‹ La concurrence étrangèreChapitre 16 sur 119 · HEUREUSE INTERVENTION DE M. JOHN HIGGINSON · texte numérisé non relu

HEUREUSE INTERVENTION DE M. JOHN HIGGINSON

Lorsque j'ai passé en revue toutes nos petites colonies, j'ai parlé ici même assez longuement, dans le chapitre précédent, des Nouvelles-Hébrides, démontrant une fois de plus, avec preuves à l'appui — ce que savent tous les coloniaux — qu'elles sont bien les dépendances'aussi nécessaires que légitimes de la Nouvelle-Calédonie.

Je ne reviendrai donc pas sur le fond même de la question qui est jugé et connu depuis longtemps. . .

Il me suffira de rappeler, également d'un mot, comment la question est restée en dehors du dernier accord Franco- Anglais et n'a point été résolue par ce nouvel instrument diplomatique, par cette bonne raison que les deuyparties contractantes maintenaient, d'un commun accord, le statu quoante ce qui, évidemment, ne peut passer pour une solution, ni de près, ni de loin. Du reste, c'est bien le sentiment des deux pays et l'on sent bien que tout cela ne peut nous conduire qu'à reculer pour mieux sauter, comme l'on dit vulgairement.

C'est donc au milieu de ces dillërentes conjonctures, qui créent un état de malaise de plus en plus vif dans nos établissements du Pacifique, que mon vieil et excellent ami M. John Higginson, jugeant sainement de l'état présent de la question, parce qu'il la connaît bien, vient en quelque sorte de la synthétiser avec le courage, la lucidité et la ténacité qui sont comme le fond de son caractère et de son patriotisme avisé et pratique, dans la lettre suivante qu'il adressait dernièrement au Morning Post.

« Dans votre numéro du 2 mars 1903, a paru un article fort bien documenté sur les Nouvelles-Hébrides, traitant de la situation politique, à cette époque, des intérêts français et anglais en ces iles. Depuis la publication de cet article, de nombreux changements sont survenus dans la situation politique, et je n'ai pas besoin de m y référer, sauf pour exprimer l'espoir que les relations plus heureuses des deux pays pourront continuer longtemps, et conduire à un règlement prompt, précis, bien nécessaire, de questions telles que le partage des îles du Pacifique entre les deux pays. Au cours de l'article, vous avez fait allusion à « l'expédition d qu'en 4901 j'envoyai pour explorer Espiritu-Santo, et vous m'avez désigné comme l'un de ceux qui, sans aucun succès marqué, ont aspiré à jouer le rôle d'un Cecil Rhode français dans le Pacifique. Avant de

parler de Texpédition à laquelle se réfère Tarticle en question, je voudrais dire que je n'ai pas, durant ma vie, essayé d'une manière consciente de jouer un rôle quelconque, mais que j'ai trouvé qu'il était suffisant d'être moi-même. Si j'avais aspiré à la position que vous m'attribuez, je pense comme vous que je n'eusse pas réussi, car je n'avais pas à ina disposition des mines de diamant, dont le produit m'eût permis d'entreprendre bien des entreprises, autrement impossibles. Cependant, je possède un avantage en ce moment : si Cecil Rhode est mort, moi je suis vivant, prêt à réparer toute erreur que j ai pu commettre dans l'une quelconque de mes entreprises.

« Quant à l'expédition, je l'ai organisée pour servir les intérêts auxquels la majeure pailie de ma vie a été consacrée. Espiritu-Santo, qui contient quelque chose comme 4,500,000 acres de terres, est la plus grande, la plus riche et la mieux arrosée des iles de l'archipel des Nouvelles-Hébrides. Elle est bien protégée, possède un excellent mouillage et un port. Cette lie est presque aussi importante que toutes les autres îles du groupe réunies. Au milieu de l'ile se trouve une chaîne de collines avec un immense plateau habité par des sauvages, qui tiennent le reste des habitants de l'île dans la terreur. Ces derniers ne s'aventurent pas vers les hautes tenues, dont aucun blanc n'a fait l'ascension depuis Dom Quiros, au xviie siècle. Les habitants de la région sont décrits comme les diables vivants qui de temps en temps descendent dans la plaine vers le littoral, surprennent les tribus indigènes des environs, tuent et mangent quelques-uns de leurs membres et ravissent les jeunes filles. En 1884, j'ai visité l'île pour la première fois, mais sans trouver personne qui voulait s'aventurer dans une expédition vers les hauts plateaux.

