LES NOUVELLES HÉBWDES EN
Voici, à titre documentaire, ce que j'écrivais sur les Nouvelles Hébrides dans mon volume de La Concurrence étrangère^ paru en 1887. Il y a donc environ vingt ans que les lignes qui suivent ont été écrites.
Depuis plusieurs mois, l'attention des patriotes français a été attirée sur cet archipel océanien, grâce à l'énergie et à la persévérance d'un homme qu'aucune difficulté n'a ralenti^ nous avons nommé M. Higginson, dont le nom restera indissolublement lié à la question néo-hébridaise.
Lorsque la France prenait possession de la Nouvelle-Calédonie en 1853, elle plaçait virtuellement son pa\illon sur toutes les dépendances, telles que' les îles Loyalty, Belep, Huon, Chesterfield. Il est bien évident que les îles Salomon et lea Nouvelles-Hébrides, par leur situation géographique, étaient du nombre, et il n'a fallu rien moins que l'incroyable mauvaise foi des Anglais et l'impéritie, qui est le propre de notre caractère en matière coloniale, pour remettre seulement en question un acte hors de contestation.
Cependant, on a vu depuis quelque temps quelles étaient les singulières prétentions des provinces australiennes; non seulement nous n'avons pas le droit de faire de l'archipel néohébridais un lieu de déportation, mais encore notre drapeau ne doit pas y flotter, alors qu'une société française, plus patriote * et plus avisée, l'y a planté ; alors que depuis de longues années
les chefs sauvages se sont mis d'eux-mêmes sous la protection
des trois couleurs. ^
II est véritablement bien amusant de voir les Australiens jeter les hauts cris à propos de transportation. S'ils ont tant de pudeur, ils ont sans doute peu de mémoire et ne se souviennent pas de ce qu'étaient leurs grands-pères il y a cinquante ans, presque hier.
Cette hypocrisie est bien digne des enfants de notre aimable voisine ; c'est toute Fliistoire des infortunés métis canadiens et des Irlandais, plus infortunés encore. L'Anglais tue, pille, massacre, empoisonne et crie à pleins poumons à l'assassinat? un évangile à la main. C est une politique coloniale comme une autre, mais... je ne la leur envie pas.
La réponse à cette querelle d'Allemand est simple; les îles les plus au sud sont à peine à 450 milles de Lifou, l'une des Loyalty, dépendances de la Nouvelle-Calédonie, mais elles sont à 450 milles des îles Fidji, la possession anglaise, la plus rapprochée .
Si véritablement, en France, on avait la moindre notion du climat merveilleux de ces archipels, que tous les voyageurs comparent à des paradis enchantés, si l'on savait les immenses richesses qu'ils renferment, si l'on se rendait un compte exact de ce qu'ils peuvent et doivent devenir au lendemain du percement de Panama, si enfin on se rendait compte de la politique pratique, suivie, tenace, de l'Angleterre et de l'Allemagne en vue de cet événement capital, j aime à croire qu'il se produirait enfin un grand mouvement d'opinion dans le pays, et que l'on se déciderait à envoyer promener les Australiens avec toutes leurs récriminations de l'autre monde.
Il s'agit d'aller faire là du commerce, et il n'y a pas un sou à dépenser; quand on pense aux immenses fortunes qui ont été faites dès la première heure, le brave capitaine Paddon avec son bois de sandal en est un exemple, on ne peut pas taxer d'exagération ceux qui parlent de la sorte.
Et ce que j'avance là pour la Nouvelle-Calédonie et ses
dépendances, les Nouvelles-Hébrides et les Salomon, doit s'appliquer aux Gambier, aux Tubaï, aux Marquises, aux Tuamotu, aux Wallis, à toutes les lies sous le Vent, etc.
Ces archipels nous appartiennent, ils renferment les bancs d'huitres perlières et nacrières les plus riches du monde. Voilà sans doute pourquoi nos capitaux ne s'y portent pas, pourquoi cette industrie si parisienne de la boutonnerie est passée en partie à Londres dans ces dernières années.
