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LES SEPT ÉNIGMES DU MONDE COLONIAL

l'île de PAQUES

Je vais, chers lecteurs, si vous le voulez bien, commencer aujourd'hui, un peu à bâton rompu, une petite série de souvenirs coloniaux, plutôt tristes, intitulés les sept énigmes du monde.,, colonial (d).

— Pourquoi ce titre ?

Parce qu'il a quelque chose de fatidique qui répond assez bien à ma conception de l'évolution des peuples, d'une race sur la terre ; car autrement, il m'eut été aussi facile, hélas, trop facile, de placer en tête : les cinquante énigmes coloniales !

Ceci dit, je commence aujourd'hui par l'affaire de l'Ile de Pâques qui saigne toujours douloureusement .dans mon cœur de vieux colonial, depuis quinze ans.

Le 7 février 4892 j'écrivais : Lorsqu'un ministre disait : « Je prends la présidence du Conseil pour opérer la liquidation coloniale. Il disait, hélas, trop vrai; chaque jour nous en apporte une preuve nouvelle, et, quoique cette triste affaire de l'Ile de Pâques soit déjà bien vieille, je crcis qu'il est bon d'y revenir, puisque voilà les Chiliens qui font parler d'eux, grâce à leurs démêlés avec les Etats-Unis et qui, du même coup, nous rappellent leur mauvaise foi et leur subterfuge d'hier. »

Depuis, les ministres se sont succédés ; il y a peut-être un peu moins de mauvaise volonté, sous le coup de l'opinion

(1) Tel est le titre suggestif d'articles du plus haut intérêt écrits par notre <îollaborateur et ami, Paul Vibert, sur des questions tellement délicates que leur côté scabreux les a fait éviter par la plupart des publicistes coloniaux. Nos lecteurs lui sauront gré sans doute d'avoir réservé au Petit Colonial la publication de ces études. Nous l'en remercions sincèrement pour eux et pour nous.

publique qui sëclaire tous les jours, mais il y a un peu plus d'ignorance et d'incompétence. Ça fait compensation et je n'ai rien à retrancher à ce que j'écrivais et disais un peu partout dans mes conférences, il y a tantôt douze ans.

L'Ile de Pâques ou de Davis, qui se nomme dans la douce langue tahitienne Vaî-hou ou Watihou, a pour nos établissements océaniens une importance tout à fait exceptionnelle, puisqu'elle est la plus orientale des sporades australes dans la Polynésie.

Elle mesure environ 25 kilomètres de circonférence, ce qui n'est qu'un point au milieu du Pacifique, mais quel point enchanteur, comme toutes ces îles fortunées, ses voisines, dont j'ai parlé ici-même, à propos de nos petites colonies océaniennes. Sa population est de plus de 3,000 habitants, et le sol, d'une fertilité incomparable, produit tous les fruits, tous les légumes des tropiques et des climats tempérés.

De formation volcanique, si les cratères sont muets et éteints depuis de longs siècles, depuis des milliers d'années, il en est resté des montagnes superbes qui s'élèvent jusqu'à 3.709 mètres d'altitude au-dessus de la mer, au centre, ce qui est tout à fait merveilleux pour une si petite terre et ne pourrait peutrètre être comparée qu'au fameux pic de l'Ile de Jean Mayen qui n'a que 2,085 mètres — le Beereberg — dans l'Océan gla- <îial Arctique.

Ces hautes montagnes font de l'Ile de Pâques comme une sentinelle avancée du plus poétique effet, au milieu de l'Océan immense.

L'Ile de Pâques est encore célèbre par une construction mégalithique de 25 mètres de longueur environ, unique au monde, où l'on a trouvé des inscriptions en caractèï'es inconnus, et des bustes, en pierre rougeâtre pour la plupart, de dimensions colossales ; du reste on peut en admirer un spécimen dans la cour de l'ancien muséum d'histoire naturelle au Jardin des Plantes de Paris.

