LES NOUVELLES HEBRIDES
Il est beaucoup question depuis quelque temps de cet archipel qui est le complément géographique naturel et nécessaire de la Nouvelle-Calédonuî ; au Parlement, M. Eugène Etienne sen est occupé avec le patriotisme colonial très informé et très résolu qui lui est propre et Ton a lu avec attention Fimportant rapport d'inspection du gouverneur intérimaire de la Nouvelle-Calédonie, M. Picanon.
C'est ainsi que le brave capitaine Gaspard écrit à mon vieil ami Charles Lemire une longue lettre dont voici un passage bien typique :
« Cest que si les Hébrides sont perdues, la Calédonie perd toute sa mahi d œuvre. Les Anglais ont interdit le recrutement aux Salomon, aux Santa-Cruz, aux Ellis. Partout, ils ont chargé de cette besogne une nuée de presbytériens, les pires ennemis de rinfluence française. S'ils nous enlèvent les Hébrides, la Calédonie ne sera plus qu'un navire désemparé dont les Anglais sont prêts à recueillir les épaves. Continuez donc à soutenir vaillamment • notre bonne cause. » Voilà ce qu'écrit Gaspard. Il se fait le fidèle porte-voix de ses compatriotes de là-bas. Ce n'est pas sans fierté et sans une vive satisfaction que* nous voyons comment nos nationaux, luttant et peinant aux antipodes, apprécient notre part d'efforts dans la presse coloniale française. »
D'un autre côté, le Journal des Débats disait fort justement il y a quelques jours :
Les Nouvelles-Hébrides sont d'une fertilité remarquable, et toutes les cultures coloniales peuvent y être tentées avec de sérieuses chances de succès.
Le climat de ces îles, sans être aussi bon que celui de la
Nouvelle-Calédonie, n'est nullement mauvais. Les européens peuvent très bien se porter aux Nouvelles-Hébrides ; ils ne sont éprouvés dans la période d'acclimatement que par quelques accès de fièvre sans danger. Cette fièvre qui existe dans tous les pays situés dans la zone tropicale, et où la végétation est puissante, disparaîtra peu à peu, au fur et à mesure du défrichement des forêts. D'ailleurs dans Tîle de Vaté, des familles de colons sont installées depuis près de vingt ans/
M. le gouverneur Picanon a pu constatery au cours de son voyage, que la France a une large ?vance sur l'Angleterre au point de vue de nos intérêts économiques.
La Société française et nos nationaux occupent dans l'ensemble de l'archipel un milUon d'hectares environ de terrain. Leurs plantations ont produit, pour l'année 4902, en maïs et en café principalement, une valeur totale de plus d un million de francs.
Il n'est pas exagéré d'affirmer que cette somme sera doublée dans deux ou trois années, aussitôt que les plantations actuellement existantes seront en plein rapport.
La population française est aussi plus importante que la population anglaise. Alors que le nombre des sujets britanniques ne dépasse pas IGO personnes, dont plus de 60 composent le personnel des missions, le chiffre de nos nationaux atteint 280 personnes parmi lesquelles on compte moins de 30 religieux et religieuses. Si nous voulons conserver l'avance que la France possède actuellement sur l'Angleterre, il est absolument indispensable que des mesures soient prises ù bref délai par le gouvernement pour reconstituer sur de nouvelles bases la Société française des Nouvelles-Hébrides, actuellement en liquidation, ou pour organiser une nouvelle Société.
Ceci dit, il ne me reste plus qu'à donner une sommaire description de cet archipel, comme j'ai accoutumé de le faire ici pour en faire toucher du doigt toute l'importance par mes lecteurs.
L'Archipel des Nouvelles-Hébrides s'étend au nord-est de
la Nouvelle-Calédonie, après les îles Loyalty dont je parlerai dans un prochain chapitre, et toujours dans une direction presque parallèle, surtout pour les trois premières : Anatom, Tanna et Erromango. La direction générale est donc nord-sud et rîle la plus méridionale, Anatom qui n'est située qu'à 400 kilomètres de Nouméa, en passant précisément par l'île Marée des Loyalty, se trouve à 900 kilomètres de File du Nord, la plus septentrionale, ce qui donne la longueur de TArcliipel, lequel comprend une quarantaine d'îles, divisées en trois groupes; soit au Nord : Le groupe des îles de Torrès, formé d'une demidouzaine d'îlots de très minime surface ;
Puis le groupe des lies Banks, telles que les îles Valoua, Vanoua-Lova, Sainle-Mariey Mota^ Sainle-Claire, etc., dispersées sur un espace de l'Océan d'environ 180 kilomètres de côté.