En 4890, quand j'y suis retourné, j'ai /encontre la même difficulté.

ce A la fin de 1900, je visitai à nouveau le groupe des Hébrides, et je m'entendis avec des colons français à Espiritu- Santo et dans les îles adjacentes pour organiser une expédition

que je voulais mettre sur pied dans le but de vérifier si les habibants étaient aussi barbares qu'on le disait, de constater Tétat de fertilité du pays, et de me rendre compte si Ton pouvait passer des traités avec les chefs indigènes et acheter des terrains. La Compagnie française, il faut le rappeler, avait déjà acquis beaucoup de terres sur la côte. En février 1901, tous les plans avaient été faits pour l'expédition (que devait accompagner un missionnaire français) ; le départ devait avoir lieu au mois de juillet suivant, qui était la meilleure époque de Tannée dans ce but.

Au moment où l'expédition comptait partir, arriva des Nouvelles-Hébrides le bruit de la non-réussite de la compagnie française associée au développement de ces lies.

Alors, le découragement s'empara des colons, et eut pour conséquence qu'ils ne suivirent pas les autres memln^es de l'expédition.

« Votre article du 2 mars 1903, auquel j'ai déjà fait allusion, m'a fait ressouvenir de ce manque de succès, et j'ai immédiatement télégraphié à Nouméa qu'une autre expédition allait être envoyée, convenablement équipée, de façon à en assurer le succès. Cela se passait fin mars, et au mois d'août suivant, je recevais un télégramme me disant qu'on avait acheté environ cent milles acres de terres, que l'on avait conclu des traités avec les chefs, et que, aux autres points de vue, l'expédition avait été couronné de succès. Comme conséquence de cette réussite, et, me souvenant aussi que j'étais le fondateur de la Société française des Nouvelles-Hébrides, je me mis dans la tête de ressusciter cette Compagnie ; le résultat est que, maintenant voici cette Compagnie rétablie sur une base bonne et solide, qu'une communication directe avec la France est assurée par les Messageries Maritimes, qui font un service postal mensuel aux Nouvelles-Hébrides, et que je suis devenu le directeur de cette Société.

« En un mot, voilà le résultat de l'œuvre à laquelle votre article m'a stimulé : aussi, permettez-moi de vous en remercicK.

La reconnaissance de ceux qui ont à cœur les intérêts de la France vous est également due.

« Il fallait accomplir cette œuvre pour fortifier dans le Pacifique la situation dont l'avenir démontrera l'importance en son temps.

« En tant qu'homme ayant longtemps nourri les sentiments qui se sont traduits dans «: TEntente Cordiale», je voudrais vous prier instamment, vous, leader de l'opinion publique, de faire comprendre à ceux qui sont au pouvoir à quel point il serait désirable d'arriver à un règlement prochain et définitif entre la France et la Grande-Bretagne, quant à la possession des îles et d'éviter ainsi les troubles et les désagréments qui résulteront inévitablement de la continuation de l'état de choses actuel ; ce règlement arriverait à un moment où l'Australie est mieux disposée à prendre en considération les désirs de le mère-patrie. Je vous serai très obligé de vouloir bien insérer cette réponse, dont j'ai retardé l'envoi jusqu'à ce que j'ai accompli ma tâche.

Signé :

a: J. HiGGiNSOX »

Et quelques jours plus tard, il adressait à la Dépêche Coloniale^ qui avait reproduit cette lettre, la suivante qui en était en quelque sorte comme le complément et que je me fais un devoir de rapporter également ici :

Paris, 2;î juin 1904.

Au Directeur de la Dépêche Coloniale,

Paris.

d Dans votre numéro de ce jour, vous avez bien voulu reproduire, en faisant précéder d'une note d'une grande bienveillance, la lettre que j'ai adressée récemment au Morning Post, à propos des Nouvelles-Hébrides.

« Je vous remercie très sincèrement de vos appréciations

qui prouvent que mes ellbrts ne restent pas inaperçus et je vous demande la permission de vous signaler quelques erreurs qui se sont glissées dans la traduction du texte anglais de ma lettre, et qui seraient de nature à faire naître l'indécision dans Tesprit des coloniaux français qui suivent avec attention les commentaires auxquels donnent lieu les différentes clauses de raccord franco-anglais.

