Garoll Wright, Industnal évolution of the United States
pertes dépasse de beaucoup le montant des salaires et qu'on peut sans exagérer le porter au double ou au triple de cette somme.
Ce ne serait rien encore si à la période de guerre pouvait succéder une paix durable. Mais la grève comporte des vainqueurs et des vaincus. Les uns ont quelque tendance à abuser de la victoire, les autres songent trop souvent à de prochaines revanches. Elle laisse substituer des ferments de haine qui se développeront à la première occasion favorable.
11 faut donc autant que possible éviter les grèves, n'arriver à cette solution extrême que s'il est impossible d"agir autrement. Mais quels moyens employer pour prévenir les conflits ou tout au moins les résoudre pacifiquement? On en a préconisé plusieurs, chaque école apporte pour ainsi dire son système.
On a essayé de remonter aux causes mêmes du mal pour l'atteindre jusque dans sa racine. C'est le régime même du salariat qui est mauvais, c'est lui qu'il faut faire disparaître. La suppression complète du salariat est préconisée par l'école socialiste. Mais il ne faut pas trop peutêtre se fier aux apparences. En réalité c'est l'État qui deviendrait le patron de tous, il n'y aurait plus que des fonctionnaires salariés de l'État, avec cette différence fâcheuse que toute discussion sur les prix du louage de service deviendrait impossible. Bien loin donc de supprimer le mal le socialisme ne ferait que l'étendre et l'aggraver encore.
Les autres écoles ont proposé des réformes moins radicales mais plus pratiques : la coopération et la participation aux bénéfices. On ne saurait trop désirer l'extension de semblables mesures qui peuvent en effet, dans bien des cas, donner d'heureux résultats. Mais il ne faut passe faire illusion elles ne peuvent guère se généraliser et s'étendre à tous les ouvriers.
La participation aux bénéfices n'est pas applicable dans toutes les industries, mais dans celles seulement où l'importance de la main-d'œuvre est prépondérante. Dans les autres elle constituerait souvent une véritable injustice.
« Serait-il, nous ne disons pas équitable, mais raisonnable, dit M. Cornil, que de deux ouvriers également laborieux et habiles l'un obtînt une rétribution très élevée, l'autre une rétribution modique, selon les aptitudes commerciales des patrons qui les occuperaient ». La ♦participation d'ailleurs donne souvent des résultats illusoires et qui découragent l'ouvrier. Le système des primes à la production semble de beaucoup préférable. La participation dans tous les cas ne saurait remplacer le salaire, l'ouvrier ne pouvant être un véritable associé et courir les risques concurremment avec le patron. Elle peut venir s'adjoindre à lui pour le compléter, elle n'arrivera pas à le supplanter.
La coopération, dont on attendait aussi la solution du problème, a trompé quelque peu les espérances de ses partisans. 11 est bien rare en effet que les coopératives puissentréussir. Qu'est-cequi faitgénéralement les succès
d'une entreprise? Fabondance des capitaux et l'habileté de la direction. Eh bien, à ces deux points de vue les associations de ce genre présentent une infériorité sur les sociétés ordinaires. Les capitaux leur font trop souvent défaut et d'autre part de cruels insuccès viennent fréquemment montrer auxouvriers quela direction d'uneentreprise demande quelque expérience et quelque capacité.
Il faut donc compter encore avec le salariat qui n'est pas près de disparaître. On peut même dire qu'il n'est pas désirable qu'il disparaisse. Car mieux que tout autre forme de rémunération il permetde donnersatisfaction aux besoins des ouvriers, il leur assure un paiement régulier, sans aléas, ce qui est pour eux un précieux avantage.
Aussi s'est-on préoccupé de trouver des remèdes plus immédiats à la situation actuelle. Que le salariat doive ou non disparaître dans l'avenir, peu importe, il existe. D'ailleurs, les conflits ne seraient-ils pas à craindre aussi bien avec la participation aux bénéfices. On aurait alors à faire des comptes minutieux qui ne manqueraient pas de soulever des difficultés. Tout en désirant de voir s'améliorer ou se modifier même le régime du salariat, on peut chercher d'une façon directe à prévenir ou à résoudre les conflits qui viennent à se produire. Aussi a-t-on recours de plus en plus à la conciliation et à l'arbitrage.
Plutôt que de terminer les conflits par la grève, toujours coûteuse et souvent inefficace, ne vaut-il pas mieux, en effet, essayer de les prévenir ou de les terminer à l'a-
miable. En réunissant les parties en cause, en les amenant à discuter ensemble les questions qui les divisent, on peut arriver sans interruption du travail à des solutions satisfaisantes. Et si malgré tout la guerre a éclaté, si le travail a été suspendu, souvent de loyales explications permettront de résoudre le différend. La conciliation, en effet, peut intervenir en tout état de cause. Ne parvient-on pas à s'entendre ? il sera temps encore d'avoir recours à l'arbitrage et de confier à une ou plusieurs personnes qui inspirent confiance aux parties, le soin de résoudre la question. Qu'on remarque bien, d'ailleurs, que le droit de grève reste entier. Mais on n'aura recours à ce moyen extrême, à celte iiltima ratio, qu'après avoir épuisé tous les modes de pacification.
