CONCLUSION
Les derniers momenls de madame de Beaumont n'eurent que deux témoins, Bertin l'aîné et Chateaubriand. Ils se succédèrent au chevet de son lit. L'un n'a laissé aucune lettre qui pût nous renseigner! L'eût-il fait, qu'aurait-il pu nous dire qui valût les éloquentes pages consacrées à l'agonie de Pauline dans les Mémoires d1 outre-tombe? Qui ne les a lues? Essayer, après un pareil maître, de décrire ce douloureux spectacle serait plus qu'une faute, nous pouvons du moins enchâsser ses larmes et mettre en relief les traits ineffaçables du tableau créé par son génie. L'art a peut-être trop pris la place de la sensibilité, quand, plus de trenl e
ans après avoir perdu l'affection la plus élevée qu'il eût jamais rencontrée, il est revenu sur ses tristesses anciennes et a raconté cette mort ! Et néanmoins le souffle y est et vous emporte.
Pour mieux fixer alors ses souvenirs, il avait sous les yeux un récit, composé par lui, le lendemain même et destiné à M. de la Luzerne. Mais, préoccupation singulière ! Chateaubriand en fit plusieurs copies que les amis se passèrent de main en main religieusement. Nous avions eu une obligeante communication de ce précieux document, conservé dans la famille Joubert. Il a été publié depuis. On peut donc comparer les deux textes; ils se rapprochent beaucoup, des phrases entières ont passé sans changement dans le livre. Des Ion gueurs, nécessaires, quand les amis avaient soif des moindres incidents, ont disparu; si l'homme de lettres a quelquefois mis de l'apprêt quand la simplicité de l'ancien texte eût été plus touchante, ces taches sont rachetées par de telles beautés, que les yeux suivent, sans pouvoir s'en détacher, les scènes de l'émouvante séparation et que les cœurs restent attendris.
Lorsque madame de Deaumont entra à Rome, elle ne pouvait ni monter un escalier, ni marcher.
Les médecins déclarèrent que le poumon commençait à être attaqué, et qu'il ne fallait plus espérer la vie de la malade que d'un miracle. Le sentiment de l'honneur n'abandonna pas un seul instant Chateaubriand, et la vue de tant de souffrances subies avec un si viril courage, donna à son dévouement une énergie qui ne se démentit pas, durant cette difficile épreuve. Il s'efforça de mettre en évidence devant le monde, devant la diplomatie, non plus Pauline, mais la fille du comte de Montmorin, du ministre de Louis XVI. Le pape envoya savoir des nouvelles du dernier rejeton d'une famille illustre et malheureuse. Le cardinal Consalvi, et les membres du Sacré Collège imitèrent Pie VIL Le cardinal Fesch lui-même obéit aux convenances.
Madame de Reaumont parut d'abord un peu soulagée par le climat. Quand le temps le permettait, elle se promenait de midi à une heure, en voiture. Dans ses lueurs d'espérance, Chateaubriand pensait que son amie ne le quitterait plus; il comptait la conduire à Naples au printemps et, de là, envoyer sa démission aux Affaires étrangères. Il était ému enfin du déchirement de cette âme, qui avait reçu plus que les autres la faculté de souffrir.
Des lettres cruelles à lire lui arrivaient. Toutes,
malgré des inquiétudes, exprimaient encore de l'espoir; toutes aussi, comme celle de madame de Krùdner, après avoir rappelé l'intérêt qu'excitait madame de Beaumont disaient : « Elle retrouvera un peu de santé avec le soleil d'Italie et le bonheur de votre présence. » — Mais aucune voix ne fut plus lamentable que celle de Lucile : « Mon ami, je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de jeunesse et presque immatérielle; rien de funeste ne peut, à son sujet, me tomber dans le cœur. Le ciel qui connaît nos sentiments pour elle, nous la conservera sans doute ; mon ami, nous ne la perdrons point; il me semble que j'en ai au dedans de moi la certitude ; je me plais à penser que, lorsque lu recevras celte lettre, les soucis seront dissipés. Dis-lui, de ma part, tout le véritable et tendre intérêt que je prends à elle; dislui que son souvenir est pour moi une des plus belles choses de ce monde. » — Et puis le désespoir, la cruelle certitude de son isolement dans le monde lui dictent ces lignes qui sont autant de sanglots : « Adieu, te reverrai-je?... Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant! Adieu, félicité sans mélange! 0 souvenir de mes beaux jours, ne
pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures!... Dès notre enfance, tu as été mon défenseur et mon ami, jamais tu ne m'as coûté une larme et jamais tu n'as fait un ami sans qu'il ne soit devenu le mien... Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont1. »
Lucile se reposait du bonheur qui lui manquait sur son frère et sur Pauline, et elle se sauvait de son ennui et de son chagrin dans leur pensée. Les êtres qui inspirent de pareilles affections à des natures aussi distinguées ont des qualités que le vulgaire a ignorées. La vie de Luciie jetait ses dernières clartés ; elle se consumait, comme une lampe, dans les ténèbres d'une longue nuit. C'était Saint- Germain, le valet de chambre de madame de Beaumont, qui, quelques mois après avoir pleuré l'une, devait suivre seul, absolument seul, le cercueil délaissé de l'autre; et Lucile, qui tenait si peu à la terre, ne devait même pas y laisser de trace ; elle disparaissait dans la fosse commune.