Son port, d'un abord facile, est Cooks-Haven.

Or c'est ce point de stratégi ecommercialef de premier ordre, soit qu'on y mette un dépôt de charbon, soit que l'on y fasse escale simplement pour réparer une avarie ; c'est ce lambeau d'émeraude, fertile et riche entre tous, de poussières d'îles polynésiennes ; c'est ce témoin- incomparable des races disparues, d'une civilisation mystérieuse, mais relativement avancée ^et que nous n'avions pas encore le droit de céder, au nom de ]a science, au nom de nos traditions et de notre patrimoine ancestral de pures gloires philologiques. C'est tout cela que nous avons abandonné de gaîté de cœur : c'est un crime sans nom et un acte d'aberration imbécile, c'est à n'y pas croire !

Au mois de juillet 4888, M. Tati-Salmon, chef de Papara à Tahiti et frère de la reine Morau, a tout simplement vendu l'île de Pâques au Chili, alors qu'il n'en avait pas le droit et que la propriété politique et officielle de l'île par la France était un fait reconnu. Il suffisait à la France de dire un mot pour que la chose ne soit pas ; ses ministres compétents (!) d'alors •ont préféré dire amen et le crime a été consommé.

Reste à savoir cependant si l'on peut le considérer comme définitif, sans l'assentiment de la Nation, c'est-à-dire des Chambres.

Le fait de ce Tahitien qui vend le domaine de la France sous prétexte qu'il est le frère de la reine, est, bien la chose la plus extraordinaire dont j'aie jamais ejitendu parler. C'est •exactement comme si Tayeb-Bey avait vendu à l'Italie une partie de la Tunisie, sous le fallacieux prétexte qu'il était le frère du bey de Tunis; ce serait bouffon, si ce n'était aussi grave pour la Métropole, car, hélas! ce fait s'est renouvelé cinquante fois depuis quelques années et je donnerai la liste de notre domaine colonial qui s'en est ainsi allé en lambeaux, si l'on y tient tant soit peu.

Ça servira toujours pour rédiiication des lecteurs, si cela ne sert qu'à ça; ; car on ne nous écoute guère, là où il serait utile d entendre des accents de vrai patriotisme pratique et sérieux.

Et remarquez bien que, circonstance aggravante, ce n est pas le besoin qui a poussé M. Tati-Salmon à conclure ce marché de haute trahison envers la France, avec le Chili. Loin de là, il possédait plus de 4.000 hectares de terres de premier ordre, en plein rapport à Tahiti et à Mooréa et l'on peut affirmer qu il était à la tête d une fortune considérable.

A ce propos, voici les lignes navrantes, qui vous tirent les larmes des yeux et vous font rougir de honte, que je trouve dans le volume si remarquable et si passionnant de M. Jules Desfontaines : 18.000 lieues à travers le monde.

a: Le 47 août 4888, M. Tati-Salmon donne une grande fête à l'occasion du retour de l'une de ses sœurs, d'un grand voyage en Europe, de l'arrivée de son frère Paca, et de la vente de ses grandes propriétés dans l'île de Pâques, à savoir : 700 hectares de terre avec 400 bêtes à cornes, une centaine de chevaux et 5.800 moutons, le tout cédé pour la somme dérisoire de cent mille francs au gouverneur du Chih qui vient d'y planter son drapeau. Le commandant Toro, du cuirassé chilien YEngamos^ chargé de régler les comptes, et les parents, de retour, sont naturellement les héros de la fête ; mais les invités sont nombreux et, parmi les personnages de marque, on peut citer les membres de la famille royale, des officiers de marine de VEngamos^ un richissime américain et M. Albij, résident général des Iles-soiis-îe-Vent !

« Les deux charmantes sœurs de la reine, les gracieuses Monihinihi et Péri, font les honneurs à l'entrée de la case et distribuent aux invités des couronnes de feuillage ou des couronnes (le fleurs. »

Voici donc le spectacle lamentable et odieux auquel M. Jules Desfontaines a assisté en personne.