On ne peut penser à cela sans éprouver un grand sentiment de tristesse et sans se demander quand viendra l'heure où nous verrons où se trouvent nos véritables intérêts commerciaux pour lutter contre la concurrence étrangère.
Les Hébrides et les Salomon sont indispensables à la' vie et il la sécurité de la Nouvelle-Calédonie, cette admirable colonie qui renferme les mines de nickel les plus riches du monde entier; elle est seule au milieu du Pacifique, à trente jours de la Réunion, elle est bloquée par les Anglais en Australie à l'ouest, en Nouvelle-Zélande au sud, aux Fidji à Test.
De la sorte, elle trouverait un passage vers le nord, une route vei's la Ccchinchine par les Salomon, à huit jours de Nouméa, à quatorze jours de Saigon!
C'est si simple qu'il y a tout lieu de craindre que nous laissions prendre une partie de notre patrimoine national par les Anglais ou les Allemands, -ces ennemis séculaires.
Les Anglais savent pourtant bien ce que valent les points d'appui, les dépôts de charbon; que n'imitons-nous leur exemple! Ils savent que Panama va centupler la valeur de TOcéanie, et nous n'y pensons même pas, et nous n avons pas le courage de planter un chilïbn tricolore sur les admirables archipels que nous possédons là-bas ; et quand, dans un autre ordre d'idées, je parle de l'impoilance des Kerguelen, de Clipperton, de Saint- Paul-Amsterdam, qui sont des relais utiles à nous et pour nous, on me demande où ça se trouve î Mais passons !
L'archipel des Nouvelles-Hébrides est au nord-est de la
— lao —
Nouvelle-Calédonie, ii deux- jours de vapeur, entre 8«30' et 120-15' de latitude sud, Ifi3o20' et 107o40' de longitude est.
Je ne veux pas refaire ici l'historique de leur découverte ; aussi bien, ce n'est pas le but simplement pratique que je me propose d'ordinaire. Les îles principales sont : Anatoru, Tau-nn, Foinna^ Envniangn^ ii l'est; au nord, Vaté pu Sandwich, qui a 40 kilomètres de tour et 3.000 habitants, avec les côlons français en grande majorité ; Aj)iy Saint-Esprit, MallicoUo, Ambrym, Aoba, Aurore et Pentecôte; plus au nord, les Banks comprenant : Sainte-Marie^ Mota, Vanna-Lova et les Santa- Cruz, c'est-à-dire Tinakoro, Nitendi, Paijn ou Topiia et Vanikora.
On sait que toutes ces iles ont fourni d'excellents travailleurs indigènes aux Français; ces engagements viennent d'être interdits, et mainteinint, ce sont les Anglais et les Allemands des Samoa, les Anglais des Fidji et du Queensland qui en profitent.
C'est toujours le même esprit de suite!
L'occupation des Nouvelles-Hébrides est si nécessaire à la Nouvelle-Calédonie, qu'en trois jours, en 4882, ses habitants formèrent une société au capital de 500.000 francs et acquirent plus de 400.000 hectares de terres dans les iles. C'est mon excellent ami Higginson qui est l'âme de cette lutte contre l'Angleterre, et l'on peut dire que grâce â lui l'archipel a échappé aux Anglais, tandis que la métropole s'endort, sans comprendre quel intérêt immense pour son commerce, il y a dans cette occupation.
Dès 1842, l'illustre capiùiine Paddon, le grand pionnier patriote, faisait un commerce considérable avec Nouméa en bois de sandal, trépans, huile de coco, coprah, nacre, etc., et avait neuf navires a lui appartenant.
Les chevaux, bœufs, moutons, chèvres, porcs, volailles y viennent bien. Les eaux sont très poissonneuses; la biche de mer et les coquilles nacrées y sont communes.
