SAINT-PAUL. — LA NOUVELLE-AMSTERDAM
Avant les îles de Kerguelen, parlons un peu aujourd'hui de SaintrPaul et de la Nouvelle-Amsterdam, ces deux points perdus au milieu du Pacifique, si peu connus de la plupart des Français et qui sont cependant au double point de vue de la faune et de la flore, du plus haut ou, si vous aimez mieux, du plus curieux intérêt.
Ces deux îles sont situées à 2.600 kilomètres au Sud-Est de la Réunion, à 7.000 kilomètres environ du Cap de Bonne- Espérance et du Cap Howe, en Australie ; je préciserai ces mesures tout à l'heure pour chacune d'elles, mais tout d'abord il fetut commencer par en constater l'importance, en disant comme Legendre, qu'elles forment, « au miUeu des brumes des mers Australes » les seuls points de relâche existant dans l'immense étendue des mers, sur la route directe d'Afrique en AustraUe.
Elles furent reconnues pour la première fois en 1552 par le Portugais del Cano. D'autres affirment, au contraire, qu'elles furent découvertes, dès 1522, par Franc Albo, puis en 1633, Van Diémen donna à la plus septentrionale le nom de la Nouvelle-Amsterdam, tandis qu'il laissa à la plus méridionale le nom de Saint-Paul qui lui avait été donné en 1617 par le hollandais Harick d'Hillegom qui n'avait fait que passer auprès.
Au xviiie siècle et pendant le commencement du xix^ elles étaient fréquemment visitées par les bateaux de la Réunion et les pécheurs américains qui venaient y chercher les morues et les phoques qui s'y trouvaient en grande abondance.
La France ne se décida à les occuper qu'en 1843 et encore pendant peu de temps ; concédées à une famille de Bourbon qui vint s'établir à Saint-Paul, elles furent de nouveau abandonnées peu après.
En 1874 le relevé exact en fut fait par une .mission française et le 25 octobre 1892, le La Bourdonnais, sous les ordresdu commandant Vuillaume, prit possession eflfective des deux îles et y constitua un dépôt de matériel rudimentaire, placé sous pavillon français et destiné aux navires qui ont une avarie à réparer dans ces mers lointaines.
Maintenant passons à Texamen détaillé de chacune de ces^ îles.
Saint-Paul, île de l'océan Indien, si Ton veut bien admettre cette distinction, est située par 35ol0' de longitude E. et 38o 42'51" de latitude S.
Suivant les géographes, elle se trouve à 60.75 et même 93 kilomètres de l'île Amsterdam ; mettons entre 15 et 20 lieues et n'en parlons plus.
De forme triangulaire, elle a cinq kilomètres de longueur sur trois de largeur, avec une superficie d'environ 200 kilomètres carrés ; c'est un ancien volcan éteint, dont le cratère d'une largeur de 1.500 mètres, s'est effondré profondément dans la mer, sur la côte N.-E. en formant un port intérieur, en comniunication avec la mer par un chenal de 80 mètres de large et profond de 5 à 6 mètres. Il y a là un port intérieur, entouré de falaises à pic de 200 mètres de hauteur, absolument sûr et tout à fait à l'abri des ouragans si fréquents dans l'Océan Indien. Il a 69 mètres de fond et si la communication avec la mer est souvent gênée par deux flèches ou blocs de débris mobiles, il suffirait de quelques coups de mines pour en déblayer l'entrée et la chose en vaudrait la peine, car un port de refuge et de grosses réparations, dans ces parages tourmentés rendrait les plus grands services aux navires du monde entier et il est vraiment surprenant que la France n'y ait pas encore songé !
A l'intérieur et tout autour -du cratère sont encore des sources thermales et des flimeroUes, quoique le volcan paraisse sel refroidir depuis un siècle. Comme eau potable, Saint-Paul n'a malheureusement que celles des citernes formées parles
cratères éteints de son ancien volcan. Il y croit seulement des mousses et de nombreuses herbes qui suffisent à la nourriture des chèvres sauvages qui vivent dans Fîle. Les plantes maraîchères importées s'y sont maintenues, mais chétives, à l'exception du chou qui y prospère d'une façon tellement extraordinaire, qu'il y revêt souvent des formes arborescentes. Le chou européen implanté là-bas est bientôt devenu le frère de celui de Kerguelen, comme si ce crucifère devait devenir en quelque sorte la plante nationale de ces îles déshéritées .
Je me souviens toujours de l'impression de surprise que j'ai éprouvée en entrant pour la première fois dans la grande allée de yuccas, tout à la fois géants et arborescents des jardins d'essai d'Alger. Tel est le sentiment que l'on éprouve en voyant les. choux géants de Saint-Paul; certes on en fait des cannes d'une légèreté proverbiale, mais c'est insuffisant pour enrichir l'île ! Elle se désagrège, la pauvre, sous l'action des feux intérieurs ; il y a de certaines parties où le sol est si brûlant que l'on ne peut y marcher, affirment Malleterre etLegendre, cités plus haut. Néanmoins, je l'ai déjà dit, l'île se refroidit sensiblement, mais, d un autre côté, les falaises sont rongées par une mer toujours agitée et souvent furieuse.
