‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 64 sur 97 · Mémoires d'oulre-lombe · texte numérisé non relu

Mémoires d'oulre-lombe

madame de Eeaumont remarquait au ciel diverses constellations en lui disant qu'il se rappellerait un jour qu'elle lui avait appris à les connaître. « Depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs fois, au milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées. Je les ai aperçues brillant audessus des montagnes de la Sabine. Le rayon prolongé, de ces astres venait frapper la surface du Tibre. » Plus tard, trop tôt encore, après avoir été séparé de cette noble femme, il est allé lire le Dernier des Abencerages au château de Fervaques, l'épisode de Velléda sous les ombrages de Méreville ou dans les jardins d'Ussé : retrouvait-il alors le signe que Pauline lui avail laissé dans le bleu du ciel pour se souvenir d'elle?

Jamais il n'eut une telle fièvre de composition que dans la maison de Savigny ; il en perdait le sommeil, le boire et le manger. De temps à autre, de rares amis venaient troubler la paix de la solitude. Joubert, sa femme et leur jeune enfant, visitèrent les deux ermites. G 'étaient les visages les plus bienveillants, ceux que madame de Beaumont voyait avec le plus de plaisir. On menait les visiteurs aux promenades préférées dans les environs, ou

bien dans la soirée on écoutait causer Chateaubriand : « Le fils de Joubert se roulait sur la pelouse ; deux chiens de garde et une chatte jouaient ; Joubert rêvait en se promenant à l'écart dans une allée. » Certes, si Pauline avait pu dire au temps : Tout beau! elle l'eût arrêté dans son cours à ces heures fortunées. Lucile vint ensuite, « comme une âme en peine, s'asseoir une semaine au foyer de Savigny. » Ses vapeurs noires, qu'à dix-huit ans elle pouvait déjà difficilement dissiper, ne la quittaient plus. Il y avait presque de l'humanité à être aimable avec elle. Ayant toujours peur d'être à charge, un mot, une nuance, tout lui semblait sérieux, et elle retournait aussitôi à son existence délaissée. Depuis qu'elle avait perdu sans retour l'espoir de vivre aux côtés de ce frère dont la présence lui était si douce, elle lui demandait du moins, dans le peu de moments passés ensemble, de remplir sa mémoire de souvenirs agréables qui prolongeassent loin de lui son existence. Madame de Beaumont eût voulu enlever l'effroi de l'avenir à cette infortunée qui mêlait ^a peine inconnue aux souffrances ordinaires de l'espèce humaine. C'est madame de Beaumont qui avait invité à Savigny cette pauvre effarouchée de la vie, mourant de ce

mal dont René guérissaiten écrivant. Toutesles deux s'occupaient uniquement et sans jalousie de ce grand ennuyé, qui avait la prétention de donner dans un jour plus que d'autres dans de longues années.

Joubert l'avait tout à fait conquis par le sentiment large et franc de son talent. En envoyant, le 1er août, à Savigny une traduction italienne iïAtala, il recommandait à madame de Beaumont de veiller à ce que Chateaubriand fût, comme écrivain, plus original que jamais et de faire en sorte qu'il se montrât constamment tel que Dieu l'avait fait : a L'accent personnel plaît toujours ; il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise. » Il joignait à l'appui de ses recommandations un feuilleton de Geoffroy dans le Journal des Débats surl'annonce du Génie du christianisme, feuilleton qui contenait des réserves. Les rudesses de la critique plongeaient par-ci, par-là, Chateaubriand dans un véritable état d'abattement. Pour faire accepter Geoffroy et ses ruades, Joubert envoyait quelques lignes remarquables du traité sur le Divorce, où Bonald, en passant, rendait justice à leur ami. Il fallait toutes ces précautions pour le relever et ne pas affaiblir sa verve. Bonald gagna dès ce jour ses droits d'entrée dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourç.

