‹ La concurrence étrangèreChapitre 28 sur 119 · ROULÉE PAR L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

ROULÉE PAR L'ALLEMAGNE

Aujourd'hui j'ai résolu de dire un mot d'un incident colonial que l'on considère bien à tort comme de peu d'importance en lui-môme et qui est bien l'un des plus douloureux et des plus humiliants de notre histoire coloniale dans ces trente dernières années.

Je veux parler de l'abandon aussi gratuit qu'absurde que nous avons fait de Petit Popo et du Togo à l'Allemagne et plus tard, à cause de cette triste enquête rétrospective, il ne me sera pas difficile de démontrer que cetabondon, aussi bien que celui d'Abéokouta et de tout l'hinterland de Lagos qui nous appartenaient légitimement, ont été la cause initiale et inévitable de la guerre et de la conquête du Dahomey en 1892, qui nous ont coûté tant d'hommes et tant d'argent, alors qu'il eut été si facile de les éviter... en gardant simplement tout ce que nous possédions au fond du golfe de Bénin.

Mais je ne veux ni donner ici la monographie de ces pays, ni refaire l'historique de la question, car il me fiiudrait un volume pour établir la responsabilité de nos hommes politiques et de nos diplomates d'alors, et j'entre donc de suite dans le vif de la question, au point de vue spécial qui nous occupe aujourd'hui.

A ce propos M. Vivien de Saint-Martin dont la courageuse franchise est à retenir, dit:

(c Depuis longtemps les Allemands convoitaient le Petit .Popo; la France céda le protectorat, par traité du 24 décembre 1885, en échange de divers territoires de la côte occi-

dentale d'Afrique qui se trouvaient enclavés dans nos possessions sénégambiennes des Rivières du Sud. — Tout à Theure il va Constater le contraire. — Le gouvernement allemand entretient aujourd'hui — 1889 — à Petit Popo un commissaire impérial, assisté de deux lieutenants de l'armée et d'un docteur en médecine, dont la principale tâche paraît être de reconnaître le pays dans la direction du Nord, et d'étendre le protectorat actuel à l'intérieur. »

A ce point de vue M. de Saint-Martin ne se trompait pas puisque, après l'étape de Bismarckburg, ça devait les conduire jusqu'au Mangou.

Mais voyons un peu ce qu'il écrivit à propos du Togo :

« L'importance des maisons marseillaises surtout était considérable et les traités qu'elles concluaient avec les chefs indigènes de Petit Popo et de Porto-Siguro mettaient ceux-ci vis-à-vis de la France dans ces rapports que l'on appelle protectorats. En 1884 des commerçants allemands de Grand Popo et de Petit Popo — deux colonies françaises — demandère,nt l'intervention de l'aviso de l-^ur nation, La Sophie contre un prétendant au titre de roi de Petit Popo, protégé anglais qui leur causait des vexations.

« Peu après, le docteur Nachtigal vint avec une canonnière, La Mœwe^ et après un long palabre obtint du roi de Togo, Mlapa, qu'il plaçât son royaume — déjà sous le pi'otectorat de la France — sous le protectorat de l'empereur d'Allemagne.

Le traité fut signé à Baghida le 15 juillet 1884 et dans le courant du mois le drapeau allemand flotta sur les principales places du pays. »

Ce qu'il y a d'elTrayant dans ce récit, c'est que l'historien puisse le faire sans avoir à constater l'intervention du gouvernement français môme une seule fois pour dire poliment aux allemands et aux cabécères soudoyés par l'Angleterre :

— Pardon, mais ici, vous êtes en territoires français et nous vous prions de respecter nos droits et de rester tranquilles.

Jamais le gouvernement français n'a défendu ses droits les plus légitimes et les plus évidents, bien plus, « par une convention signée le 24 décembre 1885, la France^ contre l'abandon des prétentions injustifiées — et complètement injustifiables — que les Allemands faisaient valoir sur certains points des Rivières du Sud, consentit à reconnaître le protectorat allemand sur le Togo et à céder les ports de Petit Popo et de Porto-Siguro, en assurant d'ailleurs toutes garanties — Ah le bon billet, — aux maisons de commerce françaises qui y sont établies ; la frontière entre les possessions françaises et allemandes lut fixée par une ligne partant de l'ile Bayol à l'Est de Petit Popo, et suivant le méridien vers le Nord jusqu'à l'intersection du 9c parallèle ; cette ligne passant à travers des régions encore inexplorées, a été définitivement établie en 4893 par une commission franco-allemande, et c'est ainsi qu'il a été reconnu que le cours du Mono se trouve presqu'en entier sur le territoire français — quelle faveur.

