LA DEFENSE DES ANTILLES
Le port de la Pointe-a-Pitre et la rade des Saintes. Une enquête nécessaire.
On mène en ce moment dans la presse antillienne et dans la presse coloniale en général une campagne très vive en faveur de la création d'un grand port de guerre à la Pointe-à-Pitre, chef-lieu tout à la fois de la Grande-Terre et de la Guadeloupe, quoiqu'ofliciellement la Basse-Terre soit le centre administratif de la colonie et le siège du gouvernement. Je ne viens pas combattre ce projet qui est excellent en lui-même, mais je dis qu'il faut faire, avant de prendre une détermination ferme, une enquête approfondie sur l'endroit le plus propice pour rétablissement de notre grande base militaire, de notre point d'appui naval dans cette partie extrême de l'Océan Atlantique et dans la mer des Antilles. Nous n'avons pas que ce point, fort heureusement dans les Petites Antilles, dans ces Iles sous le vent. Il ne faut pas oublier qu'il n'y a là que des rades foraines, qu'il faudra toujours mettre en état de défense et d'aménagement, aussi bonnes soient-elles naturellement, ce qui est l'exception.
C'est ce que je vais essayer de démontrer à mes lecteurs; mais auparavant je veux très impartiellement rappeler ici tous les arguments que l'on mit en avant et qui semblent en effet militer fortement en favfettr du port de la Pointe-à-Pitre.
Il est, dit-on, le plus vaste de la mer des Antilles, d'une étendue de 3.613 hectares et suivant l'opinion de M. de BourlamarqUe, ancien gouverneur de la Guadeloupe, de 3.513 hectares enviroh ; à cent hectares près, ça n'a point d'importance.
Dans un mémoire qu'il adressait en 1858 au Ministre de la marine, l'amiral Touchard disait déjà fort justement :
^ Les conditions nouvelles de défense se trouvent dans tous les ports profondément enfoncés dans les terres, accessibles par une entrée étroite ou goulet, avec des défenses extérieures, qui tiennent Fennenii à distance. Tels sont encore Brest, Lorient et Rochefort.
« Telle est la rade de la Pointe-d-Pitre,
« La rade de la Pointe-à-Pitre sera, quand on le voudra, la première station navale, la clef militaire des Antilles.
« Ce serait une grave erreur d'attribuer désormais ce rôle à Fort-de-France.
« En tqmps de guerre le Grand et le Petit Cul-de-sac offriraient des ressources, des issues et des abris ignorés.
« La rade de la Pointe-à-Pitre n'est pas ^connue, sauf par quelques navires de nos ports de commerce qui la fréquentent habituellement.
« Les avantages de sa position géographique ne seraient rien, si la Guadeloupe ne possédait en même temps un port sans égal dans les mers des Antilles.
a La rade de la Pointe-à-Pitre est un bassin en toute saison, »
C'est à peu près à la même époque que le lieutenant de vaisseau Fauvel confirmait cette opinion en écrivant :
« La Pointe-à-Pitre n'est pas seulement le mouillage le plus vaste, le plus commode offert au commerce; depuis l'introduction de la vapeur et les changements radicaux qu'elle a amenés dans le système d'attaque et de d^ense, c'est le seul point de ces mers qui puijsçe offrir à un convoi, à une escadre même, un asile assuré contre des forces supérieures.
a C'est une position militaire de la plus haute importance et j'ajouterai même sans rivale dans nos colonies.
a: Cette vérité reconnue et appréciée à sa valeur doit faire accepter tous les sacrifices tendant à maintenir et améliorer cette position privilégiée et donner à la Guadeloupe la suprématie dans un avenir peu éloigné. ï>
Enfin, chose curieuse et digne évidemment de retenir notre
attention, à propos d'un projet d'agrandissement du port commercial de la Pointe-à-Pitre, trente ans plus tard, au nom d une commission spéciale, le Contre-Amiral A. Ribell écrivait le 24 Août 1888:
<r II a été décidé, en principe, que l'on améliorerait le port actuel de la Pointe-à-Pitre, de manière à en faire un centre de charbon, de ravitaillement et un entrepôt de marchandises européennes pour toute la mer des Antilles.
« La commission nommée pour étudier la question a estimé, avec MM. Thomasset, Bouquet de la Grye et Caspary, que la Pointe-à-Pitre est le port le plus sûr des Antilles.
c Elle a fait observer que la Guadeloupe est précisément sur la route loxodromique qui joint Colon au détroit de Gibraltar, c'est-à-dire aux grands centres commerciaux de la Méditerranée.
«On peut ajouter aux considérants favorables de la commission que le port de Saint-Thomas est plus petit, moins sûr que celui de la Pointe-à-Pitre, situé qu'il est sur le passage de tous les ouragans, d
Et plus près de nous: presquliier, le 17 juin 1902, l'amiral Servan, en parlant de la réorganisation des Antilles avec un gouvernement général pour la Martinique et la Guadeloupe et ses dépendances, comme je n'ai cessé moi-même de le demander depuis de longues années et surtout depuis ma dernière mission aux Antilles en 1893-1894, ne craignait pas d'ajoutei*:
€ Si cette idée était réalisée, la première conséquence en serait l'agrandissement de la rade de la Pointe-à-Pitre, la plus belle déjà de celte partie de V Océan, où toute une escadre pourrait facilement s'abriter et qui deviendrait ainsi — ce qu elle devrait être — le premier port de nos Antilles.