Que la conciliation et l'arbitrage constituent une panacée on ne saurait le soutenir. Ce qu'on peut dire tout au moins, c'est qu'ils présentent de sérieux avantages. Ils sont d'une application générale et puis ils viennent atteindre le mal jusque dans sa source. D'une part, ils permettent à l'ouvrier de discuter librement .avec les patrons le taux de son salaire. Ils lui donnent cette égalité de droit qu'il recherche à si juste titre. Non seulement le montant du salaire sera librement débattu, mais souvent encore la durée du travail pourra être fixée, l'incertitude du lendemain deviendra moins grande. Le chômage à coup sûr ne disparaîtra pas, mais il pourra être prévu d'une façon plus certaine. D'autre part, et c'est là encore un avantage évident, l'ouvrier se trou-
vera initié dans une certaine mesure à la partie industrielle ou commerciale de l'entreprise, il se rendra mieux compte des risques courus et des bénéfices réalisés, il sera moins porté alors à croire qu'on le dépouille. Et cet accord si désirable, si nécessaire entre le patron qui dirige et les ouvriers qui exécutent finira peutêtre par se former.
Il peut paraître étrange que ce mode si simple et si énergique à la fois de terminer les conflits se soit introduit si tardivement en France. Notre loi sur la matière date seulement, en effet, du 27 décembre 1892.
C'est que nous avons vécu jusqu'à ce jour sous le régime de l'autorité absolue du patron. L'ouvrier, réduit à ses seules forces, ne peut discuter utilement ses intérêts, et c'est d'hier seulement que le droit d'association lui a été reconnu. A l'étranger, en Angleterre en particulier, la conciliation et l'arbitrage sont depuis longtemps entrés dans les mœurs. Mais que de luttes pour triompher de l'obstination irréfléchie des patrons qui ne voulaient pas renoncer facilement même à leurs prérogatives les plus dangereuses ou les moins justifiées ! Que de difficultés de toutes sortes sont venues ralentir cette marche vers le progrès. Nous arrivons les derniers, que du moins l'expérience des autres nous soit profitable. JDevons-nous passer par les mêmes luttes, surmonter les mêmes obsacles? Faut-il laisser l'ouvrier français réduit à ses seules forces, faut-il l'aider au contraire par une intervention législative qui lui aplanira le chemin. Telle est, seni-
blc-t-il, la première question qui se pose et sur laquelle il nous faut dès maintenant prendre parti.
II. — De rintervention législative en matière de conciliation et d'arbitrage.
Doit-on se borner à constater ce qui a été fait à l'étranger en matière de conciliation et d'arbitrage et à conseiller d'agir de môme, ce serait faire une œuvre bien platonique, faut-il au contraire demander à l'Etat de donner cette impulsion première, de s'avancer encore dans la voie qu'il a ouverte par la loi de 1892?
Nous retrouvons là appliquée à un cas particulier l'importante question de l'intervention de l'Etat sur laquelle ont tant discuté les économistes. Les libéraux, on le sait, évitent autant que possible de faire intervenir l'Etat, les socialistes, au contraire, sont partisans de l'intervention à outrance. Une troisième école, celle des interventionnistes, sortes d'opportunistes de l'économie politique, s'inspire des circonstances et au lieu de se laisser guider par des théories générales souvent dangereuses, procède, avant de se prononcer, à une analyse directe de la question. C'est cette dernière méthode, qui nous apparaît comme plus scientifique, que nous suivrons de préférence. Ces principes généraux, en effet, que l'on pose d'une façon d'autant plus absolue qu'on est plus embarrassé pour en
démontrer l'existence, ne nous inspirent qu'une confiance limitée. Nous nous en tiendrons sur ce point à l'opinion de Stuart Mill^qui dit dans la préface de ses principes d'économie politique (1) : « Si l'on en excepte les matières de simple détail, il n'existe peut-être aucune question pratique, même parmi celles qui ont le caractère le plus exclusivement économique, qui puisse être résolu uniquement par des arguments économiques ».
Voyons donc en quoi consiste le contrat de travail et examinons le rôle qu'y peut venir jouer le législateur. Ce contrat de travail peut présenter certains caractères particuliers,mais il n'est pas douteux qu'il doit être soumis aux lois générales qui régissent les contrats. En matière de contrat la préoccupation constante du législateur a toujours été de maintenir entre les parties une certaine égalité. Il veut qu'elles agissent dans la plénitude de leur libre volonté. Aussi intervient-il dès que, pour une raison ou pour une autre, cet état d'équilibre se trouve rompu au détriment de l'une d'elles. Il ne saurait s'agir évidemment d'une inégalité quelconque, d'une simple différence intellectuelle ou pécuniaire mais seulement d'une infériorité durable, permanente.
C'est ainsi que nous voyons protéger ceux que la faiblesse de l'âge ou du sexe met dans l'impossibilité de se défendre, ceux également dont les facultés intellectuelles sont affaiblies. C'est ainsi encore que les contrats sont