ETABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS LINDE
Puisque nous sommes dans l'Océan Indien, profitons-en pour jeter un coup d'œil sur les faibles débris de notre vaste Empire du xvm« siècle, conquis par Dupleix et que l'ancien régime imbécile n'a point su garder.
Aujourd'hui il ne nous reste que cinq villes : Pondichéry, Karikal, Yanaon, Chandernagor, et Mahé.
Ces villes avec leurs territoires sont naturellement fort éloignées les unes des autres, sauf les deux premières.
Elles comprennent des districts formés par plusieurs villages et connus sous le nom de moganons, des villages appelés aidées et enfin, quelques comptoirs isolés, sous la dénomination de loges et jouissant du droit d'exterritorialité.
La superficie totale de nos établissements de l'Inde est de 50,803 hectares.
Pondiché7^y le chef-lieu de nos établissements dans l'Inde est une superbe ville, bâtie régulièrement, à 143 kilomètres seulement de la ville anglaise de . Madras, à laquelle elle est reliée par un chemin de fer depuis 1879. Le territoire qui comprend une superficie de 29.145 hectares, est de beaucoup le plus important, mais comme il est extrément morpelé et que les aidées ne sont pour la plupart que de simples enclaves en territoire anglais, on voit de suite tous les inconvénients d'une pareille situation.
Les trois communes rattachées à Pondichéry sont Otclgaret, Villenoitr et Bahouret les 93 aidées ou villages de la possession comprennent 141 hameaux avec une population de 145.000 habitants.
Pondichéry, divisée en ville blanche, formant le quartier européen et en quartier indien, avec une population de 42.000 habitants et une rade excellente où peuvent entrer les plus
grands navires, se trouvant juste entre Colombo de Ceylan et Madras, aurait dû devenir un entrepôt commercial de premier ordre, si nous avions su montrer à temps un peu d'initiative et de persévérance. Nous y avons naturellement un gouverneur, un conseil privé, une cour d'appel, un archevêché pour une poignée d'européens et beaucoup de fils d'archevêques dans toutes les administrations publiques, mais pas assez de commerçants, d'industriels et de colons, malgré la beauté et l'étonnante fertilité du pays.
C'est bien le type de serre chaude des heureux fonctionnaires auxquels il ne manque que des clients dont ils se passent fort bien du reste.
Karikal, toujours sur la côte de Coromandel, à 104 kilomètres au sud de Pondichér}^ est, par conséquent, la première que Ton trouve sur son passage en venant de Colombo. La ville est à quelques kilomètres dans l'intérieur, sur YArsélor^ une des branches du Delta du Cavéry; moins morcelé que celui de Pondichér}% son territoire à une superficie de 13.545 hectares et il se divise en trois communes :
Kaiikalj la Grande Aidée eiNedouncadou^ comprennent en tout 110 aidées et 93.000 habitants. Le sol arrosé par les six bras du Cavéry, six grands canaux et plus de 200 réservoirs et puits artésiens, produit du riz, du coton et du tabac de première qualité.
Il faut remonter jusque dans la fameuse province de Golconde, à 563 kilomètres de Pondichéry, près de l'embouchure du Godavéry, pour trouver Yanaon. Le territoire est divisé en deux par le Rio Coringmj, affluent du Godavéry, le long duquel il ne forme qu'une bande de terre d'une faible profondeur et d'une superficie de 1 .429 hectares. Le sol irrigué par six grands canaux est fertile, mais l'importance commerciale du port, cependant admirablement situé loin de toutes grandes villes, entre Madras et Calcutta, diminue chaque jour parce que nous le laissons envahir par les sables. La population n'est que de 4.500 habitants.
Chandemagor, la ville de la lune suivant le sens indien, s'élève au fond dune anse formée par YHougly^ un des bras du Gange, à 140 kilomètres de son embouchure et elle n'est qu'à 27 kilomètres de Calcutta, la capitale anglaise du Bengale, à laquelle elle est reliée par un chemin de fer. Chandernagor est à l.GOO kilomètres de Pondichéry. Le territoire na que 5/187 mètres de long sur 1.877 mètr*es de large, avec une superficie de 940 hectares et une population de 30.000 habitants. Ici encore nous avons laissé tomber noti*e commerce en laissant ensabler le port et sous prétexte qu'il était inutile de lutter contre Calcutta.
Maintenant il nous faut revenir en arrière et doubler la pointe du Deccan pour atteindre notre dernière ville, Mahé, sur la culte de Malabar, rendue célèbre par une veuve d'opéracomique et à 416 kilomètres de Pondichéry. La ville forme un jardin enchanteur sur la rive gauche de la rivière Mahé; le port est assez bon, mais les grands navires ne peuvent pas y entrer parce que nous n'avons jamais eu le temps de faire sauter une bande de rochers qui forme l'embouchure de la rivière. Quand le port sera complètement déserté, nous nous déciderons à le faire ; ça fait pitié !
Sa superficie totale est de 5.909 hectai^es, y compris celle des Maganous qui en dépendent et qui sont sur la rive droite de la rivière de Mahé: Chambaro^ Cholakaro, Palour et Pandoquel. Mahé est relié par voie ferrée à Nigapotom et par conséquent avec toutes les Indes comme nos autres possessions, puisque les Indes anglaises sont à l'heure présente couvertes de chemins de fer.
Après les cinq villes viennent les loges du Bengale et de la côte de Coromandel. Dans le Bengale nous possédons les loges de Patna^ Cassimbazar, Dacca, Yoiiglia, sur le cours inférieur du Gange et celle deBalassore, sur le golfe du Bengale; ce ne sont que de simples postes, gardés par un milicien et dont le territoire sert le plus souvent de refuge ii quelques familles indiennes.