Enfin, au sud, les Nouvelles-Hébrides proprement dites qui constituent le groupe le plus important et dont les principales sont en allant du sud au nord : Anotom, Tanna, ErromangOy Vaté, ou Sandwich^ Api^ Aynhrym, Mallicolo, File du Saint-Esprit qui est la plus grande de tout l'archipel et enfin les îles Pentecôte, de V Aurore, et les îles des Lépreux ou Aoha,
La superficie de l'Archipel est de 1.500.000 hectares environ et les îles formeiït une chaîne, volcanique dont les sommets varient de 100 à 1.000 mètres d'altitude, il y a cinq volcans dont les plus actifs sont ceux de Tanna et d'Ambrym et 'd'ailleurs le travail souterrain est révélé par les incessantes modifications des fonds de l'océan dans ces parages.
La plupart des îles ont des caractères communs qui s'expliquent précisément par leur formation identique et c'est ainsi que leurs côtes orientales s'élèvent sur des hauts fonds et sont bordées de falaises à pic ; la partie occidentale est moins roide et ne présente cependant que peu de plages et, point très caractéristique dans cette partie du Pacifique et qui trouve son explication précisément dans les hauts fonds, le littoral n'est
presque jamais entouré de coraux ; les forêts de polypiers sousmarins ne trouvant pas le moyen de prendre racine à de si grandes profondeurs.
A l'intérieur des îles, on trouve des plateaux étages et le sol est recouvert d'une brousse très serrée qui s'étend jusqu'à la mer; mais la couche d'humus est d'une rare profondeur, maintenue humide par de nombreux cours d'eau, ce qui fait que l'archipel est d'une incomparable fertilité.
Je ne veux pas rappeler ici toute la partie historique concernant ces îles depuis leur découverte en 1616, par Quiros; tel n'est pas mon but, et, aussi bien, je pense que j'ai peut-être mieux à faire. Il me suffira de rappeler, pour en arriver à la période contemporaine, que mon vieil et excellent ami, M. John Higginson, la grande figure de la Nouvelle-Calédonie et vraiment le père de ces iles, fonda en 1880 la Compagnie Calédonienne des Nouvelles-Hébrides, destinée à mettre en valeur ces iles fortunées, possédant certainement un des sols les plus fertiles qui existent au monde. (1)
En 1886, elles furent occupées militairement par la France qui envoya une compagnie d'infanterie de marine à PorZ-^a^^anwa/i, dansl'ile Valé ou Sandwich^ qui occupe à peu près exactement le centre de l'Archipel. Mais l'année suivante, sans que l'on ait jamais pu savoir pourquoi, pour faire plaisir à l'Angleterre, notre gouvernement d'alors, jugea à propos de se suicider et de porter un coup mortel à la Nouvelle-Calédonie, en retirant nos troupes et en signant une convention avec l'Angleterre, malheureusement encore en vigueur, et aux termes de laquelle une Commission navale mixte anglo-française fut chargée exclusivement de protéger les sujets français et anglais établis dans l'archipel. Depuis, nous n'avons pu tenter aucune organisation ; tous les jours on se trouve en face de nouveaux conflits, et Ion peut dire que depuis Louis XV, depuis la perte imbécile des Indes et du Canada, toute proportion gardée, on n'avait
(1) M. John Higginson est mort Tannée dernière.
jamais vu un acte de trahison envers les intérêts les plus sacrés du pays, tout à la fois aussi lâche et aussi inexplicable.
En dehors des quelques centaines d'Européens, il y a environ 60.000 Canaques de race mélanésienne et polynésienne, répandus dans l'Archipel ; ces néo-Hébridais forment une assez belle race, avec leurs cheveux plantés droits sur la tête, mais ils jouissent d'une assez mauvaise réputation. Cependant il ne faut rien exagérer, et à Vaté, Anaiom, Port-Sandwich et Api, ils fournissent déjà depuis 1886 de la bonne main-d'œuvre, soit aux colons, soit à la Grande-Terre, c'est-à-dire à la Nouvelle- Calédonie.
Le climat est chaud et s'il y a des fièvres intermittentes, comme dans tous les pays neufs, que Ton défriche et que l'on met en valeur, du moins il n'y en a pas de pernicieuses.
La température humide et très chaude de novembre à fin mars, devient relativement fraîche et très agréable d'avril à octobre. On doit naturellement se conformer strictement aux lois de l'hygiène en pays intertropicaux, surtout pour éviter des insolations qui peuvent devenir très graves.
