‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 72 sur 97 · Édition de 1832 chez Fume · texte numérisé non relu

Édition de 1832 chez Fume

jardin anglais au milieu duquel il y a un temple, c'est-à-dire Florence? N'ont-ils pas passé en caravane, avec les aigles et les sangliers, les solitudes de cette seconde Italie appeléel'Etat romain? Pourquoi ces créatures voyagent-elles ! Arrivé comme le soleil se couchait, j'ai trouvé toute la population allant se promener dans l'Arabie déserte, àlaporlc de Rome : quelle ville ! quels souvenirs ! » Toutes ses notes sur l'Italie sont prises dans sa correspondance avec madame de Beaumont. Lorsqu'elle vint s'éteindre dans la maison de la place d'Espagne, Chateaubriand reçut d'elle tous les papiers qui pouvaient tomber entre des mains étrangères; il restitua à Joubert ses propres lettres, qu'on a pu ainsi publier. Quant à la promenade dans Rome au clair de lune, elle avait été écrite pour madame de Beaumont; elle y avait fait allusion : « Du haut de la Trinité-du-Mont, les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d'un peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d'un vaisseau à l'ancre. Que se passait-il il y a dix-huit siècles, à pareille heure et au môme lieu? »

Certes, cette poésie du passé, les descriptions de la villa Adriana,et des longues arcades festonnées de

lierre, la peinture de ces silencieuses galeries ornées de chefs-d'œuvre et la solitude de ces loges étudiées par tant d'artistes illustres, étaient faites pour ébranler l'imagination d'une femme instruite et bien douée; elle espérait peut-être, malgré ses défaillances, que les souffles venus des montagnes de la Sabine et passant sur la Farnésine et le Colisée seraient tièdes à sa poitrine; la réduction lente et intime que Rome apporte aux âmes fortes et rêveuses, le sentiment de grandeur qu'elle laisse et qui fait que, lorsqu'on rentre dans la vie moderne, les regards ont quelque peine à s'habituer aux vulgarités, tout cela, qui l'eût plus senti, plus compris que madame de Beaumonl? Mais le suprême attrait élaitde rejoindre celuiqu'elleentouraitd'une sollicitude insatiable et d'une admiration continue. Le soutenir des intimités de Savigny était toujours présent, (le fut pourtant toute une lutte, dans sa société Ichoisie, pour s'opposer à ce périlleux départ. Seule, jLucile le comprenait : « Mon frère m'a mandé |(30 juillet) qu'il espérait vous voir en Italie... Je ne lui céderai pas le bonheur de vous aimer; je le mrtagerai avec lui toute ma vie. Mon Dieu ! maiame, que j'ai le cœur serré et abattu! Vous ne Savez pas combien vos lettres me sont salutaires,

comme elles m'inspirent de dédain pour mes maux! Souffrez que je vous recommande encore votre santé... Comment ne vous aimez-vous pas? Vous êtes si aimable et si chère à tous! » Fontanes, surtout, fut extrêmement contrarié de ce voyage. Il se préoccupait peu de la santé de madame de Beaumont; il ne voyait que l'avenir de Chateaubriand et le parti que les envieux ou les jaloux pourraient tirer encore de la publicité donnée à une affection dont le monde ne connaissait pas le désintéressement et la hauteur. Déjà le sanglier (TErymanthe avait grondé lors de la retraite de Savicmv. Madame de Beaumont l'avait su, et, dédaignant toute explication personnelle, elle avait confié sa peine à Joubert. Ce fut bien pis lorsque Fonlanes apprit :~a résolution définitive : « Pour comble de ridicule, écrit-il àGuéneau de Mussy (5 octobre), madame de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Je défends le mieux possible mon ami, mais que puis-je contre l'orage? » Pauline n'avait pas été ébranlée par les critiques; Joubert, plus indulgent, plus tendre et aussi plus distingué de cœur, n'avait d'autres soucis que la fatigue et la longueur du chemin pour un être épuisé. Mais il sentait que le i vent du désert et ie froid de l'isolement étaient

encore plus funestes que tous les autres ». Il fallut se rendre enfin : « Conservez-moi votre amitié, lui répondit madame de Beaumont, et soyez sûr qu'elle est peut-être le plus fort lien qui m'attache à la vie : Villeneuve et Rome renferment ce qui m'est le plus cher au monde1. »

Elle quitta le Mont-Dore le 5 septembre et s'arrêta à Clermont-Ferrand. Elle s'y plut; elle en aimait les toits plats, les points de vue, ce qui en faisait une ville singulière; elle se sentait dans la province d'où les Monlmorin étaient sortis. Elle avait retrouvé une excellente cousine, madame de Vichy, qui s'était mise à l'adorer ; et puis elle entendait enfin parler en Auvergne, mieux qu'ailleurs, de ses vieux parents, de sa mère, de son père, et la façon dont on lui en parlait lui donnait de vraies jouissances. Les premiers jours, elle put croire que les eaux étaient allées chercher la vie et la lui avaient apportée. Adoucissement trompeur et passager! un refroidissement amenait bientôt une quinte de toux, et néanmoins elle partait pour Lyon2. Jo.ubert lui écrivait le 14 septembre; c'était son avant-dernière lettre; il la suppliait de ménager sa vivacité,

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