LES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DE L'OCÉANIE
COMMERCE, INDUSTRIE, MAIN-D'œUVRE. — l'ILE CLIPPERTON.
Dans ces dernières années, le commerce dans cette partie de la Polynésie française a diminué ; dans certaines iles, la moitié des cultures ont été abandonnées et l'élevage délaissé, et il semble que la pêche des huîtres perlières ou nacrières ellemême soit moins active. Et cependant, comme je n'ai cessé de le démontrer, preuves en mains, nous nous trouvons là en face des îles les plus riches, les plus fécondes et les plus favorisées du monde, à tous les points de vae ; il n'en faut donc accuser (jue notre apathie et notre ignorance coloniale. En effet, pour obtenir un merveilleux réveil économique de ces archipels, il suffirait pourtant de bien peu de chose ; quelques primes aux colons pour les encourager à venir, rendre les moyens de communications plus faciles, plus rapides et plus nombreux en même temps que meilleur marché, et enfin accorder des tarifs de faveur aux produits des îles sur les marchés français, calédoniens et indo-chinois. Ce n*est pas très compliqué, mais encore est-il qu'il faut avoir assez d'initiative pour y penser.
Tahiti exporte principalement les cocos secs, le coprah, le coton, le café, là vanille, les nacres, les perles, les bois du pays, les laines, etc. Elle importe les farineux alimentaires, les animaux vivants, peaux, cornes, etc., les boissons, les meubles, les fils et tissus, les outils, les produits chimiques et pharmaceutiques, etc.
L'industrie indigène n'est pas naturellement très compliquée, comme l'on a déjà pu s'en rendre compte au cours de ces courtes notices, elle consiste surtout dans la récolte des cocos, du coton, de la vanille, etc., dans la construction des pirogues et
goélettes, dans le tissage des étolFes indigènes, souvent fort intéressant, et plus particulièrement dans la récolte du coprah et dans la pêche des huîtres, des bivalves à nacre et à perles. Enfin, Ton trouve encore quelques usines traitant Thuile et Falcool de coco.
Je ne voudrais pas me livrer ici à une étude de cultures intertropicales comparées, car il me faudrait plusieurs volumes pour exposer seulement lensemble de mes idées et de mes projets, fruits d une longue expérience ; mais je ne puis cependant pas m'empêcher de déplorer que Ion ne fusse pas des tentatives pour essayer de cultiver le thé sur une grande échelle, à côté du caféier et les ouatiers de Tlndo-Chine [Eriodendron anfractuosumj appelé côy-gôo en Cochinchine, dœum kor au Cambodge, kongen au Laos, vulgairement fromager par les colons, et connu seulement dans le commerce sous son nom javanais de kapok, parallèlement aux cotonniers. Il y a là, en effet, un succédané merveilleux du coton, non pas pour le tissu, mais pour faire des oreillers, des édredons, des coussins. Ce serait comme Teider du pauvre et je regrette bien vivement que les colons de nos établissements océaniens ne l'aient pas encore compris. Du reste je me promets de revenir un jour plus en détail sur cette importante question du kapok.
Comme dans tous les pays chauds, l'indigène ne travaille guère que pour lui-même et suivant ses besoins, toujours très modestes; cependant, il se livre à la pêche avec une véritable passion et récolte les cocos. Très doux, susceptible et ombrageux, tout comme les noirs et ne voulant travailler que pour son salaire, ce qui veut dire qu'il est libre et ne veut pas être considéré comme un esclave, ce qui d'ailleurs est très naturel et n'est que l'inévitable malentendu entre la race conquérante et la race conquise, si l'on peut dire cela en face de ces quelques poignées d'hommes ; il ne veut pas travmller à moins de 2 fr. 5() à 3 francs par jour sur les plantations.
