‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 71 sur 97 · Lettres de Joubeit des 26 juillet et 23 août · texte numérisé non relu

Lettres de Joubeit des 26 juillet et 23 août

Le chagrin inondait son cœur. Elle ne disait pas à Joubert la douleur qui la dévorait; elle la confiait à son journal, quand elle était rentrée dans sa chambre d'auberge : « Mont-d'Or. J'avais le projet d'entrer sur moi dans quelques détails, mais l'ennui me fait tomber la plume des mains. Tout ce que ma position a d'amer et de pénible se changerait en bonheur si j'étais sûre de cesser de vivre dans quelques mois. Quand j'aurais la force de mettre moi-même à mes chagrins le seul terme qu'ils puissent avoir, je ne t'emploierais pas. Ce serait! aller contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une blessure trop douloureuse dans l'âme que j'ai jugée digne de m'appuyer dans mes maux. Je me supplie en pleurant de prendre un parti aussi rigoureux qu'indispensable. Charlotte Corday prétend qu'il n'y a pas de dévouement dnot on ne retire plus de jouissance qu'il n'en a coûte de peine à s'y décider; mais elle allait moi» rir et- je puis vivre encore longtemps. Que deviendrai-je ? Où me cacher? Quel tombeau chois» Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer'! Quelle puissance en murera la porte ? M'éloigne en silence, me laisser oublier, m'ensevelir poui jamais, tel est le devoir qui m'est imposé et qu<

j'espère avoir le courage d'accomplir. » La conscience de ses sacrifices, de ses luttes intérieures, lui revenait dans son abandon. Elle ne se sentait pas aimée par Chateaubriand, qu'elle avait jugé pourtant digne d'elle.

Il était cependant exact dans sa correspondance. Tantôt tristes, mécontentes, tantôt gaies et d'une inconcevable folie, tantôt pleines d'une admiration communicative pour les monuments de Rome, ses lettres étaient toujours originales. Joubert la réconfortait, et René la troublait. Inquiet , susceptible, prêt à la moindre contrariété à abandonner la carrière diplomatique, il donnait à madame de Beaumont des angoisses que souvent il ne partageait pas. Dès son arrivée au Mont-d'Or, le 9 août, transmettant à Ghênedollé une lettre de Chateaubriand, elle ne cachait pas son affliction de ses projets absolument déraisonnables, et elle laissait aller ces mots touchants par leur poétique faiblesse : « Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit, tant je souffre d'ailleurs, tant je suis anéantie ! » Le secrétaire d'ambassade était en ce moment au plus mal avec son ambassadeur. Le cardinal Fesch haussait les épaules quand

il apercevait sa signature. L'aventure de la visite

au roi abdicataire de Sardaigae avait été exploitée; on dénonçait de Rome à Paris les inconséquences de René. Il suppliait, dans ses lettres, Fontanes e! madame Biacciochi de l'arracher aux honneurs. Son imagination l'entraînant, il parlait de passer en Grèce, de s'enfermer trois mois avec les moines du mont Athos pour apprendre le grec; puis, rentré à Paris, il s'ensevelirait dans quelque hutte, sur les coteaux de Marly. « J'aurais vu, continue- L— il , tout ce qu'un honnête homme peut à peu près désirer de voir, les déserts américains, les ruines de Rome et de la Grèce , le commencement des mœurs orientales ou asiatiques; j'aurais joui à peu près de tous les succès littéraires qu'un homme peut attendre pendant sa vie, et j'en connaîtrais !a valeur. J'aurais connu un peu les divers états de ja vie, les camps et la politique, la cour et la ville, le malheur et ce qu'on appelle la prospérité. 11 ne me manquera rien pour être un sage \ » Et madame de Beaumont, où est-elle dans tout ce développement oratoire? Son nom arrive pour achever la tirade : « Si je la perds, comme je le crains, je recevrai le dernier coup. »

1. Lettre de Chateaubriand à Guéneau de Mussy (31 août 1803).

Elle savait tout cela et restait néanmoins attachée. Si nous ne possédons pas les lettres que lui écrivait Chateaubriand, il a pris soin d'en reproduire des fragments en changeant l'adresse. Il écrivait si peu à Villeneuve, du moins dans ce temps-là, que Joubert priait madame de Beaumont de lui citer quelques mots de chacune des lettres qu'elle recevrait de Rome : « Je suis assuré que vous les choisirez toujours si bien, que, sans vous fatiguer, ils pourront me suffire à me donner une idée du reste. » Et, en effet, avant de partir pour le Mont-Dore, elle lui envoie un extrait; or, dans l'édition des œuvres complètes de Chateaubriand , cet extrait figure comme lettre adressée par lui à Joubert. C'est une erreur volontaire1. En arrivant le 23 juin à Rome, ce n'est pas à Villeneuve, c'est à la femme délaissée et presque mourante qu'il se hâte de donner de ses nouvelles. « M'y voilà enfin, écrit-il toute ma froideur s'est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j'ai vu, je crois, ce que personne n'a vu, ce qu'aucun voyageur n'a peint : les sots! les âmes glacées! les barbares! Quand ils viennent ici, n'ont-ils pas traversé la Toscane,

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