Devant de pareilles constatations, les mots vous manquent

pour traduire Totre trop légitime et patriotique indignation...

De ceci, il ressort donc clairement :

io Que du moment que M. Tati-Salmon, qui a habile Paiis et est un homme fort intelligent, vendait ofTiciéllement — pour lui — rile de Pâques pour un prix dérisoire, c'est qu'il avait tout à la fois un but et un intérêt caché ; 2^ que toute la famille royale de Tahiti, à commencer par la reine Marau, a trempé dans la trahison à Tégard de la France qui les protège ; 3o qu'il s'est trouvé un fonctionnaire français, M. Alby, pour assister à ce marché honteux et illégal, non pas pour protester, mais pour partager les festins??? je n'ajoute pas et le reste ? 4« que le gouvernement français a laissé faire, sans murmurer ni protester, ce qui est tout à fait inimaginable. Cest triste.

Et dire que les îles de Pâques, de Clipperton, de Saiiit- Paul-Amsterdam et enfin de Râpa ou Oparo nous constituaient des points stratégiques dans les Océans pacifique et austral de tout premier ordre — que nous étions seuls à posséder — car ils n'ont pas leurs équivalents, et yoilà que nous avons dû apprendre l'abandon voulu, raisonné, systématique de l'un d'eux !

Avons-nous eu assez de mal à sauver cette pauvre petite Râpa, la vraie tête de ligne de nos possessions océaniennes, que Ton voulait absolument livrer à l'Angleterre ?

Qui est-ce qui songe en France que Clipperton, Saint- Paul-Amsterdam, et même l'archipel des Kerguelen peuvent avoir un jour une grande importance pour la Métropole ? Personne... pas même ceux dont ce serait le devoir le plus strict d'y penser !

Allez donc demander aux Anglais s'ils sont prêts à abandonner Tile du Prince Edouard ou le petit archipel de Tristan d'Acunha, pour ne citer que les deux points de la grande stratégie commerciale de demain.

Eh I malheureux, ne pensez-vous pas au percement de Panama qui se fera un jour ou l'autre, et si vous n'avez point circulé à travers le monde, prenez une carte au moins et voyez où se trouvent : les Iles de Pâques, de Clipperton, de Saint-Paul et Amsterdam, de Râpa, de Kerguelen, etc., et peut-être serezvous convaincus que puisque la France a la bonne fortune de les posséder, il est de son devoir et de son intérêt de les conserver précieusement.

— Mais le traité avec le Chili, la vente de M. Tati-Salmon ?

— Cela n'est pas valable, vous dis-je, etavecunpeu d'énergie, de bonne volonté et de patriotisme, il ne sera pas difïicile de prouver aux Chiliens qu'ils n'ont pas le droit d'y laisser leur drapeau, et que c'est toujours celui aux trois couleurs qui doit y flotter pour l'honneur et pour, la prospérité de la France.

Seulement, voilà déjà dix-huit ans écoulés depuis cet acte de brigandage ; qu'on ne laisse pas passer une période trentenaire, quoiqu'il n'y ait point de prescription en matière de droit international.

Puisque la politique protectionniste des traités de douanes nous a ruinés depuis vingt ans, il est temps cependant qu'une politique coloniale suivie et pratique nous sauve, ou ce serait à désespérer de l'avenir !

Je viens de constater qu'il n'y avait pas et ne saurait pas y avoir prescription en faveur de traités illégaux en matière de droit international.

Il n'est donc pas douteux que l'Ile de Pâques nous appartient toujours en droit, sinon en fait, quitte, bien entendu, à indemniser les Chiliens et à leur rendre leurs cent mille francs.

Oui, mais quel est le député colonial, intelligent et patriote qui voudra enfin poser nettement la question devant le Parlement ?

Cruelle énigme !

LES ILES DE LpS. — TRAITÉS SANS VALEUR DES ANGLAIS AVEC

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