Cependant on y trouve quelques papillons et même une espèce d abeille et les porcs que l'on y a introduits n'ont vécu que peu d'années, mais les chats, les souris, les rats et les chèvres ont persisté et réunis par le malheur, comme dit M. Ch. Vétain dans son curieux travail sur la faune des Iles Saint-Paul et Amsterdam,, vivent entre eux, en très bonne intelligence dans les cavernes. II y a là, je crois, un phénomène unique dans la faune connue de tous les pays et qui, certainement ne s'était produit que temporairement au moment des grands cataclysmes géologiques ou terrestres, comme la légende de l'arche de Noë, par exemple, en est un des derniers vestiges.
Cette république heureuse des chèvres, chats, rats et souris, importés d'Europe, existait bien avant les célèbres tentatives de la famille heureuse de Barnum qu'elle a peut-être inspiré et
pour mon compte, j ai tenu à la rappeler ici, car je ne vois rien de plus capable d'émouvoir le cœur du penseur et du philosophe, tout en lui ouvrant des horizons nouveaux sur Tintelligence et Tâme obscure de nos frères inférieurs.
La flore et la faune ont quelques affinités avec celle de TAfrique du Sud ; la flore surtout présente un curieux mélange d'espèces tout à fait spéciales, subtropicales, européennes et de la Terre de Feu, mais sans rapport avec celle des Mascareignes, c'est-à-dire les îles de la Réunion, Maurice et Rodrigues, quoique relativement les plus voisines. Si la faune est très pauvre en animaux terrestres, mais néanmoins d'un grand intérêt, au point de vue de la flore, il y a là comme un lien, comme un nœud central, perdu au milieu de cet océan immense, qu'on appelle Indien, Pacifique ou Austral, qui est vraiment d'un intérêt palpitant pour le botaniste et pour tous ceux qui cherchent à comprendre les grandes lois harmoniques de notre globe.
Par exemple, si les bêtes sont rares à terre, le poisson abonde et l'on n'a qu'à le plonger dans les sources thermales, après l'avoir péché, pour pouvoir se mettre de suite à table.
Cependant malgré le froid relatif, le cancrelat vit dans l'île, ce qui n'a rien d'agréable. Comme le climat est inégal, les tempêtes fréquentes et les ressources à peu près nulles, sauf en poissons, en chèvres, et en choux, c'est le cas de dire qu'ici il faut ménager la chèvre et le chou. Saint-Paul est inhabité, ce qui n'empêche pas de dire que l'on devrait y mettre un gar» dien, une garnison de quatre hommes et un caporal, une cantinière et qu'avec quelques coups de mine on aurait là un port, un abri et un point de relâche pour le« grosses réparations, unique au monde 6t souvent de la plus urgente utilité.
Et maintenant je n'ai plus que quelques mots à dire de l'île de la Nouvelle Amsterdam, quoiqu'elle soit deux fois grande et •même cinq à six fois grande disent certains géographes, comme Saint-Paul.
Elle est située exactement par 37o48'50'" de latitude S. et
75o 23' de longitude E., affectant la forme d'un rectangle. Ses côtes sont formées de hautes falaises noires, hautes de 20 mètres, taillées à pic, avec un développement d'environ 50 kilomètres. Toujours battue par une mer démontée, les navires n y trouveront aucun abri et c'est à peine si l'on peut accoster derrière un morne qui forme presqu'île ou sur une roche isolée. La superficie de Tîle est d'à peu près 400 kilomètres carrés.
Naturellement le sol est volcanique et couvert de nombreux cratères éteints, entourés de nuages à peu près perpétuels, dont le principal s'élève à 941 mètres et d'où sortent de nombreuses sources thermales. Le climat est très humide et la végétation assez active. On y trouve des arbustes, des tourbières, surtout sur le haut plateau, l'eau y est très abondante, et là surtout il faut lire le travail de M. Vélain pour se rendre compte du haut intérêt qu'y offre la Flore.
La température y est beaucoup plus humide et plus fraîche qu'à Melbourne ou au Cap de Bonne-Espérance, quoique sous le même parallèle.
Il y a déjà quelques cabanes de pêcheurs à côté du pavillon français et si l'on voulait se décider à outiller le port de refuge de Saint-Paul, comme je l'ai indiqué tout à l'heure, on pourrait à la Nouvelle Amsterdam se livrer sur une grande échelle aux plus riches pêches du monde en poissons de toutes sortes, morues, phoques, otaries, langoustes, homards, etc., et construire même des usines de conserves ; quant à la chasse aux oiseaux de mer qui pullulent sur les côtes, elle serait aussi fructueuse.
Il ne faut pas oubUer que ces îles sont sur la ligne . directe du Cap de Bonne-Espérance à Melbourne et qu'elles sont bien seules au milieu de l'Océan immense ; que l'on mette vite à Saint-Paul un dépôt de charbon et nous aurons là un point de stratégie commerciale de premier ordre.
Si l'on ne peut plus y pêcher la baleine régulièrement, comme autrefois, avant la presque disparition du si précieux
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cétacé, on peut y installer à peu de frais un port de refuge, dans une situation vraiment unique au monde dans ce cratère éteint de Saint-Paul et Ton peut se livrer à la pêche et à la conserve des morues, des langoustes et homards sur une très grande échelle, pour échapper, de ce chef, à la sujétion économique de l'Angleterre et du Canada, par exemple, et il y a là un double objectif, très digne de retenir Fattention, tout à la fois du gouvernement et des armateurs avisés, en quête de matières premières nouvelles et si intéressantes à tant de titres divers.