Les trois loges qui ont vraiment une certaine importance commerciale sont Masulipatam avec laldée de Fntuce-Pett^ à 400 kilomètres au sud de Yanaon ; la loge de Calicut qui est composée surtout d'un jardin et d'un ancien cimetière français et enfin la factorerie de Siiratç au sud de la presqu'île de Gudjérate et à 220 kilomètres au Nord de Bombay.
Tel est le rapide exposé de ce qui nous reste aux Jndes et lorsque Ton se reporte involontairement sur le passé, ce n'est pas sans un certain serrement du cœur que l'on procède à cet inventaire. Cela devrait servir d'exemple aux inconsci^its qui prétendent que nous n'avons pas besoin de colonies.
Cependant personne ne peut nier que c'est notre ancien et admirable empire des Indes qui a fait la foi-tune de TAngleterre, aussi bien que le Canada et il me semble que l'on ne devrait jamais oublier ces souvenii's douloureux, de manière à savoir mettre au moins en valeur ce que nous possédons à l'heure présente.
Le climat est chaud, mais relativement sain et sur ces lambeaux de terre qui nous restent à cultiver viendraient facilement le riz, le maïs, le ricin, le bétel, le chanvre, le colza et surtout les arachides et Ion trouve des plantations de cocotiers, de poivriers, d'indigotiers, de cotonniers, de cannesà sucre, etc.
Malheureusement nous avons laissé péricliter Télevage des bœufs, des moutons, des pcjrcs et des chevaux qui rapportaient autrefois beaucoup aux colons.
Le commerce de Pondichéry est heureusement resté, en majeure partie, dans la main des Français et il suffirait de créer un port à l'embouchure de la rivière d'Ariancoupom pour en faire le premier port de toute Tlnde Méridionale et lutter victorieusement contre les Anglais sur le terrain commercial...-. Mais voilà, quel est le député qui a le temps de s occuper de ces vétilles ou qui en a seulement jamais entendu parler ?
Sur ce même territoire de Pondichéry, aux environs de la commune de Bohour se trouvent des mnies de lignites assez riches.
Autrefois rindiga donnait lieu à une culture et à une importation considérables; aujourd'hui les sous-produits de la houille lui ont porté un coup fatal. Mais ce qui est navrant c'est de voir que sur ce terrain nous sommes battus chez nous par les Allemands qui deviennent les premiers chimistes industriels du monde, alors que cette science des couleurs et des parfums artificiels a été créée et développée par nos savants.
Karikal est le centre du commerce de l'huile de coco et l'exportation des graines d'aracliides se développe tous les jours, soit environ pour 25 millions de francs par an. Nous exportons aussi des guinées et schirtings pour les noirs d'Afrique et si nous le voulions bien, nous pourrions encore lutter avec les Anglais. M. Cornet, dont la femme a été autrefois assassinée par Marchandon, rue de Sèze, était l'un de ces grands fabricants de tissus légers que l'on déchire d un regard, comme disait un soir M. Maurice Rouvier à une conférence que j'avais l'honneur de faire aux Chambres syndicales de la rue de Lancry, sous sa présidence ; ça ne nous rajeunit pas !
On exporte encore des épices, du coton, des peaux, etc., soit environ pour 23 millions de francs par an, dont la moitié approximativement pour la France.
Les importations ne dépassent guère 6 millions de francs, dont 600.000 à peine pour le compte de la France et seulement en objets de luxe; cela tient à mille causes plus lamentables les unes que les autres, à ce que nous n'avons plus de marine marchande ; à ce que le fret par vapeur coûte de 38 à 48 Irancs la tonne ; à ce que nous nous sommes laissés enlever le monopole tles couleurs et sous-produits de la houille par les étrangers dans un pays où l'on en consomme énormément pour les soies; à la concurrence de plus en plus active des commerçants chinois et japonais, etc., etc., et quand on pourrait y remédier, du moins en transformant le port, comme à Pondichéry ou à Mahé, naturellement il n'y a personne pour s'en occuper.
Il ne faut pas oublier qu'à part les deux loges de Patna et de Kassimbazar qui toutes deux se trouvent dans l'intérieur,
mais encore sur le cours inférieur du Gange qui a comme Ton sait, jusqu'à cinq Idlomètres de large, nos cinq villes de même que les loges et factoreries sont toutes situées au bord de la mer et, par conséquent, toutes en état de devenir des centres commerciaux importants, si nous le voulions bien sérieusement et pratiquement^ surtout Pondichéry, Karikal et Mahé qui, par leur situation à la pointe de la péninsule indoustanique, peuvent plus facilement lutter à la mer contre la concurrence anglaise, grâce à leur position d avant-garde.
Et puis un jour ou l'autre les Indes finiront par avoir leur quasi-autonomie et ce jour-là les Hindous qui ont conservé la tradition de notre ancienne suzeraineté, qui ont beaucoup plus de sympathie pour nous que pour les Anglais, nous faciliteront les moyens de développer notre commerce.
Ce jour-là, dis-je, nous pourrons faire de nos pauvres petits établissements des Indes, humiliants et mélancoliques témoins de notre grandeur passée, des ports de commerce, des marchés transitaires de premier ordre.
Gouverner c est prévoir, dit un vieux proverbe ; aussi je sais bien que si j'avais l'honneur d'être ministre des colonies, je prendrais dès maintenant mes mesures en vue de cette iné\îtable transformation et je ferais, sans plus tarder détruire la barre de Mahé et construire un port nouveau de Pondichéry à l'embouchure de la rivière d'Ariancopom.
De la sorte je serais certain de faire de la bonne besogne, pratique, patriotique et de mériter un jour la reconnaissance de mes concitoyens et même de la postérité, car le bien comme le mal, rien ne se perd dans l'humanité.