Chateaubriand avait en ce moment dans l'imagination de Joubert un redoutable rival. Ce n'était rien de moins que Kant. Deux des lettres adressées à Savigny ne parlent que de l'auteur de la Raison pure. Joubert était alors à Paris, la tête pleine d'un article que Fontanes préparait, et le préparant luimême pour mieux exercer ses critiques. L'un des premiers, il juge avec justesse « ce terrible Kant qui doit changer le monde, ce Kant qui tourne tant de têtes, qui occupait tant la mienne et qui a fait rêver la vôtre », celle de madame de Beaumont. Oui, madame de Beaumont n'était pas indifférente, même à Kant; elle ne l'était pas, parce que Joubert s'était attaché avec la passion qu'il mettait en toute chose à comprendre celui qu'il surnommait un Mont.-Àthos taillé en philosophe. Gomme dans sa réponse, elle apprécie finement Fontanes : « Trop tourbillon pour lire Kant, et, au contraire, de plus en plus disposé à prendre les hautes fonctions pour lesquelles il est fait! » Il n'y eut jamais, du reste, de sérieuses sympathies entre lui et madame de Beaumont. Elle disait à Joubert : « Votre ami Fontanes, votre poète, » elle ne disait pas : « Notre ami. » Quand il vint à Savigny et que le Sauvage lui eut arraché des vers et ses vers les plus beaux,

elle eut avec lui une aimable querelle. Il prétendait qu'aucune femme n'aimait la poésie; elle fut un moment effrayée de cette condamnation; « mais je me suis rassurée en me rappelant l'impression que ses vers m'avaient faite et me font encore. Estce une preuve de ne pas aimer, que de n'aimer que ce qui est excellent? » Elle songeait aussitôt à André Chénier, dont elle avait conservé les plus admirables fragments. Son oreille avait été façonnée par leur mélodie, sa mémoire était encore toute ensoleillée par leur lumière. Elle fit partager à Chateaubriand son antipathie pour les poèmes didactiques et froids des Berchoux et des Esménard, et son enthousiasme pour les amoureuses idylles antiques dont quelques extraits prirent place dans les notes du Génie du christianisme.

Il ne faudrait pas croire que ce ne fussent qu'ailées et venues à Savigny; les visiteurs n'étaient pas assez nombreux pour en troubler le calme. Une ou deux absences dans les manoirs du voisinage qui commençaient à se rouvrir, au Marais, appartenant à madame de la Briche, belle-mère du comte Mole, n'empêchaient pas Chateaubriand d'être tout à son œuvre. Il avait la merveilleuse faculté de pouvoir travailler dix ou douze heures de suite; madame

de Beaumont veillait pour lui épargner tout ennui. C'est à peine si elle allait à Paris vers la fin d'août savoir des nouvelles du fils de Joubert, qui avait eu un peu de fièvre, visiter l'exposition de peinture, chercher quelques livres, particulièrement les Salons de Diderot, pour lequel elle reprit ses anciennes admirations; acheter les nouveautés et surtout recevoir de Joubert, à la veille de son départ pour Villeneuve, ses bons et gros baisers qui en valaient Ijien la peine par l'invariable affection dont ils étaient le naïf et respectueux témoignage.

Elle revenait vite se mettre sous le joug désiré, après avoir définitivement réussi à calmer madame de Staël et à justifier Chateaubriand dans cette interminable querelle des lettres du Mercure. « Lais sons maintenant, écrivait-elle, les tracasseries de ce monde qu'il ne faudrait voir qu'en perspective, seulement du rivage et comme les tempêtes, pour s'applaudir d'être à l'abri. » Ils restèrent à Savigny jusqu'en décembre. La lassitude ne venait pas. « Nous menions une vie si douce, que nous formions le projet enchanteur de la continuer. » Le Génie du christianisme s'achevait; mais il fallait consulter les documents. La nomenclature des ouvrages

que Chateaubriand voulait dévorer était longue.

