LES NOUVELLES-HÉBRIDES
COMMENT ELLES SONT COLONISÉES PAR DES FRANÇAIS» — L'ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION.
VU
Lorsque, dans la première partie de ce volume, j'ai fait ici même le rapide historique de nos petites .colonies à travers le monde, j'ai parlé des Nouvelles-Hébrides en même temps que des Iles Banks et des Iles Torrès et je pense que je n'ai point à y revenir maintenant en détail.
Tout le monde aujourd'hui a au moins entendu parler des principales Iles de l'Archipel dés Nouvelles-Hébrides, des Iles Anatom, Tanna, Erromango^ Vaté ou Sandwich, Mallicolo, Api, Ambrym^ du Saint-Esprit, de V Aurore, Pentecôte, sans en compter .une infinité d'autres plus petites, également très fertiles et très propres à toutes les cultures comme à la colonisation de nos compatriotes.
Tout le monde sait comment, dès 4880, M. Higginson, citoyen français, chevalier de la Légion d'honneur, colonisa en partie les Nouvelles-Hébrides et les donna à la France. Depuis vingt-six ans les Nouvelles-Hébrides sont donc bien françaises et seulement françaises, grâce à la courageuste et patriotique initiative de mon vieil ami, M. John Higginson qui y fonda la compagnie calédonienne des Nouvelles-Hébrides, destinée à mettre en valeur tout cet archipel, dont les iles sont toutes d'une fertilité unique au monde. En 1886, la France les occupa militairement et installa une compagnie d'infanterie de marine à Port Havannàh^ qu'elle eut le grand tort de retirer l'année suivante.
Cest alors qu'est intervenue la fameuse Convention avec l'Angleterre sur laquelle il est cependant nécessaire de dire toute sa pensée et toute la vérité. On a essayé de faire croire de
l'autre côté de la Manche que cet instrument diplomatique constituait la reconnaissatice d'un protectorat mixte ; rien n'est plus faux et plus contraire à la vérité et quelles que soient l'insouciance et la maladresse dé la France, lorsqu'il s'agit de défendre ses intérêts coloniaux, elle ne pouvait pas ainsi renoncer bénévolement à tout un archipel qui lui appartenait légitimement et qui n'était en quelque sorte, que le complément indispensable, la banlieue maritime, si j'ose m'exprimer ainsi, de la Nouvelle-Calédonie. Il «'est pas d'Etat au mojade qui puisse renoncer ainsi de gaîté de coeur à plus de 1.500.000 hectares d'une fertilité tout à fait prodigieuse.
Aussi la fameuse Convention signée entre la France et l'Angleterre, encore en vigueur aujourd'hui, et que cette dernière voudrait tant dénaturer, en lui donnant une feiusse interprétation et une portée qu'elle n'a point, n'a jamais été une reconnaissance de protectorat mixte, ce qui encore une fois n'était pas possible, mais simplement une Convention de police aux termes de laquelle une commission navale mixte anglofrançaise fut chargée exclusivement de protéger les sujets français et anglais contre les attaques éventuelles des indigènes.
Comme l'on voit, ce n'est pas du tout la même chose et il est clair comme le jour que les Nouvelles^Hébrides sont bien toujours, depuis 1880, grâce à la prévoyante et courageuse initiative de mon excellent ami Higginson, la légitime propriété de la France. Voilà ce que Ton ne sait pas assez et ce qu'il faut redire partout pour détruire l'équivoque si insidieusement entretenue par l'Angleterre.
Du reste, aujourd'hui les Nouvelles-Hébrides ont des timbres-poste français depuis peu de temps, et je suis persuadé qu'elles ne vont pas tarder à devenir relativement populaires en . France, surtout si nous voulons bien tous, nous autres journalistes coloniaux, nous en donner la peine.
