ACTE PREMIER il
FROSSARD
Soyons sérieux. Pourquoi es-tu mal avec miss Sarah ? As-tu été trop aimable ou pas assez ?
SÉVERAC
.]o me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas. Je me suis donné sottement les allures d'un censeur.
FROSSARD
Tu as joué les Gâtons? A Rome, c'était de circon.-tance. Voyons ton crime.
C'est arrivé, il y a deux mois. Une fête de bienfaisance fut donnée au palais Pandolûni. La princesse avait fait construire dans son jardin des petites boutiques, oùl'on vendait au profit des pauvres. Miss Sarah s'était accommodée d'un bureau de tabac.
FROSSARD
Future veuve de général. Elle avançait !
SÉVERAC
Il y avait un monde fou, il faisait très chaud, et beaucoup de jeunes gens des meilleures familles,, ayant bu quelques verres de vin deCliampagne, commencèrent à s'animer. L'un d'eux, le marquis Patrizzl, qui avait fait, depuis le commencement de l'iiiver, la cour à miss Sarah, s'approcha, accompagné de quelques amis, acheta un paquet de cigares au poi Is do l'or, puis regardant audacieusement la jeune fille, il dit : Si vous vouliez allumer les cigares que vous vendez, on les paierait bien plus cher. — Ce n'est pas probable, répondit miss Sarah sans se fâcher, car peu de gens seraient assez fous pour m'adresser une pareille demande? — Est-ce que vous n'avez jamais fumé? reprit le marquis, 11 y a aujourd'hui ]}paucoup de femmes des plus distinguées qui fument. — En Italie peut-être, dit miss Sarah, mais pas en Angleterre. — Voulez- vous essayer? poursuivit le marquis. Je serais
assez fou, moi, poui' donner deux cents louis d'un cigare qui aurait touché vos lèvres.
FROSSARD
Bon ! je vois la suite. Le général était là, il bondit !
SÉVERAG.
Le général n'était pas encore là, il n'y avait que moi, qui venais d'arriver et qui avais assisté, avec stupeur, à cette scène. Miss Sarah prit un cigare et le porta à ses lèvres. Déjà le marquis triomphait. Alors, n'y tenant plus : « Mademoiselle ! m'ècriai-je, prenez garde ! Je crois que vous êtes dupe d'un excès de charité. » Elle me jeta un regard fulgurant, et d'un air dédaigneux, se tournant vers le marquis : Un cigare pareil pour un si faible prix, ce serait pour rien I On m'avait bien dit que toutes vos nobles maisons étaient dans la gêne. Vous offrez deux cents louis pour prendre ce havane, je donne, moi, mille louis pour le garder. Elle tira de sa poche un petit carnet, griffonna quelques mots, déchira la feuille et la laissant tomber sur les louis de sa recette : Pour les pauvres italiens !
FROSSAKD.
DeTesprit de millionnaire ! Bravo!
SÉVEKAC.
C'est ce que crièrent Patrizzi et ses amis. Ils firent une ovation à miss Sarah. Mais elle, le visage pâle et la bouche crispée, s'était penchée vers moi : Vous voyez, monsieur, que je n'ai besoin ni de conseils, ni de protection. A' l'avenir, épargnez-les moi donc, je vous prie. Je m'inclinai et disparus. Le soir, le liasard me conduisit au théâtre Apollo, et je me trouvai face à face avec le marquis. Je le touchai du coude, il me fit des observations que j'accueillis mal. Bref, une rencontre fat décidée. Le bruit s'en répandit aussitôt. Le général vint pour me laver la tète, et ne sut que m'embrasser. Quant à miss Sarah, elle passa une