Lettre de madame de Beaumont à Joubert(23 mai
pelits détails, Pauline les a racontés à Joubert. M. Pigeau accourt enfin. Il vient faire signer l'état de lieux ! deux poules et deux coqs sont à ajouter ; sept lignes composées de soixante-douze mots sont à retrancher et à parafer! Alors un fou rire commence,et il durait encore quand la lettre parlait pour Villeneuve. Le soir même, après le départ du propriétaire, non moins stupéfait d'avoir de si étranges locataires, ils font une promenade aux fontaines de Juvisy par un chemin court et charmant. Comme elle raconté gentiment cette équipée à son indulgent et véritable ami : « A dix heures, toute la maison était couchée et profondément endormie. » Le lendemain matin, le Sauvage (c'est ainsi qu'elle désigne Chateaubriand) lui lit la première partie du premier volume en lui indiquant les changements qu'il devait faire : « En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi ; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui. Cela est détestable. » — Non, ce n'était pas détestable; c'était ce ravissement qui plaisait au Sauvage; c'était ce ravissement qui lui faisait écrire ses plus éloquentes pages; c'était la voix divine dont tout poète a besoin. Les sept mois passés à Savigny (de
mai à décembre 1801) furent pour madame de Beaumont la félicité de sa vie. Elle s'occupait avec plaisir des soins du ménage et priait l'excellente madame Joubert d'acheter pour elle de menus ustensiles, même des cuillers à thé. Le matin, elle déjeunait avec René, il se retirait ensuite à son travail; elle lui copiait les citations qu'il lui indiquait; elle écrivait à côté de lui, sur la même table. Le soir, ils allaient à la découverte de quelque promenade nouvelle. Tout autour de Savigny, ils trouvaient des vallées ombreuses et des sentiers verts. Au retour de la promenade, ils s'asseyaient auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager. C'était dans ces soirées qu'elle lui disait sa vie, son malheureux mariage, le ministère de son père, ses angoisses de tous les jours et cette arrivée des bourreaux à Passy-sur- Yonne ; mais comme elle préférait se taire et écouter René, parlant de son enfance, expliquant son inexplicable cœur, racontant son émigration, ses voyages1 : «: Je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau-monde. » La nuit, quand les fenêtres du salon champêtre étaient ouvertes,