution sur des organes faibles. Obligé de se cacher pendant le règne de la terreur, il apprit successivement dans sa retraite, souvent sans préparation, la mort de ses plus intimes amis. Les regrets qu'il leur donnait, l'indignation que lui inspiraitl'injustice, ses craintes continuelles sur le sort de ceux qui lui restaient, déchiraient un cœur qui ne pouvait sentir- médiocrement.

» Sa santé s'altéra. Le 9 thermidor, en lui rendant l'espérance de jours plus calmes, parut lui rendre aussi les moyens d'en jouir. Une émotion de bonheur arrêta pour quelques instants l'effet de tant d'émotions douloureuses. Mais cet effet avait été trop violent : sa perte devait être ajoutée à tant de pertes, les combler toutes, et ne laisser à ses amis, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont connu, que le regret d'avoir vu disparaître si promptement

un homme fait pour éclairer, pour servir et honorer son pays par ses vertus et ses talents, et à qui le temps seul a manqué pour réaliser ses grandes espérances.

» Quand le dépérissement de ses forces le contraignit de s'occuper de sa santé, il disait : « Il ne » faut pas mourir ; je sens que je ne suis pas né pour » ne rien laisser après moi. » Il avait parfaitement la conscience de ses facultés intellectuelles et pas du tout celle des facultés de son cœur; il savait bien qu'il avait plus d'esprit, une tête plus fortement organisée que le commun des hommes; mais il ne savait pas, ou, du moins, il ne s'était jamais dit qu'il fût meilleur, plus généreux, qu'il sût mieux aimer qu'un autre. »

Ces lignes, qui portent la marque du xviue siècle, par la science de l'observation morale, sont bien aussi l'œuvre d'une âme fîère et digne de sentir tout le bonheur de madame de Sérilly. Nous sera-t-il permis de croire que Pauline ne se fût pas remariée, comme sa cousine, dix mois après so:i deuil, qu'elle n'eût pas épousé le marquis deMontesquiou-Fezensac, pour redevenir veuve une troisième fois en 1798?

Madame de Beaumont avait adressé à madame

de Slaël cette oraison funèbre d'un de ces jeunes hommes qui se sentaient tous quelque chose là! C'est que madame de Staël elle-même considérait François de Pange comme le plus énergiquement, le plus spirituellement honnête de cette élite qui avait appelé la Constituante; et elle se plaignait à Rœderer qu'il n'eût pas, dans son journal, honoré une si noble mémoire; aussi, dès qu'elle eut reçu la notice de madame de Beaumont, s'empressat-elle de la faire insérer dans le Journal de Peltier sous ce titre : François de Pange, par une femme de ses amies l.

Page 1