Avec sa fertilité incomparable, le sol produit facilement
deux récoltes de maïs supérieur, le café, le coton, la vanille, le tabac, la canne à sucre, le manioc, Farbre à poivre, le Wnanier, la patate douce, Tigname, le cacaoyer, Farbre de Cythère, Foranger, le fruit du cocotier (coprah), Farbre à ivoire végétal, pouvant devenir la source d'un grand commerce. On y trouve d admirables forêts d'acacia, bois de rose, ébénier, tomanou, etc.
La principale industrie du pays est la préparation de la noix de coco qui arrive à Marseille sous le nom de coprah pour faire du savon.
On vend aux indigènes par troc les verroteries, les allumettes, les étoffes à couleurs voyantes, la poudre, les armes à feu, Falcool, les haches, couteaux, tabac, pipes, quincaillerie commune, etc.
Tous les chefs indigènes demandent à grands cris notre occupation et placent notre drapeau dans les tribus, car ils aiment mieux cent fois notre protectorat que Foccupation rapace des Anglais et des Allemands. Voilà où en est la question ; nous sommes en ftice d'un archipel d'une richesse et d'une fertilité incomparables, habité par des amis, colonisé par des Finançais, indispensable à la vie même, à la sécurité de la Nouvelle-Calédonie, et qui- centuplera de valeur au lendemain du percement du canal de Panama ; il suffît d'un trait de plume pour l'occuper définitivement. Espérons qu'on le donnera sans écouter les provinces australiennes qui aboient de loii), surtout maintenant que l'Angleterre et l'Allemagne viennent de se partager le reste de FOcéanie.
Un dernier mot en terminant ces courtes notes : je conseille fortement à tous ceux qui ont encore souci de la grandeur et de la prospérité de la France — et ils sont nombreux — à ceux qui veulent s'instruire, de hre à ce sujet dans Y Atlas colonial de Charles Bayle la notice si instructive et si vraie (FlHgginsoiî, et dans la France coloniale de M. Alfred Rambaud celle de Ch. Lemire.
Xon seulement ces deux ouvrages leur rendront service.
mais ils verront qu'il se trouve en France encore pas mal d'hommes de cœur, des patriotes ardents et convaincus qui veulent préparer dehors la prospérité intérieure, en ménageant de nouveaux débouchés à la métropole, alors que les Anglais et les Allemands travaillent sans répit ni trêve à nous les enlever ; c'est à nous de lutter, à triompher par un suprême effort. Nous le pouvons : en France, vouloir c'est pouvoir ; et pour cela que faire? Eclairer simplement l'opinion publique. Le patriotisme et l'intérêt bien compiis de tous, et par tous surtout, feront le reste !
LKS DÉPENDANCES DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE ILES LOYALTY, HUON, CHESTERFIELD.
Nous quittons aujourd'hui TOcéan Indien, par un beau dimanche, tous comme les gendarmes de Nadaud, pour passer dans l'Océan Pacifique, où nous possédons la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances; ce que l'on est convenu d'appeler les Etablissements Français de l'Océanie : les îles de la Société, Tahiti, Mooréa, les iles Sous-le-Vent, Tuamotu dont j'ai déjà parlé, Gambier, Tubuaï, Marquises, Râpa, Raïvavae; le protectorat de TArchipel des Nouvelles-Hébrides, de concert avec l'Angleterre; le protectorat des îles Wallis et Florn; et enfin, l'îlot Clipperton, non loin des cotes de l'Amérique.
Tout d'abord, je vais laisser de côté la Nouvelle-Calédonie, la considérant comme une grande colonie, d'abord, parce qu'elle est très connue et ensuite, parce (^ue mon excellent confrère J. Durand, s'en occupe ici, d'une manière trop complète, pour qu'il me reste rien à glaner après lui.