Mais les ouvriers européens qui ont un bon métier pratique dans les mains, surtout ceux du bâtiment, sont payés fort cher,
et c'est ainsi que les maçons, les menuisiers, les charpentiers, les mécaniciens, les boulangers, etc., gagnent actuellement d2 francs par jour en moyenne; c'est d'autant plus beau que la \îe est à bon marché, et que seuls les objets de mode et de luxe provenant de France, sont d'un prix très élevé.
Cependant, à ce point de vue, il ne faudrait pas s'illusionner; on paie les ouvriers habiles fort cher, mais on n'en a besoin que d'un petit nombre et c'est toujoui's en se livrant à la culture que le colon peut réussir très bien et je dirai à coup sur, avec un peu de conduite et de persévérance.
Je ne voudrais pas entrer dans de longs détails sur les moyens de transports et de communications, encore bien insuffisants, comme je l'ai déjàdit, cependant sans donner ici la nomenclature des dilïérentes lignes qui conduisent à nos établissements français de l'Océanie ou qui les relient entre eux, il me sera bien permis de constater que pour un voyage du Havre à Papeete par San-Francisco, de 45 à 50 jours, le prix moyen du transport est de 2.200 francs, ce qui est vraiment trop élevé pour des gens qui courent après une position sociale et ne sont pas millionnaires.
De Tahiti à Marseille ou Bordeaux, le fret est de 90 à 100 francs la tonne; de Tahiti ii San-Francisco, de 30 à 40 francs la tonne, soit 50 francs pour les 1 .000 cocos, et 50 francs également pour la tonne de coton, ce qui d'ailleurs pressé, ne tient pas beaucoup de place; de Tahiti à la Nouvelle-Zélande et l'Australie de 40 à 50 francs la tonne ; de Tahiti à nos autres établissements océaniens, il varie de. 15 à 25 francs la tonne. Tout cela est encore trop cher, et ce qu'il faut surtout chercher à réaliser, ce sont des relations tout à la fois plus directes et plus nombreuses, plus rapides et beaucoup meilleur marché avec la Métropole.
Ces petites colonies sont vraiment assez belles et assez riches pour que Ton fasse l'impossible pour les mettre en valeur pour leur plus grand bien et pour celui de la France également.
Et maintenant avant de quitter ces iles enchanteresses, je dois dire un nnot de Yile ClippertoUy que Ton place généralement à la suite de nos possessions du Pacifique, quoicju en réalité, comme les iles Saint-Paul et Amsterdam, elle soit bien isolée et solitaire au milieu de TOcéan. C'est précisément ce qui en fait l'énorme valeur, et Ton ne comprend pas du tout pourquoi le gouvernement s obstine à ne pas occuper ellectivement et outiller sommairement ces trois petites îles, d'une valeur d autant plus grande qu'elles sont seules.
L'île Clipperton se trouve à environ 3.000 kilomètres de Panama, au large des côtes de l'Amérique Centrale. C'est ce que l'on appelle un atoll^ en forme ovoïdale superficielle assez régulière, de 5 kilomètres de long sur 4 de large et d'une élévation moyenne de huit mètres au-dessus des eaux de la mer.
Il a donc la forme d'un anneau rocheux, un peu allongé, entourant uqe lagune de 2.500 mètres de large et précédé, comme toujours, d'une ceinture de récifs de coraux, nouvel anneau lui-même en formation.
L'ile de Clipperton est inhabitée et d'innombrables oiseaux de mer y ont déposé des couches de guano d'une épaisseur considérable.
Il y a là une véritable fortune : aussi nous ne l'exploitons pas et nous n'avons pas même pu y placer quatre hommes et un caporal pour empêcher les navires californiens et mexicains de venir y chercher le dit guano et les tortues dont l'écaillé est une des plus belles que l'on connaisse au monde. On pourrait les laisser travailler suivant juste rémunération, ce qui serait tout naturel, puisque c'est ce qui nous appartient, notre fortune domaniale dont ils viennent nous dépouiller. Mais il paraît que jusqu'à présent ça n'a jamais intéressé personne, sauf na.turellement les mexicains et les californiens qui s'enrichissent facilement à nos dépens. Ça fait pitié.