On trouve tous les bois précieux dans les forêts, tels que bois de rose, palissandre, santal, gaiac, banians, kaori, etc., et, comme je l'ai déjà indiqué, il suffit de brûler les broussailles, la broicsse, comme l'on dit, pour se trouver en face d'un sol d'une incomparable fertilité.
La faune est également intéressante, et l'on y trouve en abondance des tourterelles, des pigeons noirs, des nandous, des poules sultanes, des perruches, des oiseaux aux plumages les plus rares et les plus recherchés, aussi bien que des cochons sauvages, des rats et des gros serpents inofïénsifs.
Il y a déjà d'importantes soufrières comme celle de Vanonatava en exploitation, et tout permet de croire que le sol est aussi riche que celui de la Nouvelle-Calédonie au point de vue minier et géologique.
Les ignames, les haricots, les patates, le maïs y poussent en abondance et comme par enchantement, c'est bien le cas de
le (lire, et les plantations de café y sont d'une qualité et d'un rendement exceptionnels et Ton n'en fait guère qn'un millier de tonnes à l'heure présente ; il faudrait simplement un petit effort et un peu d'esprit de suite pour en produire beaucoup plus. Les cocotiers fournissent un bon coprah qui se vend dans les 175 francs dans l'archipel, tandis que les bananiers fournissent environ 50.000 régimes par an. La vanille, le tabac, le manioc, le cacao, les cotoniers sont appelés à donner les plus beaux bénéfices aux colons.
Le centre le plus important est Port-Vaté^ dans l'île de Vaté et il est formé des villages de Vita, Erakoa, Tagabé, Fran-ceville et faureville, tous habités par des Français.
A Undine-Bay se trouvent les Anglais. Les autres stations sont Porl-Havannah à Vaté, Port-Sandwich à Mallicolo, Api et Canal de Ségond dans l'île du Saint-Esprit.
La Compagnie des Nouvelles-Hébrides, inspirée par le grand administrateur et l'homme d'admirable énergie qu'est M. John Higginson, donne des concessions de 25 hectares aux colons français disposant d'un capital minimum de 4.000 francs et le ministère des Colonies leur assure le transport gratuit, ce qui est parfait.
Porf'Vila est relié tous les mois à Nouméa par un vapeur de la Société des Nouvelles-Hébrides qui transporte également les produits des plantations sur les marchés australiens, tandis que nous sommes assez bêtes — tranchons le mot — pour maintenir en Nouvelle-Calédonie des tarifs douaniers qui empêchent l'entrée des productions des Nouvelles-Hébrides : Cette manie de nous suicider sous toutes les formes pour enrichir les Anglais est vraiment par trop extravagante !
Le fret de Nouméa est de 25 francs pour les îles du Centre et de 30 francs pour les îles du Nord.
Naturellement, si nous pouvions avoir du fret de retour et des chargements en travers, sans ces tarifs mortels, le fret serait encore beaucoup meilleur marché et tout le monde y gagnerait ; mais, malheureusement, vous oubliez la rage
que nous avons de nous suicider pour les beaux yeux des Anglais !
Le prix du passage de Nouméa à Port-Vila est de 100 francs en Ire classe, de 75 francs en 2e ; de Port-Vila à Sidney, de 300 fr. en l^e et de 200 fr. en 2^.
La seule route véritable n'a que 10 kilomètres de longueur dans l'île Vaté, ou Sandwich, mais toutes les plantations bordant la côte sont reliées entre elles et communiquent par baleinières et goélettes, par des barges pontées, comme nous disons aux Antilles et c'est très commode et suffisant pour le moment.
Les Nouvelles-Hébrides sont d'une incomparable fertilité, elles sont le complément naturel de la Nouvelle-Calédonie, avec laquelle elles doivent commercer librement. Il faut envoyer beaucoup de colons français qui pourront s'y faire rapidement de fort belles situations. Et si nous les avons à demie abandonnées dans un moment de folitî, admettant ce protectorat mixte, il faut absolument s'entendre avec l'Angleterre pour que nous en gardions seuls la possession ; car si ça n'a pas une énorme importance pour l'Angleterre, à tous les points de vue de main-d'œuvre, de débouchés et d'échanges, c'est bien une question de vie ou de mort pour la Nouvelle-Calédonie, dont elles forment pour ainsi parler, la banlieue maritime. Que Ton ne s^y trompe pas !
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