Je vais donc me contenter tout uniment aujourd'hui, de vous promener un peu dans les dépendances directes de la Nouvelle-Calédonie, en dehors des Nouvelles-Hébrides et, je vous assure, qu'elles en valent bien la peine, car là, comme d*ans l'Océan Indien, ces iles sont absolument enchanteresses,
par le climat, par la beauté de leurs sites et par leur flore superbe.
Commençons par la petite ile des P:.nSy ou Kunie, qui se trouve à 50 kilomètres au Sud-Est de la Nouvelle-Calédonie, dont elle est séparée par une série d'ilôts que Ion franchit par les deux passes de. Havannah et de la Sarcelle. Cette ile, madréporique en partie, a la forme d'un plateau ; le sol en est aride et les côtes basses sont, cependant, couvertes de sapins et le point culminant de File, qui semble plutôt indiquer une formation volcanique, — ce que ne disent pas les géographes en général, — le pic Nga s élève à 20() mètres d'altitude.
On trouve de bons mouillages au Nord, dans la baie de Ouaméo et au Sud, à Oupi, avec File de Koiiiomo. L'île étai>t un centre de relégation, dépendant de Nouméa, et le climat y étant d'une douceur idéale, les déportés un peu érudits se figurent avoir retrouvé le Paradis, perdu depuis si longtemps!
Citons comme principaux villages : Gadgi, Ouro, Vao. Et ne venez pas me dire que ces noms sont baroques. Aujourd'hui, il fout vous résoudre ii vous familiariser avec le Canaque, comme un siiïiple relégué. Du reste, le mot Kanak lui-même, signifie dans le dialecte d'IIaVcVi : homme du pays, aiUochthone. Ces explications nécessaires étant données, nous voici dans le groupe des îles Loyalty dépendant géographiquement et administrativement de la Nouvelle-Calédonie et formant une espèce de chaîne dont la direction générale est parallèle à celle de la. Nouvelle-Calédonie.
Les trois iles principales sont Mai^é, Lifoii, et Ouvéa ou Achir; puis viennent un grand nombre d'ilôts inhabités, sauf ceux de Tiga, Ndunduré, et Mouli,
Uile la plus septentrionale du groupe est le récif de V Astrolabe et la plus méridionale File Walpole^ et l'archipel est «éparé de la Nouvelle-Calédonie par un canal de 80 milles •environ.
On cUt généralement que les îles, entourées d une ceinture de coraux, avec des côtes escarpées, sont de formation
madréporiqiie, c'est encore feux quand il y a des montagnes qui révèlent une formation volcanique.
Les Tuamotu sont de formation madréporique, elles sont basses, c'est entendu ; cependant là, aux Loyalty, il semble bien qu'il y a eu deux formations : volcanique et madréporique, certainement consécutives, Tune venant se grelfer sur Tautre et c'est ce que l'on est trop souvent tenté de perdre de vue^ après un examen aussi superficiel que commode.
La superficie totale est d'environ 200.0110 hectares, dont 445.000 pour Lifou qui se trouve au milieu, 05.000 pour Mare et 10.000 seulement pour Ouvéa.
Les indigènes qui appartiennent à la race Malayo-Polynésienne métissée, ressemblant beaucoup aux Canaques Calédoniens, sont au nombre d'environ 20.000. Ils sont intelligents et vigoureux et fournissent à la grande terre, c'est-à-dire à la Nouvelle-Calédonie, de bons travailleurs, à condition qu'on les paie un prix raisonnable, car. ils ne se laissent pas entertiller par de belles phrases. Il y a dans ces îles une cinquantaine de familles françaises, représentant environ îîOO personnes et vraiment il devrait y en avoir beaucoup plus, car on n'a que le mal de se laisser vivre dans ces îles fortunées. Il y a 48 villages dont les principaux sont Chépénéhé à Lifou et Ouvéa et Radinou dans file Mare.