Ces explications nécessaires étant données, comme je l'ai dit, je ne reviendrai pas en détail sur la situation et la valeur des Nouvelles-Hébrides, me contentant de bien préciser l'état
actuel de la question, ce qui Dae semble de Id^ plus haute importance en ce moment, quapd ça ne serait que pour montrer encore une fois de plus aux Français combien ççtte question est capitale pour notre belle colonie de l^j NouveUe-Calédonie, c'est-à-dire pour nous tous.
Et puis encore une fois que les Anglais nous laissent tranquilles chez nous, aux Nouvelles-Hébrides, à Cheik-Saïd, sur notre French shore à Terre-Neuve, etc., et. alors, mais alors seulement nous pourrons reconnaître son occupation de l'Egypte (1).
Donnant, donnant, et il y a assez, longtemps que nous jouons le rôle de dupe pour désirer l'entente cordiale, oui, mais à la condition qu'elle soit franche, loyale et réciproque !
Je dois tout d'abord citer trois documents ou notes extraits du Voltaire^ dont le directeur politique, mon excellent confrère Louis Henrique, député de. l'Inde, est généralement bien informé.
Voici le premier document paru dans le numéro du 4 août 4903 ;
On lit dans le Courrier Australien^ grand journal français de Sydney :
« Le gouvernement fédéral a jugé' bon de communiquer à la presse des extraits d un Mémorandum qui aurait été adressé par le gouvernement anglais, en juin 4902, à notre ambassadeur à Londres, au sujet de la propriété des terres aux Nouvelles-Hébrides.
« On peut être surpris de la lenteur qu'on a apportée à communiquer ce document. Pourquoi a-t-on attendu, une année entière ?
(1) On sait comment, depuis, notre diplomatie a jugé à propos d'abandonner nos droits sur le French shore, pour recevoir de l'Angleterre le Maroc qui ne lui appartenait pas. La plaisanterie était trop amère !
« Ne le recherchons pas. Nous ajouterons seulement qu'on eût mieux fait d'attendre davantage. Ces. indiscrétions ayant pour but de préparer l'opinion publique, en l'aveuglant de quelques phrases diplomatiques choisies avec soin, en ne lui montrant qu'un côté de la question, en créant — comme c'est ici ^ le cas — une légende de bonne volonté du côté du Forcing Office, qui est le contraire exactement de la vérité — ces indiscrétions, disons-nous, sont incorrectes.
« Il est de règle stricte qu'on ne publie les documents d'une négociation que quand elle est terminée ou d'un commun accord. On se demande quelle figure aurait le gouvernement fédéral si, se fondant sur l'irrégularité du procédé, le gouvernement français rompait les relations et annexait l'archipel.
« Ce n'est qu'improbable, pas plus. »
Nous n'avons pas connaissance du Mémarandurh dont parle notre confrère ; si réellement il existe, nous nous associons entièrement aux réflexions qui précèdent.
Dans un long article du 13 août de la même année, voici un passage à retenir, car il démontre qu'en somme, les Australiens eux-mêmes reconnaissent que les Nouvelles-Hébrides, doivent bien nous appartenir légitiniemeqt.
Il est bien rare que l'on discute en Australie d'une façon sensée la question des Nouvelles-Hébrides, aussi pour la rareté du fait, reproduisons-nous les lignes suivantes, parues récemment dans le Sunday Times :
« Le Commonwealth est maître de l'Australie, écrit l'auteur de l'article en question, et pourtant d'immenses étendues de son territoire sont encore incultes et désertes.
« D'après les chiffres de sa natalité, notre population ne peut arriver à doubler son chiffre actuel que dans 70 ans environ. A moins de circonstances extraordinaires et presque improbables, bien des années et des années s'écouleront encore, avant que la population du « Commonwealth », atteigne le
nombre de celles vivant dans les éUxts les plus insignifiants du monde chrétien.
«: Or, les Nouvelles-Hébrides, autour desquelles on mène si grand bruit à l'heure actuelle, ne peuvent être cultivées, vu leur situation, que par les indigènes du pays et se trouvent à plus de mille milles du port australien le plus rapproché d*elles.
