‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 47 sur 97 · Lettre du \i mai · texte numérisé non relu

Lettre du \i mai

à la société dans laquelle je vis, mon esprit s'y use sans fruit pour moi, sans jouissance pour les autres. Celle qui la dirige a pris une route qui n'est pas celle du bonheur. Son esprit a pris une impulsion qui ne lui est pas naturelle. Il n'y a plus que son cœur de noble et de généreux; il l'est à un degré éminent. » Quelle était la cause de ce refroidissement et de ce jugement sévère ? C'était Benjamin Constant.

Dès qu'elle l'avait vu, madame de Beaumont avait ressenti pour lui une antipathie qui se changea en véritable aversion. Son entourage intime l'avait partagée. Joubert écrivait à madame de Pange : « Quiconque chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé; je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à madame de Beaumont et à vous : à elle de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, madame, de celui que vous en pensez. » Suit alors une diatribe dans laquelle les injures ne sont pas ménagées. Joubert, si réservé d'habitude, ne se contraint plus. Il le qualifie de vrai Suisse à prétentions, exprimant avec importance et une sorte de perfection travaillée des pensées extrêmement communes; il lui

dénie toute bonne foi, ses erreurs sortent du cœur, et sont fabriquées de toutes pièces par son ambition. On pouvait penser que Joubert reviendrait à un jugement plus adouci. Deux mois après cette explosion de colère, il s'adresse en ces termes à madame de Beaumont : « Il n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit non pas trop de mal, mais d'autre mal que celui qu'il fallait en dire. J'en suis fâché; car, si je le battais jamais, je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. » Madame de Beaumont n'était pas plus bienveillante sur son compte. « Je ne sais, répondait-elle à Joubert, si c'est une manière de vous calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est autant haï que possible. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer. » Elle raconte que, malgré la gravité des circonstances, au lendemain de fructidor, elle avait eu une scène avec lui et lui avait avoué tout franchement sa haine pour sa personne et ses opinions, et son mépris pour ses moyens. Elle ne s'arrêta pas dans ses invectives et, en décembre 1799, elle écrit encore : « Votre ami Benjamin fait ce qu'il peut pour ne pas être oublié; malheureusement, comme les animaux venimeux, il n'appelle l'attention qu'en

blessant; c'est sa seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui; il lui faut pourtant des sensations pour l'arracher à l'ennui. » — Enfin nous attendions le mot décisif, le mot qu'elle avait depuis longtemps sur les lèvres ; il lui échappe : « Je me désole de voir le sort d'une femme que j'aime lié à celui de cet homme vraiment haïssable. ï> Ne nous étonnons plus qu'un souffle ait lerni cette amitié, qui ne fut pas complète. L'âme fougueuse de madame de Staël pardonna, mais n'oublia pas. Bien qu'elle fût supérieure à Benjamin Constant par l'énergie des sentiments et l'élévation morale, il y avait entre eux une communauté de principes et d'idées qui aide à comprendre leur longue liaison. Faut-il rappeler avec Sismondi que Benjamin Constant seul avait la puissance de mettre enjeu tout son esprit, de le faire grandir par la lutte, d'éveiller une profondeur d'âme et de pensées qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, de même aussi qu'il n'a jamais été lui-même qu'à Coppet? Une femme, si éminente qu'elle soit, sait toujours plus que gré à l'homme qui peut à ce point mettre en évidence ses facultés1.

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