Il y a un résident à Mai^e qui remplit les fonctions d'olficier de TEtat-Civil et il y a deux délégués, l'un à Lifou, l'autre à OuvéJi qui exercent les mêmes fonctions et enfin il y a un Juge de Paix à Lifou. Je ne sais pas pourquoi cette civilisation aussi française qu'australe, là-bas, si loin, évoque subitement dans mon esprit les pages cliarmantes du Mariage de Loti !
Les trois grandes îles sont couvertes de forêts renfermant les essences les plus variées et les plus rares, et autour des villages on voit de superbes plantations de cannes à sucre, de caféiers, de cocotiers, de bananiers, etc. Les innombrables îlots qui se trouvent disséminés autour des îles sont dénudés et stériles, mais ils sont recouverts d épaisses couches de
guano, acciunulées là par les oiseaux de mer depuis des siècles et qui sont appelés à former un jour une très fructueuse exploitation. Mais pour cela, c'est toujours la môme déplorable chanson : il nous faudrait une marine marchande infiniment plus nombreuse, et alors les bois précieux et le guano, en dehors même des grandes productions de cannes, de tafia, de café, de cacao, etc., nous fourniraient un excellent fret de retour.
En attendant, je regrette bien d'être si vieux, car c'est là, sur ces terres, tranquillement, loin des bruits du monde, dans une température toujours idéale, que sont la vie large et heureuse et le bonheur, puisque l'on sent mieux que dans nos villes que l'on fait partie intégrante de cette belle, douce et immortelle nature !...
Mais je m'arrête de peur d'être traité encore une fois de plus de panthéiste, et je vous emmène sans façon, à l'autre bout de la Nouvelle-Calédonie, aux îles Huon — ça rime presque — à 280 kilomètres dans le Nord-Ouest de la grande terre, dans la nier de corail. C'est là que se trouve le groupe des quatre îles Huo7ij soit : Huon, Surprise^ Fabre et Leizour. Elles sont couvertes d une végétation rachitique, brûlée par les vents de mer et souvent étouffée par les épaisses couches de guano que déposent sans cesse des milliers d'oiseaux de mer. Il y a là un phénomène de chimie naturelle bien curieux et bien amusant que Ton pourrait atténuer largement en détruisant en partie les dits oiseaux, mais la population est trop faible pour cela.
Le village de Huon groupé autour d'un établissement français, est composé d'une centaine de Néo-Hébridais qui récoltent le guano, que viennent enlever des cargo-boats de la Société des Nouvelles-Hébrides et pèchent les tortues si nombreuses sur les bancs de sable rose des criques de ces îles, qu'il faudrait peu de chose pour rendre plus prospères. Enfin, si je ne m'abuse, on pourrait aussi y pêcher l'holothurie comestible, c'est-à-dire le trépang ou hiche de mer ou concombre de mer, etc., dont les Chinois sont si friands, et qui se vend toujours un bon prix.
Enfin, à 900 kilomètres au Nord-Ouest de la Nouvelle-Calédonie et à 400 kilomètres à TOuest des îles Huon se trouve le groupe des Chesterfield^ dont la France a pris possession en i878, formé d'un très grand nombre d'îlots et de récifs madréporiques, la superficie totale ne dépasse pas un millier d'hectares.
Comme les îles Huon, elles sont recouvertes d'une épaisse et précieuse couche de guano, exploitées d'une façon intermittente et sont surtout habitées par une nombreuse population d'oiseaux de mer et de tortues. Sur les grèves se trouvent de grandes quantités de coquilles à nacre d'une qualité très remarquable et dans les parages environnants on trouve le hump-bacy une espèce de baleine dont la pèche est très rémunératrice, mais de plus en plus difficile.
Il existe simplement des refuges sur Ylle Longue et sur la Bellone au Sud-Ouest.
