VIII. — Le contenu de la vie
Du berceau à la tombe, le contenu de la vie est fait de désirs et d'espoirs, d'efforts et de luttes, et malheureusement aussi d'échecs et de souffrances. Cette vie intérieure pourrait-elle donc être soumise à une analyse physico-chimique. Malgré l'abîme qui nous sépare aujourd'hui d'un tel but, je pense qu'il peut être atteint. Aussi longtemps qu'un phénomène vital n'a pas trouvé son explication physico-chimique, il apparaît ordinairement inexplicable. Dès que le voile se
soulève, nous sommes toujours étonnés de n'avoir pas deviné d'avance ce qu'il cachait.
En ce qui concerne notre vie intérieure, une explication physico-chimique n'est pas hors du domaine des choses possibles ; cela résulte du fait qu'il nous est déjà possible de faire reposer sur une base physico-chimique une explication des manifestations de l'instinct ou de la volonté animale dans des cas simples, et en particulier, au sujet des phénomènes que j'ai étudiés dans des mémoires antérieurs sous le nom de tropismes animaux.
Nous pouvons considérer comme l'exemple le plus simple de ces tropismes la tendance qu'ont certains animaux à voler ou à se diriger vers la lumière. Nous avons affaire dans ce cas à la manifestation d'un instinct, d'une impulsion à laquelle l'animal ne peut résister. Cet instinct aveugle auquel les animaux doivent obéir, bien qu'il puisse leur en coûter la vie, pourrait bien être expliqué par la même loi de Bunsen et Roscoë, qui explique dans la nature inanimée les effets photochimiques. Cette loi dit que, dans de larges limites, l'effet photochimique est proportionnel au produit de l'intensité de la lumière par la durée de rillumination. Il n'est pas possible d'entrer ici dans tous les détails des réactions des animaux en question à la lumière ; nous désirons seulement faire voir de quelle manière il serait possible que l'instinct des animaux pour la lumière se rattachât à la loi de Bunsen-Roscoë.
Il y a dans les yeux (et parfois aussi dans la peau) des animaux positivement héliotropiques
c'est-à-dire de ceux qui vont instinctivement vers la source de lumière, des substances sensibles à la lumière qui, sous Vinfluence de celle-ci, sont altérées chimiquement. Les produits formés dans cette réaction influencent la contraction des muscles — le plus souvent indirectement, par l'intermédiaire du système nerveux central. Si Tanimal n'est éclairé que d'un côté seulement, la masse de produits de la réaction photochimique formés par unité de temps est plus grande de ce côté que du côté opposé. Il en résulte que le développement d'énergie dans les muscles symétriques des deux côtés du corps devient inégal. Dès que la différence entre les masses des produits formés des deux côtés par la réaction photochimique atteint une certaine valeur, l'animal se trouve, aussitôt qu'il se meut, automatiquement forcé de se tourner vers la lumière. Dès qu'il est tourné de telle manière que son plan de symétrie soit dans la direction des rayons, les taches symétriques de sa surface sont frappées par la lumière, sous le même angle, et alors l'intensité de la lumière, et, par suite, la vitesse des processus photochimiques devient égale des deux côtés de l'animal. Il n'y a plus de raison pour que l'animal dévie du mouvement en liofne droite et il va droit suivant cette ligne vers la source de lumière. (On admet que dans ces expériences l'animal est sous l'influence d'une seule source de lumière et qu'il est positivement héliotropique.)
J'ai montré dans une série d'expériences que les réactions héliotropiques des animaux sont identiques aux réactions héliotropiques des végè-
Là conception MÉCANIQUB DS LA VIE
taux II est bien connu que les plantes héliotro
Fig. i£ t 19. — Héliotropisme positif des polypes d'Eudendriiim. Les nouveaux pédoncules de polypes croissent tous dans la direction des rayons lumineux qui est indiquée dans chaque figure par une flèche (d'après nature). Ces animaux s'inclinent ver» la lumière de la même manière que les tiges des plantes positivement héliotropiques dans les mêmes conditions.
piques qui sont fixées courbent leurs tiges vers la source de lumière jusqu'à ce que Taxe de symé-
trie de leur extrémité soit dans la direction des rayons lumineux. J'ai trouvé le même phénomène chez des animaux fixés, par exemple chez certains hydroïdes ou vers. Les organes végétaux mobiles, tels que les zoospores, se meuvent vers la lumière (ou en sens contraire si elles sont négativement héliotropiques), et Ton peut observer la même chose chez les animaux mobiles. Chez les plantes, ce ne sont que les rayons les plus réfrangibles, du vert au bleu, qui présentent ces effets héliotropiques, tandis que le rouge et le jaune sont peu ou pas actifs ; il en est de même pour les réactions héiiotropiques des animaux.