Les territoires au Nord du 9^ parallèle, tant à l'Ouest qu'à l'Est de cette ligne, ne sont pas compris dans la convention et restent ouverts à l'influence de la première puissance occupante. » — Naturellement et l'on a vu plus haut comment les Allemands ont pénétré depuis, du reste Vivien de Saint-Martin, dès 1887 le constate lui-même en partie.

a: Le protectorat allemand ne couvrait à l'origine que les pays de la côte ; il s'étendit en 1886 sur les pays de Tové, de Kové et d'Agotimé, et en 1888 le docteur Wolf — un nom prédestiné de loup-cervier — alla fonder par 8° 12' latitude Nord, la station de Bismarckburg. »

De son côté Elisée Reclus constate avec sa sûreté d'information, parfois trop impassible, lorsqu'il s'agit de nos droits coloniaux les plus évidents, que : Le royaume de Petit Popo se trouvait naguère sous la suzeraineté de la France, et d'ailleurs les négociants marseillais étaient de tous les Européens ceux qui profitaient de la plus forte proportion des 'échanges. Un traité récent a transféré à l'AUemage le protectorat de cette

contrée en échange de quelques points du littoral sur les Rivières du Sud.» Elysée Reclus oublie de dire que les quelques points en question nous appartenaient déjà depuis longtemps !

A propos du Togo, il dit : « Le fragment le plus occidental de la côte des Esclaves, contigu aux possessions anglaises du Cape-Coast, est un dés territoires coloniaux que TAllemagne s'est donné depuis 1884, c'est le pays de Togo. »

Et Ton reste vraiment attristé de ne rencontrer aucune protestation sous sa plume.

En parlant de Thinterland de Lagos que nous avons également abandonné aux Anglais, de l'autre côté du Dahomey, je démontrerai comment ces possessions ont une importance tout à lait capitale pour nous au fond du golfe de Bénin, le point de pénétration le plus court et le plus rapproché vers cette partie du centre de l'Afrique; pour aujourd'hui je veux citer seulement quelques chiffres d'après ZoUer qui avait tout intérêt à les truquer sur le moment et démontrer, cependant même avec ces chiffres, quelle perte nous avons subie et quel crime monstrueux de lèse-patrie, nous avons commis en donnant bénévolement Petit Popo et le Togo aux Allemands qui n'y avaient aucun droit.

Zoller en 1884 donnait 60.000 habitants au territoire allemand, quand il en a certainement plus de quatre ou cinq fois autant; d'après lui cette même année 1884 le commerce du pays de Togo aurait été de 3.250.000 francs et celui de Petit Popo de 3.655.000 francs tandis qu'il n'y avait que 2.110.000 francs de commerce général à la même époque à Grand-Popo.

La vérité c'est que Petit Popo et Porto-Siguro sont des points de pénétration fort importants, des centres de commerce qui se développent rapidement et que c'est un crime sans nom de les avoir livrés à l'étranger, sans raison, sans motif, sans besoin, par la néfaste convention du 24 décembre 1885, confu'mée et aggravée en 1893

Aussitôt que j'ai eu connaissance de cette terrible convention de 1885; c'^st-à-dire en janvier 1886, je me suis adressé

a rhomme qui pouvait alors le mieux me répondre, c'est-à-dire à M. de Saulses de Freycinet lui-même et malgré nos attaches littéraires, en dehors du monde politique, il refusa absolument de me répondre, et pour cause.

Je m'adressai à dix, quinze, cent députés et sénateurs de mes amis, ceux que je croyais pouvoir considérer comme les moins incompétents en matières coloniales — et, certes, ils ne sont pas nombreux — tous me répondirent :

— Petit Popo, Porto-Siguro, Togo ? connais pas. Ou bien :

— Qu'est-ce que vous voulez que cette machine-là me f...? Et depuis vingt ans bientôt je n'ai pas pu obtenir

d'autre réponse, et il demeure acquis que le gouvernement, qu'un mhiistre, qu'un diplomate sans mandat, se croyant le successeur de Richelieu, a le droit de trafiquer, que dis-je de livrer nos colonies à l'étranger, en dehors même du Parlement^ trop heureux de se laisser dépouiller de ses prérogatives les plus sacrées, les plus intangibles.

C'est triste. Mais alors pourquoi cet abandon volontaire^ cette cession absurde ? C'est que cela cachait sans doute d'autres complaisances diplomatiques, ou non, en dehors du monde colonial, en dehors de nos pauvres colonies.

Si j'en ai jamais le temps, si je vis assez vieux pour pouvoir le faille, je crois bien que je pourrai peut-être un jour écrire un volume de curieuses révélations et d'intéressants souvenirs sur des sujets qui hélas, trop souvent vous soulèvent le cœur et vous donnent des nausées d'indignation.

En attendant que j'aie le temps d'écrire le volume, je vais toujours me commander des bottes d'égoutier.

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