De môme que je le disais dernièrement à propos des Iles Glorieuses, dans l'Océan Indien, louées à bail à une maison française qui en exploite utilement les produits naturels, de même ici je pense qu'une grande maison française pourrait exploiter facilement et avec bénéfice ces deux groupes des îles Huon et Chesterfield. C'est certainement à voir et voilà pourquoi il est si nécessaire de mieux faire connaître nos possessions, encore malheureusement ignorées de la plupart des Français qui auraient cependant tout intérêt à les connaître et à s'y rendre, soit pour s'y établir, comme aux îles Loyallij ou Loyauli^ soit pour y aller chercher les produits naturels du sol et de la mer, comme dans ces deux derniers groupes.
Situation économique et agricole de nos Établissements ik l'Océan Pacifique.
Les Etablissements français de rOcéanie forment un gouvernement colonial qui a son siège à Papeete et ceci dit, mon intention n'est point de m'étendre sur l'organisation politique, judiciaire, administrative des iles ni même sur l'instruction publique quoiqu'il soit triste de coiistater que le budget local ne trouve pas le moyen d'envoyer plus de trois boursiers dans les écoles ou lycées de la métropole et 32 boursiers dans les écoles primaires des îles. Il y aurait pourtant mieux à faire pour nous assimiler ces bonnes et braves populations.
Je veux simplement m'en tenir au côté économique, pensant que c'est là ce qui doit véritablement nous intéresser à l'heure présente ; après la période d'organisations, nous devons entrer dans la période d'exploitation pratique et rationnelle et* par conséquent dans la période rémunératrice. C'est là ce qu'il ne faut jamais perdre de vue et ces causeries familières n'ont d'autre but que d'indiquer les moyens d'y arriver, toutes les fois que je trouve l'occasion de le faire.
Mon excellent confrère Paul Pelet vient de publier chez Armand Colin un Atlas des colonies françaises, dressé par ordre du Ministère des Colonies, qui renferme des tableaux et des statistiques tout à fait clairs et complets en même temps et ■je n'ai qu'à le consulter pour y trouver tous les renseignements capables de nous intéresser dans cet ordre d'idées.
La population de nos Établissements de l'Océanie ne doit guère dépasser 30.000 habitants, étant donné malheureusement que la population de certains archipels, comme les Marquises, par exemple, a des tendances a disparaître au contact des Européens. Approximativement on peut donc indiquer les chif-
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fres comme suit: Tahiti, 10.300; Moorea, 4.fK30; Marquises, 4.200; Gambier, 009; Tuamotu, 5.000 environ avant le désastre; clûUVe impossible à fixer en ce moment, étant donné non seulement la disparition d'une partie de la population, mais encore son émigration paitielle et |)eut-étre seulement momentanée dans les arcliipds voisins, soit de la Société, soit des Gambier ; Tubuai, 500; Raivavae, 300; Rnpa, 105; îles Sous le vent un peu plus de 0.000; protectorat de Rurutu et de Rimatara, moins de 1.000. Comme décompte, mettez 2.300 fonctionnaires civils et militaires, soldats et colons européens, ce qui est beaucoup comme fonctionnaires et peu comme colons; 2.700 chinois; près de 8.000 créoles et Métis de race européenne et polynésienne, ce qui est tout à l'honneur de la France : 25.000 indigènes de race malayo-polynésienne et 3.0 JO jndigènes de race mélanésienne immigrés. On arriverait ainsi à près de 40.C0O âmes avec les européens mais étant donné que les indigènes tendent à disparaître, connue toujours, il n y a que le métissage qui pourra sauver cette belle race ; je dis cette belle race et j'insiste, car aux îles de la Société surtout il y a des types superbes, rappelant les formas classiques de la Grèce antique, dans leur légendaii*e pureté et avec ça les habitants sont aussi intelligents, laborieux et doux qu*ils sont beaux. Je fai dit souvent, ces îles fortunées, d'une incomparable fertilité, sous un admirable cUmat, forment la menue monnaie d'un paradis terrestre, au moins tangible et connu et je ne m'en dédis pas.