« Au point de vue stratégique ont-elles une valeur quelconque pour TAustralie? — Nullement, car la Nouvelle-Calédonie commande notre route sur les Fidji. Donc, à part un commerce presque insignifiant entre Farchipel et TAustralie, commei'ce qui est, d'ailleurs, très entravé par les droits exorbitants qui frappent les produits des îles à leur entrée dans nos ports, j'estime que les Nouvelles-Hébrides nous sont absolument inutiles.
« Je le répète encore, vu le chiffre excessivement réduit de sa population, l'Australie ne doit point acquérir de nouvelles terres, d
Nous ne pouvons qu'approuver cette conclusion, qui est réellement marquée au coin du bon sens.
. Enfin voici une note du même journal du 6 octobre 1903 que je rapporte intégralement, tellement elle résume clairement la question :
« L'article de M. Eugène Etienne sur les litiges entre la France et l'Angleterre que nous avons analysé lors de son apparition, a provoqué de la part de M. F. Dubief rapporteur du budget des colonies, des observations à peu près identiques aux nôtres, au sujet du moyen préconisé par le distingué vice-président de la Chambre, pour trancher d'une manière définitive la question des Nouvelles-Hébrides.
« Puisque nous sommes amis, a pensé l'honorable M. Etienne, pourquoi ne partagerions-nous pas les Nouvelles-Hébrides avec l'Angleterre, c'est-à-dire avec l'Australie. Ce serait une solution.
« Non,. ce ne serait pas une solution, ce serait un expé-
dient ; M. Dubief, après nous et avec les mêmes arguments que nous, en montre la précarité.
« Pour les raisons que je viens de vous dire, écrit Thonorable député de Saône-et-Loire, la Nouvelle-Calédonie, ne veut pas de partage et ensuite parce que si la région Nord — ou Sud — de l'Archipel devient anglaise — australienne ce qui est pire ! — ce serait le contact permanent, avec tous les heurts possibles, dangereux pour la bonne entente et la paix, avec des voisins entreprenants et agressifs qui ne parlent rien moins dans leurs projets d'avenir que de mettre la main sur toutes les îles du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie comprise. Le Conimonwealth ne cache pas à ce sujet ses intentions et ce n'est pas sans raison qu'il affecte de mettre en avant une nouvelle doctrine Monroë à son usage personnel. »
Loin d'avoir éteint les réclamations australiennes, comme M. Etienne paraît l'espérer, nous aurions imprudemment amorcé de nouvelles exigences. M. Dubief en est aussi persuadé que nous le sommes.
« Si l'Angleterre et l'Australie surtout, dit-il, étaient de tempérament à voir dans l'offre de partage de M. Eug. Etienne je ne sais quel don de joyeux retour à l'entente, après les heures de tension, peut-être en pourrait-on attendre quelques heureux effets ; mais, il n'est que trop certain qu'après avoir revendiqué tout l'archipel Néo-Hébridais comme nécessaire à la défense de la Nouvelle-Calédonie, après tant de services consentis, si nous venons offrir la moitié — la meilleure de l'archipel — aux Australiens avec en plus les îles Banks, in the bargain, par dessus le marché, nos amis d'Outre-Manche n'y verront qu'une preuve d'irrésolution ou de faiblesse; un manque absolu de confiance dans nos droits et dans nos ressources. Le moins clairvoyant des Australiens en resterait frappé et convaincu ».
Tout cela est d'une vérité rigoureuse ; c'est de l'exacte psychologie politique appliquée à l'Union australienne. En Aus-
tralie, du reste, la protestation contre l'idée de partage a été unanime : presse, missions presbytériennes et ministres — serviteurs des missions — s'y sont associés.
