‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 82 sur 97 · Lett-e de madame de Duras, 11 décembre · texte numérisé non relu

Lett-e de madame de Duras, 11 décembre

dernière lettre de Pauline, datée de Milan, lui était arrivée le 8 octobre; les caractères de l'écriture portaient une telle empreinte de fatigue et d'accablement, que les larmes étaient montées à ses paupières. Il avait alors envoyé à l'infortunée ces lignes, qui sont un chef-d'œuvre de tendresse délicate et de commisération passionnée :

« Je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin. Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez et votre immense éloignemenl m'ont accablé.

» Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil, depuis votre dernière lettre : «Elle est maintenant hors de France » ou : « Elle en est loin ,)!...

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'amonceler les lettres qu'on m'écrit : je ne les lis même pas tout entières, je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis^ sourd et taciturne...- Je reste ici l'hiver, ma vie intérieure va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes; mais elle en a perdu les délices...

» Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez et quoi que ce soit que vous vouliez?... Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous...

» Je vais écrire un mot à notre jeune ami. 11 a des peines, je le sais. Au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les partager! Vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le mal que vous vous feriez...

» Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu! conservez-vous, ménagez-vous et revenez quelques jours parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir. »

Chateaubriand aurait-il écrit cette lettre-là, si pleine d'émotion contenue, si réchauffée d'une de ces flammes qui ne s'éteignent jamais?

Nous avons cité les paroles de Joubert au comte Mole, celles qui rendent le mieux justice aux qualités intellectuelles de madame de Beaumont, à' la faculté qu'elle avait d'entrer dans toules les idées qu'on pouvait lui présenter, à son goût pour ce qui

était exquis, à sa légèreté de touche, à son esprit supérieur et sans faste, qui plaçait son âme au niveau des talents les plus éclatants. Mais c'est dans une lettre à Ghênedollé du 2 janvier 1804, que Joubert s'ouvre tout entier. Après lui avoir expliqué que le voyage de Rome, et le désir d'y mettre obstacle absorbaient toutes ses pensées et occupaient toutes ses forces, après s'être excusé de son silence, en alléguant des craintes qui ne l'avaient pas moins accablé que le malheur, il ajoute :

« Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est

pas extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle

place celte femme aimable occupait pour moi dans

le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement

I autant que moi ; mais elle lui manquera moins ou

j moins longtemps. Je n'avais pas eu, depuis neuf ans,

lune pensée où elle ne se trouvât d'une manière ou

d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point,

et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir

jet l'affliction de son absence ne soient mêlés. »

Joubert ne se vantait pas ; sa douleur fut éternelle.

jjLes années ne lui enlevèrent rien de sa profondeur;

il ne voyait plus avec qui et à qui il pourrait parler.

lil avait été mis en possession du beau portrait de

madame de Beaumont par madame Vigée-Lebrun.

Madame deVintimille s'était aussi dépouillée pour \m d'une miniature qui avait été faite peu de mois avant la mort de leur jeune amie. 11 vivait avec son ombre, il paraissait fort, il paraissait gai; le changement était tout dans le dedans. Là étaient le vide, le néant; il avait le cœur et l'esprit perclus '. •Comme si ce n'était pas assez de penser à elle tous les jours, il consacrait à son souvenir un mois -spécial, ce mois d'octobre, où elle l'avait fait tant souffrir de ses souffrances. Tout ce qui la lui rappelait lui était cher; et, s'il avait un jour trouvé charmante l'enfant de madame de Guilaut, c'est que sou prénom appartenait à la femme si regrettée, •dont l'affection avait réjoui sa vie! Comme mademoiselle de Montmorin, mademoiselle de Guitaut s'appelait Pauline, et il lui souhaitait plus de bonheur. Si Chateaubriand avait élevé un mausolée de marbre à la comtesse de Beaumont, Joubert lui avait dressé dans son cœur un autel qu'il entretint jusqu'à s:i mort. Il s'attacha en vieillissant aux survivants de la petite société qui comprenaient et partageaient son culte. S'il avait conservé pour

