‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 43 sur 97 · Lettre à Joubert · texte numérisé non relu

Lettre à Joubert

où elle vécut vraiment son roman de Delphine avant de l'écrire, nulle femme ne l'admira autant que madame de Beaumont. Ce salon, où se heurtait le monde le plus disparate, membres du gouvernement, nobles rentrés, journalistes essayant de reprendre la plume, diplomates en quête de renseignements, ce salon ne pouvait longtemps plaire à Pauline. Elle préférait voir dans l'intimité celle qui était d'abord à ses yeux la fdle de Necker, du collègue de M. de Montmorin ; elle l'écoutait mieux, lui trouvait infiniment plus d'esprit dans les causeries à deux que dans le monde; elle recevait la communication de ses écrits. Lorsque fut décrétée la constitution de l'an m, dans sa brochure intitulée Réflexions sur la paix intérieure , madame de Staël avait commencé à aborder son noble rôle de modérateur, de défenseur des idées libérales, s'efforçant de ne pas les rendre solidaires des crimes commis en leur nom. Necker était soupçonné d'avoir inspiré sa fille. « Son père, répondait madame de Beaumont à Joubert, est trop fâché ,, qu'elle se fasse imprimer pour l'aider; l'ouvrage est bien entièrement d'elle, sa beauté et ses défauts lui appartiennent. »

Madame Necker d'ailleurs venait de mourir, et

madame de Staël avait communiqué à son amie une lettre de Goppet, d'une sensibilité profonde, où la douleur inguérissable absorbait tout l'homme. Ce regret qu'avait son père de la voir entrer dans la carrière des lettres, elle le partagea un instant. Après les premiers pas qu'elle fit dans l'espoir d'atteindre à la réputation, premiers pas habituellement pleins de charmes, elle eut ce sentiment de la solitude dans laquelle une femme est placée par la renommée. On veut rentrer ensuite dans l'association commune. Il n'est plus temps; il n'est plus possible de retrouver l'accueil bienveillant qu'obtiendrait l'être ignoré. C'était cet effroi qu'à ses débuts dans la publicité, elle confiait à madame de Beaumont la dissuadant d'écrire; mais bientôt le souffle de la gloire poussait madame de Staël, et l'enivrement du succès faisait taire les légers scrupules. Jusqu'en 1798, Joubert put craindre que son influence personnelle ne fût contre-balancée. Il était alors admirateur sans restriction du génie de madame de Staël. De toutes les femmes qui avaient imprimé, il n'aimait qu'elle et madame de Sévigné. Il avait toutefois contre elle quelque méfiance. Il lui savait mauvais gré de dégoûter madame de Beaumont de la campagne . Il n'eût pas voulu

qu'elle fréquentât trop ces esprits remuants : « Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les vents, dont ils ne sont, que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée, mais vous vous raccommoderez. »

En mai 1797, dans un court voyage qu'elle faisait en Suisse, madame de Staël ayant donné rendez-vous à madame de Beaumont sur la route, à Sens ou à Villeneuve, Joubert avait néanmoins offert la chambre verte, celle que Pauline occupait dans ses rares séjours. « Je serai, je crois, assez fort, ajoutait-il, pour ne pas céder au désir de la voir et pour fuir le danger de l'entendre. » Madame de Staël souriait quand on lui parlait de la peur qu'avait Joubert d'être séduit par sa conversation. Elle ne l'y exposa pas, et ne put réaliser son projet de visite. Madame de Beaumont n'eût pas accepté d'ailleurs i' offre de Joubert. Rien de plus aimable que cette affectueuse querelle occasionnée par la dangereuse sirène qui pouvait descendre dans la silencieuse maison de Villeneuve. « Non sûrement, je ne ferai point entrer ce tourbillon dans la paisible chambre verte; vous ne seriez pas maître de ne pas la voir, quand même vous auriez le courage de résister à la tentation. Elle

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m'a déjà entendue parler de vous; il faudrait lui en parler encore, et, malgré mon désir d'assurer votre tranquillité, ce ne pourrait être de manière à éteindre son insatiable curiosité. Vous seriez attiré, troublé, et cette pauvre chambre verte ne serait plus un lieu de recueillement. LÏÉcu ou le Chaperon rouge seront le lieu de l'entrevue. » Comme madame de Staël eût été fière en lisant cette correspondance échangée à propos d'un arrêt entre deux relais de poste ! et comme toute cette simplicité, tout ce naturel ont disparu !

Dans ses premiers retours à Paris, madame de Beaumont, entraînée par son goût pour l'esprit et subjuguée souvent par une verve éblouissante, dut subir, malgré elle-même, l'ascendant que le talent impose aux plus rebelles. N'y avait-ilpas, d'ailleurs, entre ces deux intelligences supérieures, des peines et des besoins communs? Quand elle était seule, madame de Staël ne pensait-elle pas que le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime, et que la société ne lui a permis qu'un bonheur : l'amour dans le mariage ? Quand le lot est tiré et qu'elle a perdu, tout est dit. Qu'on relise Delphine, les lettres n et vu de la seconde partie, et l'on y trouvera les accents d'une confession. N'y

avait-il pas encore d'autres sujets plus délicats, qui, dans les conversations, revenaient souvent sur les lèvres éloquentes de madame de Staël ? Le divorce inspire, on le sait, la lettre célèbre de M. de Lébensée dans le roman qui nous montre les pensées, secrètes, les opinions vraies du milieu social où se rencontraient madame de Beaumont et ses amis. Il est impossible de ne pas croire qu'avant de prendre une résolution qui n'était pas, théoriquement du moins, de l'opinion de Joubert, madame de Beaumont n'ait pas entretenu madame de Staël de son projet. Elle reconnaissait tous les inconvénients du divorce; mais elle disait que c'était aux moralistes et à l'opinion de condamner ceux dont les motifs ne paraissaient pas dignes d'excuse. Elle ajoutait qu'au milieu d'une société civilisée qui avait introduit les mariages par convenance, les mariages dans un âge où l'on n'a nulle idée de l'avenir, la loi, en interdisant le divorce, n'était sévère que pour les victimes. Un seul obstacle arrêtait le raisonnement quand la conversation devenait plus personnelle : la foi catholique consacrait l'indissolubilité du mariage.

Madame de Staël, profondément spiritualiste, élevée par un père et une mère protestants con-

vaincus, ne pouvait voir sans répugnance l'insouciance et la légèreté qu'on affectait pour les idées religieuses; s'il n'était pas donné à son esprit de se convaincre sur un tel sujet par des raisonnements positifs, la sensibilité lui apprenait tout ce qu'il importait de savoir. Sa puissance d'aimer lui faisait sentir la source immortelle de vie. Elle navait pas moins horreur du néant que du crime, et la même conscience repoussait loin d'elle tous les deux. Est-ce que Delphine n'écrivait pas à Léonce : « Je douterais de votre amour pour moi si je ne pouvais réussir à vous donner au moins du respect pour ces grandes questions qui ont intéressé tant d'esprits éclairés et calmé tant d'âmes souffrantes? » Madame de Beaumont avait été aussi religieusement élevée qu'on pouvait l'être dans la haute société du xvine siècle. Une seconde éducation lui avait été ensuite apportée par ses lectures, par les jeunes et distingués amis qui l'entouraient. Les forfaits de la Révolution, le triomphe des ennemis implacables de sa famille, les malheurs sans nombre dont elle fut accablée amenèrent une troisième éducation. Elle douta quelque temps, selon ses expressions, de la justice divine et de la Providence1,

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