M. Dubief termine par cette réflexion très juste, que la proposition de M. Etienne viendrait d autant plus mal à propos que Fessai de colonisation officielle, tenté à coups de subventions et de primes, par le gouvernement australien aux Nouvelles-Hébrides, paraît devoir aboutir à un fiasco complet. Et il apporte, à l'appui de cette prévision, Tinformation suivante : « Les colons australiens transportés et implantés à grands frais dans Farchipel, y végètent et le quittent dès qu'ils le peuvent et Ton a pu lire dans F Age de Melbourne, du 25 août, l'étrange réflexion suivante : « Les colons et les négociants français aux Hébrides préfèrent au partage proposé, le contrôle à deux, parce qu'ils caressent l'espoir qu'avec le temps leur drapeau flottera sur tout le groupe. Néanmoins, M. Huret, secrétaire aux affaires extérieures pour le Commonwealth est d'avis que le retour dans les îles de Canaques habiles, imbus d'idées britanniques et capables de cultiver les terres pour eux-mêmes, constitue un des signes qui font espérer que l'influence angloaustralienne s'accroît chez les aborigènes ».
Ce qui revient à dire que les politiciens de la Commonwealth en sont réduits à compter, pour la réussite de leurs projets aux Hébrides, sur l'influence de Canaques, « imbus des idées britanniques » : aveu significatif d'insuccès ! »
La conclusion de M. Dubief est qu'il paraît impossible, quelque soit notre désir de donner à l'Angleterre une preuve de nos sentiments de conciliation, de consentir un abandon — même partiel — de nos droits sur l'archipel hébridais. Nous nous félicitons vivement de voir cette opinion, que nous avons toujours soutenue, partagée par le distingué rapporteur du budget des colonies à la Chambre.
Maintenant, écoutons et méditons ce que disait, en septembre dernier, M. Gaston Bordât, envoyé spécial du Temps aux Nouvelles-Hébrides.
L'importance extrême des Nouvelles-Hébrides comme annexe normale de la Nouvelle-Calédonie, n'est plus à démontrer. J'ai constaté avec plaisir la parfaite entente de tous les Calédoniens sur la question néo-hébridaise et je suis persuadé, comme eux, qu'une solution défavorable aux prétentions et aux droits de la France porterait la plus grande atteinte à Tindépendance de leur propre domaine. Je nliésite pas à dire que l'avenir de la France dans l'océan Pacifique me semble surtout dépendre du règlement de cette question. Renoncer à poursuivre ici nos justes revendications serait abdiquer en des mains rivales notre part d'influence dans une région qui prend chaque jour plus d'importance dans les préoccupations internationales.
Un coup d'œil jeté sur la carte suffit. à nous convaincre. Mais quand on a visité les Nouvelles-Hébrides, quand on a constaté, comme je viens de le faire, la merveilleuse fertilité des terres de l'archipel et la place importante occupée par la colonisation française, on s'attriste infiniment à la seule pensée qu'un aussi beau domaine préparé à la France par l'initiative courageuse d'un certain nombre des siens pourrait être abandonné par elle ! — Nous possédons là-bas des colons modèles, des travailleurs persévérants dont les succès s'affirment, et qui méritent à la fois nos félicitations sincères, notre reconnaissance et nos encouragements. // importe infiniment de répandre en ^'■. France la connaissance des Nouvelles-Hébrides etdéclairernQS
compatriotes sur la gravité des questions qui s'ij rattachent. Mais ce n est pas tout, et il convient encore de rapporter ^^ l'importante interview de notre confrère par le Daily Tele-
^ graph :
P Je dois dii^e avec franchise qu.e je considère l'archipel néo-
f hébridais comme faisant géographiquement et économiquement
^ . partie du domaine de la France dans Tocéan Pacifique. D'ail-
î leurs, je pense qu en abandonnant nos droits et revendications
sur ces îles, nous perdrions beaucoup de notre influence dans la région. Et je ne vois pas ce que TAustrahe pourrait gagner '"■■' à notre affaibUssement. Au contraire, je pense que l'Australie
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