Cependant, Tilede Clippertonesttoutedésignéepourservirde dépôt de charbon, de point d'atterrissage d'un câble sousmarin, etc., et il ne faut pas oublier qu'au point de vue purement commercial et économique, au lendemain du percement du canal de Panama, elle va devenir fatalement, nécessairement, un point stratégique de la plus haute importance, c'est pourquoi personne ne s'en occupe... que les étrangers !
Encore une fois, c'est l'éternelle histoire des îles de Saint- Paul et Amsterdam, de Cheikh-Saïd et plus encore de Tile de Pâque.s que l'on a vendu sans droit aucun 1.800 francs à un Chilien et ce sont de véritables larmes de rage et de désespoir que je verse en écrivant ces lignes indignées...
Une fort jolie petite vallée bien abritée, qui se trouve dans le Nord de l'île pourrait être facilement cultivée sur plus de cinquante hectares, d'autant plus que le climat y est très salubre.
Le lagon intérieur, auquel on accède par deux passes praticables à haute mer et qu'il serait très facile de rendre praticables à toutes heures, offre un excellent mouillage.
La France en a pris possession en 1858 et, je le répète, chose à peine croyable, elle n'y a fait encore aucun établissement, alors qu'elle devrait être talonnée et poussée l'épée dans les reins par la perspective prochaine de l'ouverture du canal de Panama.
D ailleurs, c'est avec beaucoup de raison que mon vieil ami Charles Lemire dit à ce propos :
« Nous avons tout laissé prendre autour de nous aux Anglais, aux Allemands, aux Etats-Unis : les Fidjis, les Salomon, les Samoa, les Tonga, les Mariannes, les Carohnes, les Philippines, etc., etc., sans nous réserver aucune part.
« L'Allemagne s'est assuré l'Archipel Bismarck, entre les Philippines et la Nouvelle-Calédonie, puis les Carohnes et les Samoa.
« L'Angleterre s'est réservé les archipels des Ellis, des Gilbert où Tahiti recrutait sa main-d'œuvre, occupa en 1893 les
Salomon qui devaient nous revenir, puis les Santa-Cruz, les Dulîet, enfin les Tonga. Deux fois de suite, en la même semaine à San-Francisco, d*où partent et où arrivent les seuls paquebots desservant Tahiti, le président des Etats-Unis a proclamé ses \^ies sur le Pacifique. Voici ce qu'il a dit à San-P>ancisco, le 14 mai :
« La situation géographique qu'occupent les Etats-Unis dans le Pacifique est de nature à assurer dans l'avenir notre domination pacifique dans ses eaux si nous saisissons seulement, avec une fermeté suffisante, les avantages que comporte cette situation. La marche des événements qui nous donnèrent les Philippines nous oblige à préparer cette domination.
« Au lieu d'Etats-Unis, lisez France; au lieu de Philippines, lisez Tahiti, Marquises, Clipperton, Calédonie, Hébrides; et dites si ce langage ne devait pas être- celui du Président de la République française, de 1885 jusqu'à ce jour. »
On ne saurait mieux dire et il faut absolument que nous occupions de suite effectivement Clipperton, comme les îles Saint-Paul et Amsterdam ; à la veille de l'ouverture du canal de Panama, cette mesure constitue pour nous le plus impérieux des devoirs.
Mon excellent confrère Paul Pelet, dans son merveilleux atlas des colonies françaises, n'a pas donné des cartes spéciales de Clipperton, pas plus que de Cheikh-Saïd et je le regrette, car encore une fois, il n'y a pas de petites colonies par le temps qui couit, et c'est précisément sur ces modestes iles qu'il importe d'attirer l'attention du public et, si faire se peut, celle des pouvoirs publics.
Nous disons donc aujourd'hui au revoir seulement à rOcéan Pacifique et dans le prochain chapitre nous examinerons des aiTchipels non moins dignes de retenir notre attention.