1. Lettres de Joubert, 18 novembre 1801, octobre lb'07, 22 juillet 1822.

M. Jullien de l'amitié, c'est que celui-là, plus de vingt ans après, restait fidèle au souvenir. S'il se lia si intimement avec madame de Vkïtimille, c'est qu'elle écrivait : « L'éternel souvenir de la malheureuse amie que je pleure ne me permettra jamais devoir avec indifférence ceux qui partageaien6 mes sentiments pour elle. Quelle perte nous avonstous faite ! Je ne puis dire le chagrin que j'en ressens. C'est une plaie qui ne se fermera jamais. L'idée de ne plus la revoir me poursuit sans cesse1. »

Que pensa-t-il de Chateaubriand, tout en continuant de l'aimer? Il l'avait bien jugé durant le premier séjour à Home. Et, malgré sa toléran e pour le pauvre garçon, il l'avait complètement pénétré dans ses côtés d'ostentation et d'homme de cour. Le manque de convenances de certains passages de l'épisode de René l'avait blessé. Mais il avait à la longue pardonné, comprenant le fonds d ennui et le tempérament de ce naïf et de cet égoïste qui n'écrivait que pour les autres et ne vivait juepour lui2. Lorsque le comte Mole, en juin 1805. ans une lettre inédite, disait : « Je trouve toujourshateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable

t. Lettre de madame de Vinlimille à Chênedollé. 2. Lettre de Joubert à Mole, 21 octobre 1803.

qu'il est aimable et bon enfant. Il y a dans cet homme une vanité frivole que je croyais inconciliable avec un mérite comme le sien. » Lorsque le comte Mole parlait ainsi à Joubert, ce dernier avait discerné depuis longtemps, dans le préféré de Pauline, un fonds d'enfant qui le rendait aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis.

Pour avoir à ce point séduit et presque rendu jaloux le plus subtil, le plus fin, le plus délicat, le plus original des penseurs, qu'avait donc la comtesse de Beaumont? Elle avait elle-même tous ces dons, avec le charme féminin. Le mot de mademoiselle de Chatenay lui était plus applicable qua Joubert. Elle était vraiment une âme qui, ayant rencontré par hasard un corps, s'en tirait comma elle pouvait.

Il n'y a eu qu'un temps, il n'y a eu qu'un pays^ où, sans aucune force de beauté, d'opulence, de re-i nommée, une jeune femme ait exercé un tel eml pire sur des esprits éminents. C'est la France à la fin du xvuie siècle.

Produit de la race la plus aristocratique et de la civilisation la plus raffinée, réunissant dans un corps souple et frêle l'élégance d'une Florentine de la Renaissance et les grâces de la patricienne, à une

époque où les patriciennes furent le type accompli de la grande dame, ayant un cœur énergique et droit, Pauline de Montmorin possédait, en outre, le double attrait de la souffrance et du malheur supportés héroïquement. Elle mérite donc de vivre dans la mémoire de cette élite de lettrés dont les rangs s'éclaireissent de plus en plus.

Il y a peu de jours nous étions à Rome; nous avions voulu porter notre respectueux hommage à cette tombe sur laquelle Chateaubriand s'était agenouillé. Il nous semblait qu'après nous être incliné sur ses cendres, nous serions plus dignes de parler de Pauline de Montmorin, et qu'en respirant l'air qui avait recueilli son dernier souffle, nous y puiserions plus de sympathies pour elle.

C'est à gauche, dans la première chapelle, en face du tombeau du cardinal de Bernis, qu'elle repose. Les années ont enlevé quatre doigts à la petite main de marbre et estompé la douce image. L'église Saint-Louis était déserte à l'heure où nous y entrâmes; nos pas troublaient seuls le silence. Il nous semblait entendre René faisant ses adieux à cette amie charmante, et la suppliant, comme dans l'épitaphe grecque, de ne pas boire, hez les morts, à la coupe qui fait oublier. Nous

pensions aussi que Joubert avait regretté toute sa vie de ne pas venir prier et pleurer sur cette pierre qui recouvrait les qualités les plus françaises, toutes aujourd'hui disparues. Puisse ce modeste livre ne pas être trop au-dessous de ce temps et de cette société dont nous sommes, jusqu'au fond des entrailles, les enfants prodigues!

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