Souvenirs de Mathieu Dumas, tome III, p
ventioiinels, nous ne pouvons vous laisser faire. Il n'y a rien de commun entre nous.
» — Quelle garantie vous faut-il donc?
» — Une seule; après quoi, nous ferons tout ce que vous voudrez. Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveuglément.
» — Et laquelle ?
» — Montez à la tribune ; déclarez que, si vous aviez été membre de la Convention, vous auriez, comme nous, voté la mort de Louis XVI.
» — Vous exigez l'impossible, ce que, à notre place, vous ne feriez pas. Vous sacrifiez la France à de vaines terreurs.
» — Non, la partie entre nous n'est pas égale; nos têtes sont en jeu. »
Benjamin Constant n'en continuait pas moins à défendre la République, menacée par l'arbitraire des républicains, plus encore que par les attaques des royalistes. Il se faisait nommer secrétaire du cercle constitutionnel, en opposition avec le cercle de Clichy, et publiait son second pamphlet contre les réactions politiques. Joubert, auquel madame de Beaumont prêtait les productions nouvelles, trouvait le choix des expressions et des tournures mauvais ou déplacé, et le choix des opinions
encore plus insoutenable. A ses yeux d'ailleurs, le monde, en ce temps-là, était livré au hasard. Ceux qui prétendaient l'arrêter en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons étaient ignorants de toute chose. Il leur préférait de bien loin celui qui, sans prétention, s'amuse à ses heures perdues à faire des ronds dans un puits.
Madame de Beaumont était plus libérale, elle eût acclamé la charte. Mais la République n'étant à ses yeux que le régime du sang, toute tentative faite pour la consolider lui paraissait ou une folie ou une chimère. Elle ne voyait de républicain que les statues et les bustes de l'ancienne Rome qu'envoyait d'Italie le général Bonaparte. Elle ne s'associait pourtant à aucune des entreprises royalistes; elle n'osait même pas espérer; mais elle ne pouvait s'expliquer cette flamme qui animait l'admirable madame de Staël contre les gouvernements militaires; et elle était loin de voir avec la même appréhension la nation, fatiguée, en arriver à ce degré de crise où l'on croit trouver de la sécurité dans le pouvoir d'un seul. Elle faisait remonter à Benjamin Constant la responsabilité de l'attitude de la fille de Necker, tandis qu'au contraire, madame de Staël
était son Égérie. Lorsqu'en floréal an vu parut la brochure de Boulay (de la Meurthe), qui reconnaissait légitime toute mesure conforme à l'intérêt «t au salut du peuple, c'était encore madame de Staël qui, proclamant la souveraineté de la justice en politique, inspirait les Suites de la contre-révolution de 1660, en Angleterre, le meilleur des pamphlets de Benjamin Constant et celui que madame de Beaumont lisait de préférence1.
Elle assistait à un spectacle étrange ; une sorte de consomption sénile rongeait le Directoire. La France, si redoutable par ses armées, semblait à l'intérieur affaissée sur elle-même. S'il est un documen* utile à consulter sur cette fin de la Révolution, c'est le Bulletin des lois. Jamais on n'avait tant légiféré, et jamais les lois n'avaient autant parlé dans le vide. On en était arrivé par exemple, le 17 thermidor an vi, à interdire le travail et l'ouverture des boutiques le jour des décadis ou de certaines fêles civiques, comme celle de la Jeunesse ou des Vieillards , ou de la Souveraineté du peuple ou celle de l'anniversaire du 18 fructidor. On obéissait, mais le mépris gagnait, en même temps que les ressorts s'usaient. Pendant qu'elle se déta-