Papeete, la capitale du gouvernement et de Tahiti, est la seule ville, avec 4.000 habitants environ, répandus dans un jardin enchanteur de 1 .500 mètres de long sur 500 de largeur environ. Le fort est excellent, avec quelques ateliers assez bien installés et aux environs se trouve un jardin d'acclimatation, vraiment très beau et qui peut être donné comme uninodèle à suivre. Je ne dirai pas précisément les autres villes, mais les autres ports ou marchés sont : Port-Phaélon à Tahiti ; Pape- (oaï à Moorea; Aliuvia avec 800 habitants aux Marquises; Taîohaeaxec 500 habitants iiXukaiva; A}i(i(t avec 500 habitants
auxTuamotu, en partie détruite aujourd'hui; Rilcilea avec 300 . habitants aux Gambier. Les autres centres ne méritent point d'être cités.
Dans toutes les iles et plus particulièrement à Tahiti le climat est très sain, peut-être à, cause de la régularité de la température ; elle passe lentement de la fraîcheur du matin à la chaleur du jour pour décroître aussi lentement jusqu'au soir et les nuits sont très douces, grâce à la brise de terre qui s'étend vers le soir et que l'on appelle le Hupe. Pendant la saison des pluies, de décembre à mai, les plus grandes chaleurs ne dépassent guère 30^ et de juillet à novembre la température se maintient aux environs de 20^ centigrades. Enfin des périodes de transition de quelques semaines séparent encore les deux saisons principales. Les alizés soufflent du Sud-Est de mai à août, de l'Est de septembre à décembre, du Nord-Est et du Nord-Ouest de janvier à mai. L'île Râpa possède un climat encore plus idéal, à cause de sa situation plus méridionale ; mais si les cyclones sont rares à Tahiti, ils* sont plus fréquents dans les arcliipels du nord. C'est dire que partout où il y a des terres, elles sont particulièrement favorables à la colonisation de peuplement et que nous devrions bien enfin le comprendre, en allant mettre en valeur ces îles uniques au monde. C'est-àdire que ces jardins paradisiaques devraient être le rendez-vous et le lieu de promenade de tous nos valitudinaires riches, si nous étions un peu moins casaniers et surtout moins ignorants de nos richesses.
Quand on voit cette régularité climatérique, on ne peut s'empêcher de constater que c'est tout à fait l'opposé de notre climat algérien souvent si changeant et surtout si brusquement changeant (4). '
Je ne veux citer des productions que les principales; comme je l'ai déjà constaté, à Tahiti le sol est très fertile et
(1) Comme j'ai eu Thonneur de l'exposer le 3 juin 1903 à la Société astronomique de France.
dans le centre de Tile, les forêts sont remplies d essences précieuses ; on y trouve l'arbre à pain en abondance et jusqu'aux bananiers dans les clairières.
Au bord de la mer toutes les cultures réussissent admirablement et c'est ainsi que Ton obtient tous les légumes d'Europe, les ignames, le taro, le maïs, les patates. Puis à côté viennent les grandes plantations de cocotiers qui produisent le coprah ou noix de coco, la grande fortune du pays, sur lequel je reviendrai un jour tout exprès dans une chronique spéciale, de cotonniers, de cannes à sucre, de cjjtféiers, d'orangers, de vanilliers, de tabac, depommiers-cajoux, lianes ^tc, de canneliers, d'avocatiers, appelés aussi (juelciuefois arbre cl beurre^ comme l'arbre de karité qui produit le beurre de karité à la côte occidentale d'Afrique, parce que le fruit, V avocat fournit une pulpe verte, d'ailleurs exquise, qui s'étale comme du beurre, des goyaviers, etc., qui toutes réussissent également très bien.
De même que les hommes, les arbres et les plantes des
pays tempérés ont été facilement acclimatés et l'on peut dire que
la nature n'est réfractaire à aucune production de la Flore pas
plus que de la Faune, si l'on prend la peine de la lui demander.