Il a été constaté par Blaauw que, pour les courbures héliotropiques des plantes, le produit de l'intensité de la source de lumière par le temps nécessaire à obtenir une courbure héliotropique donnée est constant, et le même résultat a été obtenu en même temps par un autre botaniste. Froschl. Il a été ainsi prouvé que la loi de Bunsen-Roscoë gouverne les réactions héliotropiques des véo-étaux. Le même fait a déjà été constaté pour ce qui concerne l'action de la lumière sur notre rétine.
Des mesures directes relatives à la possibilité d'appliquer la loi de Bunsen-Roscoë aux phénomènes de l'héliotropisme chez les animaux n'ont pas encore été faites. Mais un certain nombre de données rendent probable que la loi peut encore être appliquée ici. Le premier de ces faits est l'identité des réactions à la lumière chez les animaux et chez les végétaux. La seconde est une observation un peu grossière qui est d'accord avec
la loi de Bunsen-Roscoë. Aussi longtemps que l'intensité de la lumière ou la masse de substances photochimiques sur la surface de l'animal est petite, il doit s'écouler, d'après la loi de Bunsen, un temps relativement assez long avant que l'animal soit automatiquement orienté vers la lumière, puisque, d'après cette loi, l'effet photochimique est proportionnel au produit de l'inten-
Fig. 20. — Héliotropisme positif d'un ver marin {Spirographts) (d'après nature). La lumière ne tombe sur l'aquarium que d'un seul côté et tous les vers inclinent leur tête vers la source de lumière, comme le feraient dans les mêmes conditions les tiges des plantes positivement héliotropiques.
site de la lumière par la durée de l'illumination. Si, au contraire, l'intensité de la lumière est forte ou la masse active de substance photochimique considérable, il ne faudra qu'un temps très court pour que la différence dans la masse des produits de réaction photochimique des deux côtés de l'animal acquière la valeur nécessaire pour que l'animal se tourne automatiquement vers (ou à l'opposé de) la lumière. Les animaux se compor-
tent d'une manière conforme à cette prévision. Si la lumière est assez forte, les animaux se dirigent en ligne presque droite vers la source ; si l'intensité de la lumière est faible (ou la masse de substances photosensibles à la surface de l'animal médiocre), les animaux suivent une route irrégulière, mais se dirigent en fin de compte également vers la source, car la force directrice n'est pas entièrement supprimée. Il serait d'ailleurs nécessaire de s'assurer par des mesures directes dans quelles limites la loi de Bunsen-Roscoë régit ces phénomènes chez les animaux. Mais nous pouvons déjà affirmer avec certitude que l'instinct ou la volonté apparente de ces animaux se ramène à une modification de Taction des muscles sous l'influence de la lumière, et au terme métaphysique de «volonté », nous pouvons dans ces cas substituer avec certitude le terme chimique d' « action photochimique de la lumière » . Nos désirs et nos espérances, nos échecs et nos souffrances ont leur source dans des instincts comparables à Tinstinct qui pousse les animaux héliotropiques vers la lumière. Le besoin de nourriture et la lutte qu'il entraîne, l'instinct sexuel avec sa poésie et l'enchaînement de ses conséquences, l'instinct maternel avec les joies et les souffrances qu'il provoque, l'instinct du travail et beaucoup d'autres sont les racines sur lesquelles se développe notre vie intérieure. Pour quelques-uns de ces instincts, la base chimique est au moins suffisamment indiquée pour susciter l'espérance que leur analyse, du point de vue mécanique, n'est qu'une question de temps.
LA CO.yCEPTION MÉCANIQUE DE LA VIE