‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 44 sur 97 · Mémoires d'outre-tomi/e · texte numérisé non relu

Mémoires d'outre-tomi/e

S'il fallait un témoignage indiscutable du Irouble de ses croyances religieuses, nous le trouverions en 1798 dans la lettre d'une pauvre servante attachée pendant de longues années à la maison Montmorin, mademoiselle Michelet. Nous apprenons aussi par elle l'état des affaires de madame de Beaumont. Un partage et un règlement de comptes avaient eu lieu entre mesdemoiselles de la Luzerne, qui habitaient Versailles, et leur tante. Les domaines de Bretagne, à Jouan, avaient été aliénés. Le château de Theil n'allait plus être la propriété de l'amie de Joubert. Elle avait vendu ses bois; mais ses acquéreurs avaient fait faillite; elle avait eu à soutenir des procès qu'elle venait de perdre. Cette lettre nous apporte ces précieux renseignements avant même de nous prouver, sous une forme touchante, combien la domesticité d'autrefois faisait partie de la famille et s'élevait par elle1.

« Versailles, 6 pluviôse.

» Madame, vous avez grande raison d'être persuadée que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire a dû nous affliger. J'avais entendu

1. Nous devons communication de celte lettre, dont une partie a été publiée, à la bienveillance de la famille de Raynal.

dite qu'après l'arrangement de vos affaires, Theil pourrait vous demeurer. Nous en avions une très grande joie, aùisi que d'avoir appris que vous aviez gagné le procès de vos bois. Est-il bien possible que cela ne soit point? Nous en sommes pénétrés. Je vous plains, madame, sous tous les rapports : votre cœur sensible sera déchiré de voir des malheureux autour de vous sans pouvoir leur faire le bien qu'ils méritent. Je suis bien sûre que votre bonne volonté adoucira leurs peines ; mais il ne se consoleront pas, s'il faut, madame, qu'ils se séparent de vous.

» J'espère, madame, que vous ne perdrez rien avec les personnes qui viennent de faire faillite. Je le désire encore plus pour vous, madame, que pour moi, qui ai aussi une petite somme sur laquelle je fondais tout mon espoir. Ces messieurs m'en veulent de ce que je n'ai pas voulu accepter le remboursement, il y a trois ans. Il était bien dur d'avoir du papier pour du numéraire. Toute ma petite fortune a disparu. Ce qui me reste en abondance, ce sont des douleurs. Je suis presque tout à fait impotente; je marche avec peine dans ma chambre. Vous êtes, madame, beaucoup plus jeune que moi; mais vous avez autant vécu pour le malheur.

> Si j'osais vous engager à tourner vos regards vers notre père commun, j'ose croire que vous supporteriez toutes vos peines avec résignation.

» Ah! si vous aviez encore le bonheur d'avoir l'asile de Jouan, je suis persuadée, madame, que vous feriez vos délices d'y passer vos jours. Qu'avez-vous éprouvé sur cette terre de douleurs ? Bien peu de vraie satisfaction, avec beaucoup de dégoûts et d'ennuis. Oh ! madame, que je serais heureuse, avant de mourir, de vous voir sainte, oui, sainte, si vous le voulez ! Vous en avez tous les moyens. Je vais prier le bon Dieu pour qu'il vous en fasse la grâce. Je savais la mort de M. de Montesquiou. Hélas! depuis la Révolution, il vous a fallu faire beaucoup de sacrifices de ce genre.

» Vous avez eu raison, madame, de penser que dès que nous saurions mesdemoiselles vos nièces à Versailles, nous serions très empressées de les l voir.

» Je ne sais, madame, si je dois être surprise de la friponnerie que vous me mandez avoir éprouvée. Hélas ! il faut pardonner. La Révolution a bouleversé toutes les têtes et anéanti la bonne foi.

» Me permettez-vous, madame, d'embrasser tous nos bons amis? Faites-nous donner quelquefois

de vos nouvelles, madame; il y a trois ans que je n'ai eu le bonheur de vous voir. Le temps m'a paru bieD long. »

Avec sa respectueuse familiarité, avec son abnégation religieuse, mademoiselle Michelet nous fait voir clair dans la conscience de madame de Beaumont, et cette lettre d'une femme de chambre . n'est pas déplacée au milieu de ces âmes tourmentées et frémissantes encore du choc de la tempête qui avait tout renversé. 11 nous semble aussi que, lorsqu'elle prit la résolution de demander-) le divorce, la femme du comte de Beaumont n'avait ] pas été arrêtée par des hésitations de croyances.

Quelque attrayant pour l'intelligence que fût le salon de madame de Staël, madame de Beaumont) n'y avait pas puisé la paix du cœur. Nous la rej voyons en été à Theil, mais dans quel accablement! Elle faisait pitié. Elle avait avec humeur regagné la solitude; elle s'occupait avec dégoût, se promenait sans plaisir, rêvait sans agrément et ne pouvait trouver une pensée consolante. A la tristesse de ses lettres, on l'eût accusée de lire les Xuits

LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT. 25i

d'Young, et cependant elle relisait son Tristram Shandy, mais sans fruit *. Elle appelait Joubert pour venir rendre quelque charme à sa demeure désenchantée, et Joubert la suppliait à mains jointes d'avoir le repos en amour, en estime, en vénération. Il demandait qu'elle ne lui fît grâce d'aucun détail quand elle lui parlait de son régime; car « de tous les journaux, il n'en était point qui pût autant l'intéresser que celui de son pot-auleu ». Il voulait même qu'elle vint en automne hardiment vendanger à Villeneuve, avec ses migraines, avec ses airs maussades. La chambre verte avait été balayée trois fois pour la recevoir. « Madame Joubert a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis, moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau, et je me moque de ses craintes. » Ce noble esprit comprenait toutes les délicatesses; il parlait le langage le plus féminin et le plus attendri. Gomme madame de Sévigné à sa fille : « Votre régime, disait-il à madame de Beaumont, me fait un bien infini rien que d'y penser. » Il eût désiré qu'elle ne se fatiguât plus à courir la poste et les auberges. Elle reparlait cependant

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