Cepeudant le mieux que le climat de Borne fit éprouver à madame de Beaumont ne dura pas.
Le 28 octobre, elle pouvait encore écrire sur son
t. Mémoires d'outre-tombe .
journal ces quelques lignes : « Depuis dix mois, je n'ai pas cessé de souffrir; depuis six, j'ai tous les symptômes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degré. Il ne me manque plus que les illusions et peut-être en ai-je. » — Elle n'écrivit plus. Los promenades en voiture cessèrent. Vainement i.haleaubriand s'efforçait de la distraire, en lui montrant la campagne et le beau ciel; elle ne prenait plus goût à rien. Sa dernière sortie fut pour le Colysée, pour ces portiques qui avaient vu tant mourir! Avec quelle poésie cette visite a été retracée !
Elle eut froid et Chateaubriand la ramena place d'Espagne. Elle se coucha et ne se releva plus. Le 2 novembre, le médecin ne dissimula pas que le terme approchait. Madame de Beaumont le savait, et son courage ne faiblit pas. Apercevant des larmes qui se dérobaient dans les yeux de son ami, elle lui dit en souriant et en lui tendant la main : « Vous êtes un enfant; est-ce que vous ne vous y attendiez pas? »
Les deux récits, celui des Mémoires, et celui qui fut adressé à M. de la Luzerne se ressemblent ici et donnent sur la journée et la nuit du 3 novembre les mêmes détails. Les nuits d'agonie ne s'oublient
jamais. Chateaubriand tenait à ce que la lille du comte de Montmorin reçût un prêtre; lorsque, fondant en larmes, il lui en parla, elle fut quelque temps sans répondre, le regarda fixement; puis, d'une voix ferme : « Je ne croyais pas que cela fût tout à fait si prompt : Allons! Il faut bien vous dire adieu. Faites appeler Fabbé de Bonnevie. » C'était un grand vicaire de Lyon, homme d'esprit et atlaché à l'ambassade.
On se rappelle que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution avaient fail douter madame de Beaumont de la justice de la Providence. Elle déclara à l'abbé de Bonnevie « qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle ; qu'elle espérait toutefois que les maux qu'elle avait soufferts dans ce monde abrégeraient son expiation dans l'autre ».
L'abbé de Bonnevie n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme. Chateaubriand étant retourné auprès de son amie, elle lui dit à demi-voix : Eh bien, êles-vous content de moi? Que de choses, dans ce mot fin et tendre! Il fallait bien maintenant que le cœur se dégonflât. Elle s'attendrit sur les bontés que René lui témoi-
CT8 LA COMTESSE l'A IL IN E DE BEAU M ON T.
gnait. A ce moment, la lettre de Chateaubriand à M. de la Luzerne se Lail; mais les Mémoires parlent. Pauline avoua qu'elle avait cru lui être à charge, et qu'elle avait désiré mourir pour le débarrasser d'elle. Elle lui dit tout ce qu'une femme tendre et fière, et n'ayant plus que quelques heures à elle, peut dire quand elle ne s'est pas crue aimée et quand elle n'a aimé qu'une fois. Que répondit-il? Il fut séduisant, il pleura; sut-il convaincre? une admirable phrase, plus éloquente dans sa sobriété que de longues périodes, nous rassure. Elle l'écoutait; « elle ne cessait de marquer sa surprise, et elle semblait mourir désespérée et ravie ».
Comme Joubert jugeait bien cette âme de tlamme, lorsque, apprenant les suprêmes consolations que lui versa Chateaubriand, il écrivait à Chênedollé : « Quanta elle, on sent, pour peu qu'on Tait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage qui m'a causé tant de tourments1 ! »
La fin était proche. On porta à madame de Beaumont les derniers sacrements avec la solennité, la