ACTE DEUXIÈME
SÉVERAC
M'as-tu entondu m'en plaindre ?
PROSSARD, gaîment.
Non ! tu es comme saint Sébastien, toi : criblé de flèches, tu souris à tes bourreaux.
Mon cher, tu ne peux savoir combien de fois j'ai béni les mauvaises dispositions de la comtesse à mon égard. Elles m'ont permis de i*econquérir ma liberté, sans être accusé d'ingratitude par le général... Tusais que j'étais bien résolu au moment de son mariage à lui demander mon congé. J'avnis préparé un petit discours dont j'étais assez content. Il ne me laissa pas le temps d'ouvrir la bouche et, avec une effusion irrésistible, il me déclara que rien n'était changé, que j'étais un fils pour lui, que la comtesse serait une sœur pour moi...
KROSSARD.
Tous parents... Délicieux !
SÉVERAC
Bref, il m'entortilla si bien que je rengainai mon compliment, et acquiesçai à tout... Seulement, je tirai sur ma corde et, les boutades de la comtesse aidant, j'arrivai à m'affranchir de quelques servitudes qui eussent été horriblement gênantes... Ainsi, j'habitais l'hôtel autrefois: j'ai pu me loger au dehors; je déjeunais ici tous les jours et j'y dînais souvent : j'ai pris l'habitude de ne me présenter qu'aux heures de service. . . J'ai su ainsi, aux yeux du monde, éviter l'écueil toujours dangereux de l'existence familière auprès d'une jeune femme. J'ai ménagé l'affection réelle que le. général a pour moi, voilà un an que cela dure, sans méchants propos, sans calomnies, et cela, grâce aux rigueurs de la comtesse... Coramentveux-tu que je m'en plaigne ? Et si je le faisais, ne serais-je pas bien ingrat?
44 LA COMTESSE SARAII
FROSSAUD.
Tu es un garçon d'esprit et de cœur... Nous nous étions demandé autrefois, t'en souviens-tu, si le sentiment que la belle Sarah avait pour toi était de la haine ou bien de l'amour ?
SÉVERAG.
C'était de la haine.
FROSSARD
Il faut le croire ! Quoiqu'au moment de son mariage, elle ait eu une période d'attendrissement assez singulière... Elle t'a consulté, si je ne me trompe, elle t'a presque demandé ton consentement.
SÉVERAG.
Gomme à mademoiselle de Cygne !
FROSSARD
Es-tu bien sûr que ce jour-là, elle n'ait pas voulu te mettre nettement au pied du mur?
SÉVERAG, avec humeur.
Et quand bien même cela serait ?.,.
FROSSARD, l'interrompant.
Tu es étonnant ! Mais alors sa dureté actuelle ne serait peut-être que la révolte inconsciente de sa vertu. Elle ne te traiterait si mal que pour résister au désir de te traiter trop bien... Bizarre problème psychologique ! Tu n'es pas curieux, si tu n'as pas eu l'idée de l'étudier !
SÉVERAG.
Je ne suis pas curieux, en effet, et surtout je suis prudent... Imiter tous ces jeunes gens qui entourent ]a comtesse, marivauder, coqueter avec elle, tourner comme un papillon autour de la llaumie... non! non! c'eût été un jeu trop périlleux ! La plus ferme raison peut avoir une heure de défaillance... J'ai préféré me tenir à l'écart, au risque de déplaire et d'être mal-