Comme dans tous les pays chauds, les prairies, telles que nous les avons ici, sont inconnues ; on ne cultive guère, et souvent avec assez de mal, que T.herbe de Guinée, haute, rude, mais clairsemée et remplaçant mal nos prairies, aussi les fourrages sont rares, niais si j'avais le temps et la place de faire ici un cours d'élevage intertropical, je démontrerais facilement aux habitants qu'avec le maïs coupé en vert et le système des silos des Romains, on pourrait sans difficulté parer à cet inconvénient, comme en Tunisie et en Algérie. Mallieureusement dans les iles du Pacifique le sol est tellement riche que Ton fait autre chose et que l'on n'a pas encore songé à c^e procédé si simple et que j'ai beaucoup répandu pour mon'conipte depuis un tiers de siècle, dans nos colonies, partout où l'on a bien voulu m'écouter.
Dans ces conditions Ton conçoit que Félève dés bœufs doive être encore assez restreint. Comme aux Antilles, les chevaux sont de bonne race, sobres et résistants, les chèvres sont très ncmbi'euses, mais, chose curieuse, les moutons y sont sujets à des maladies épidémiques et Ton a presque abandonné leur élevage. Les porcs et les volailles y viennent en abondance.
Le gibier consiste surtout en chèvres sauvages k Tintérieur, dont la chair est moins tade que celle des clièvres domestiques, ce qui arrive presque toujours en semblable occurrence ; il en est de même chez nous entre le porc et le sanglier, le le lapin de choux et le lapin de garenne, etc. : la liberté et la nourriture opèrent ce mn*acle !
Sur les côtes on chasse les sauvagines dont les variétés sont assez nombreuses.
Aux iles Marcjuises on cidtive surtout le cotonnier et le cocotier; Ton commence fort heureusement ii cultiver le caféier sur une grande échelle et d'une façon généi*ale. Ton peut dire (jue Ton y retrouve toutes les cultures de Tahiti, mais moins importantes naturellement.
Aux infortunées Tuamotu, où le sol est aride, il n'y a guère que des [)lantiitions de cocotiers ; mais la richesse de ces iles est sur la côte où les indigènes pèchent dans les lagons les cocpiilles à nacre et les huîtres perlières.
Aux Gaqibier mômes produits : cocotiers et coquillages précieux.
Du reste il est à remarquer que d'une manière générale les îles de formation volcanique, avec leurs hautes montagnes et leur antériorité géologique sont toujours fertiles et ont pu accumuler riiumus dans leurs vallées, tandis que les îles de foi'mation coralienne ou maih'éporique, plus récentes et plus basses, sont en général assez arides et n'ont pas encore eu le temps de former et de retenir fhunïus. Ça viendra peut-être, mais ce sera l'œuvre de longs siècles incontestablement.
Aux îles Tubuaï et Haïvavae où le climat est sain et agréable, connue partout ailleurs dans cesarchiiiels, nous retrouvons
le sol fertile de Tahiti, avec toutes les mêmes cultures qu il est donc inutile d'examiner ici de nouveau.
Aux lies Sous le Vent les productions naturelles sont les mêmes qu'à Tahiti et les cultures pourraient être identi(jues, mais Ton n'y cultive que les cocotiers, toujours pour ce merveilleux coprah, d un rendement assuré, et les citronniers.
A Rurutu et Rimatara, on retrouve toutes les cultures de Tahiti et de plus Télevage y est facile, on y possède des fourrages excellents et Ion obtient ainsi de très beaux résultats.
A Râpa la flore est moins brillante et la végétation plus pauvre, aussi les indigènes se livrent-ils surtout à la pêche du poisson qui est très abondant, à la culture de quelques légumes et plantes vivrières et plus particulièrement des pommes de terre qui y viennent admirablement.
Dans le prochain. chapitre je dirai quelques mots du coïnmerce, de Inidustrie, des moyens de communication, etc., et, à notre grand regret, nous devrons dire au revoir à ces îles merveilleuses du Pacifique, où Ton voudrait vivre et mourir, comme dit la chanson !