<r C est ainsi que le traducteur me fait parler du partage des îles du Pacifique entre les deux pays, alors que j'ai voulu parler du règlement de la propriété de Tarchipel.

« De même, il semblerait que je me serais borné à m entendre avec les colons de Espiritu-Santo pour une expédition à faire dans cette ile. La vérité est que c'est moi qui ai organisé lexpédition et ai ensuitedemandéauxcolonss'ils voulaient se joindre à moi.

<( Encore, ce n'est pas des Nouvelles-Hébrides (jue parvint le bruit de la non-réussite de la Compagnie française, mais bien aux Nouvelles-Hébrides, ce qui eut, naturellement pour conséquence d'arrêter les colons qui avaient promis de suivre l'expédition qui eut lieu dès lors avec des moyens trop faibles: de là non-réussite de ma première expédition, critiquée par le Morning Post.

« Votre traducteur me présente comme directeur de la Société française des Nouvelles-Hébrides: j'en suis non le directeur, mais Fadministrateur-délégué.

<f On pourrait croire, lorsque Ion me fait dire tout court que l'onivre accomplie par nous là-bas était nécessaire, j ai eu seulement eh vue les intérêts de la Société. Dans le texte anglais que je joins à la présente, vous pourrez voir que je disais formellement que cette œuvn^ était nécessaire à Vintérêt de la France.

(( A propos du moment oh }ps\\mc que ran^aiigenirnt wlatif auxN ouvelles-Hébrides dcvniit être réglé ^ j'ai entendu 8[>écifier que nous devrions le CHnt'lnre aujourd'bui-mêuKî, c'f*st* à-dire à l'instant où l'Australie paraît le mieux dîfîposéa à

tenir compte des désirs de la niétropole, et à s'inspirer des vues à longue portée que lui impose son empire, vaste comme le monde.

Veuillez agréer, etc., etc.

« John HiGGINSON »

M. Higginson affirme que le moment est admirablement choisi pour arriver à une prompte et équitable solution, grâce aux bonnes dispositions de FAustralie; rien n'est plus juste. Mais reprenant moi-même mes propres travaux sur riiégémcnie anglaise, je veux étendre la question, lui donner plus d ampleur encore et dire que les circonstances générales mêmes et mondiales^ si j osiiis m'exprimer ainsi, par rapport à FAngleterre, sont précisément aussi excellentes en ce moment.

Rappellerai-je d'un mot que nous lui laissons faire son grand chemin de fer à ti'avers l'Egypte de la frontière tripolitaine à Souakim, sans même soulever à nouveau la question de la légitimité de sa longue occupation, soi-disant toujours temporaire ? que nous fermons les yeux sur son expédition du Thibet, et, chose beaucoup plus grave, sur ses agissements en Arabie, dans l'Hinterland d'Aden, agissements qui ont pour but de lui donner la domination des deux Anibies, de cette contrée grande comme une. tranche de continent, alors que nous ne savons même pas — suprême folie, — y occuper effectivement Cheik-Said ?

Toutes ces considérations ont bien leur importance — que dis-je leur imporliince capitale — et, certes, Edouard VII est beaucoup trop fin, trop avisé et trop juste, je dois le dire, pour ne pas vouloir en tenir compte dans la plus large mesure possible, dans Tintérêt bien compris des deux nations. Or, il est évident que pour l'Angleterre il y a un intérêt considérable à achever et consolider toutes ses acquisitions territoriales d'hier, d'aujourd'hui ou de demain en Egypte, au Thibet et en Anibie, au centre même des trois vieux continents, de même que pour nous il y en a un, de moindre importance, il es

vrai, à assurer à notre colonie de la Nouvelle-Calédonie, la libre jouissance de ses dépendances naturelles, au double point de vue géographique et économique.

Voilà ce que je voulais dire, très simplement aujourd'hui, et voilà pourquoi, j'applaudis des deux mains à Tinitiative si courageuse, si avisée et si patriotique, tout à la fois, de M. John Hïgginson, qui restera dans l'histoire con^me le père et le bienfaiteur vénéré de ces admirables iles.

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