C'étaient YHistoire ecclésiastique de Fleury, YHistoire du Paraguay, par le père Charlevoix; YHistoire de la Nouvelle-France, les Lettres édifiantes, les Missions du Levant, YHistoire des moines, Montfaucon, d'Héricourt, etc. C'est à Joubert que madame de Beaumont s'adresse; il fournit tous les renseignements, indique le nom des libraires, le prix des volumes; il envoie même son frère Armand aux deux solitaires pour leur donner des éclaircissements plus positifs; mais ces in-folio le faisaient trembler; il aurait voulu qu'ils restassent dans la chambre, et que Chateaubriand n'en transportât rien dans ses conceptions. Joubert ne se le figurait j; pas écrivant une œuvre d'érudition et de théologie. « Dites-lui, — c'est à Pauline qu'il adresse ses conseils pleins de bon sens, — dites-lui qu'il en fait trop, que le public se souciera fort peu de ses citations et beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera u dans son ouvrage; que son esprit seul et non pas r sa doctrine en pourra faire la fortune ; qu'enfin il fe compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pouii faire aimer Chateaubriand. Il ne ressemble pa

aux autres prosateurs; qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante ! Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain et qui ne sont bonnes qu'à mettre en fuite les prestiges. » Le triomphe du sentiment religieux, nous n'en pouvons douter, était le vrai but des efforts de Chateaubriand; mais Joubert croyait qu'il devait se borner à réaccoutumer la nation à regarder le christianisme avec quelque faveur, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre, à entendre ses cantiques avec quelque approbation. C'était là sa tâche ; le reste appartenait à la religion. Si la poésie et la philosophie pouvaient à la fois lui ramener l'homme, elle s'en réemparerait bientôt à l'aide de ses séducjteurs et de ses puissances. Le difficile était de ré- Iveiller le désir de rentrer dans ses temples : c'était |ce que Chateaubriand pouvait faire.

Madame de Beaumont, à qui Joubert donnait la Imission d'éclairer son compagnon de solitude, lui lavait lu cette lettre en entier. Il en avait été satisfait, mais il n'entendait pas en profiter. Il s'était ■écrié vingt fois pendant la lecture : « C'est le meilleur, le plus aimable, le plus étonnant des hommes! lûui, je le reconnais bien. Il craint toujours que je

ne cite trop. » Puis il s'était mis à rire. Les livres étaient arrivés, et il avait fait des Lettres édifiantes et des écrits des missionnaires un usage merveil leux. Il avait même su tirer parti du fatras sec et aride de l'Histoire des moines. Madame de Beau mont s'y était mortellement ennuyée. Elle trouvait J une sorte de miracle dans la manière de travailler 1 de Chateaubriand, dans ce don de rassembler des 1 traits épars. Après avoir écrit certaines pages, il I les lisait à son amie; il la faisait parfois fondre en larmes et il pleurait lui-même sans se douter que son talent fût pour quelque chose dans L'effet qu'il produisait. « Au milieu de mon ravissement, répondait-elle à Joubert, il faut que je vous avoue la crainte dont je suis tourmentée et qui ne me laisse pas un moment de repos. Il veut que son ouvrage paraisse au mois de février au plus tard, et, d'après! ce qu'il a encore à l'aire et surtout à refaire, s'il paraît aussitôt, je suis entièrement convaincue que ce ne peut être qu'avec de grandes imperfci lion et très faciles à effacer, en se donnant plus dej|; temps. Mais la moindre note sur ce ton le jette dans un abattement qui approche du désespoir, d sorte que j'ose à peine m'avouer à moi-même toute ma crainte. »

Heureux l'écrivain, heureux l'artiste qui peut ainsi inspirer à une femme éminente et intimidée de pareilles sollicitudes ! Mais il faut achever de citer cette lettre si instructive sur l'élaboration du Génie du christianisme. Madame de Beaumont n'a qu'à y gagner.

« Mon seul espoir * est qu'en lui montrant ces imperfections, il se sentira, de sa propre impulsion, forcé de les faire disparaître ; mais l'impatience de finir ne lui fera-t-elle pas illusion? Je n'ai jamais mieux senti que dans cette occasion le malheur de n'avoir pas un goût plus ferme, plus sûr, plus exercé, et de manquer de cette conviction et de cette force qui entraînent. » Puis elle revient sur cette recommandation de Joubert : « Il faut cacher son savoir ; » et, avec la perspicacité de son esprit délicat, elle met le doigt sur un des principaux défauts du livre : « 11 a réellement retranché beaucoup de citations; mais il en a beaucoup ajouté. Ce qui m'effraye surtout, c'est la légèreté javec laquelle il énonce certains jugements qui demanderaient, pour ne pas effaroucher, à être présentés avec une adresse et un art infinis. A cela il

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