Depuis plus d'un quart de siècle, j'ai l'honneur de faire partie du Conseil des Etudes Coloniales et Maritimes avec l'Amiral Thomasset, lancien Président et M. Bouquet de la Grye, ingénieur hydrographe en chef delà Marine, membre de l'Institut, président actuel ; je m'honore de leur amitié et ce
n'est pas moi qui irai contredire à la légère ce qu'ils ont affirmé, avec leur haute autorité et leu^* indiscutable compétence. Mais la question ne se pose pas tout à fait d'une façon aussi simple.
Les partisans de . la Pointe-à-Pitre port de guerre font encore remarquer très judicieusement que la Rivière-Salée, en donnant une double issue au Nord et au Sud, exigerait deux flottes ennemies pour immobiliser une seule flotte française dans le port.
Je constate même encore volontiers que l'on pourra utiliser facilement les trois mouillages de la Pointe-à-Pitre, de la Rivière-du-Coin et du PetitrBourg ; mais ceci dit, l'on me permettra également, non pas d'appx)rter ici mon avis personnel, mais une objection toute naturelle, qui s'impose et qui est connue de tous les marins et de tous les hommes compétents et que l'on semble avoir systématiquement mise de côté dans cette grave question du port de la Pointe-à-Pitre, comme si la passion pouvait être admise, même inconsciemment, alors qu'il ne s'agit que de' discuter de sang froid les intérêts supérieurs de la France.
Or tous les hommes de haute valeur et de haute probité dont je viens de rappeler l'opinion à propos du port de la Pointeà-Pitre, pensent également que la rade des Saintes constitue . une position stratégique de tout premier ordre, à laquelle on a donné depuis longtemps, avec le Bourg des Saintes, le nom de Gibraltar des Antilles !
On pourra m'objecter que l'opinion de l'amiral Touchard d'avoir des défenses dans les ports profondément enfoncés dans les terres, a d'autant plus de valeur que depuis 4858 l'artillerie a fait des progrès immenses ; je ne l'ignore pas, mais dans l'espèce ce doit être une arme à double tranchant, tout au profit de la défense, c'est-à-dire en notre faveur, comme il est facile de le démontrer.
En eflet sans vouloir refaire ici l'historique des Saintes que tout le monde connaît, il faut cependant bien rappeler que
rai'chipel n'est situé qu a 42 kilomètres dans le sud de la ;
Guadeloupe et qu'en rétablissant le vieux fort au cap du vieux \
fort, à la pointe extrême de la Basse-Terre et des défenses dans i
les parages des Tr ois-Rivières y rien ne serait plus facile que de rendre le passage de la passe ou du canal, tout à fait impraticable à une flotte ennemie.
LesSaintes comme je l'ai déjà exposé ici précédemment, comprennent quatre îles principales : la Terre-d en-Haut^ la Terre-^ den-BaSy le Grand-Ilel et Vllet à CdbHts et quatre rochers : la Coche^ les AugustinSy le Pdléy et la Rotonde. Mais il ne faut pas oublier que la Terre-d'en-Haut et la Terre-d'en-Bas sont très accidentées, que le Morne-Létang atteint 304 mètres d'altitude et le Pain-de-sucre^ 346 mètres et que, par conséquent, il est très facile de les mettre en état de défense avec des batteries qui balayent la mer au loin, en tous sens.
Ces deux îles sont séparées par la passe du sud, dont l'on, verture méridionale est fermée par le Grand-Ilet et la Coche et l'ouverture septentrionale par le Pâté et Filet à Cabrits. C'est donc cette passe incomparable qui constitue ce que l'on a appelé si justement le Gibraltar des Antilles.
Je ne viens pas affirmer qu'elle est supérieure, comme position stratégique au port de la Pointe-à-Pitre, au fond du Petit CuUde-sac Marin; mais je dis très nettement, convaincu que je ne serai démenti par personne, qu'une enquête approfondie s'impose, pour arriver à savoir quelle est la meilleure situation. Et à cette enquête personne n'a le droit de se soustraire.
Enfin je me suis appliqué jusqu'ici à exposer les pièces de cette grave question, sans prendre parti, sans donner mon opinion personnelle et si je voulais le faire en terminant, je dirais sans hésiter, que nous possédons là, à la Pointe-à-Pitre et aux Saintes, deux points stratégiques de tout premier ordre, capables de se prêter un mutuel et précieux appui, avec surtout le voisinage et le secours de Marie^Cralante, qui n'est qu'à 27 kilomètres au sud de la Grande-Terre, et qu'il est de notre intérêt bien compris, comme de notre devoir le plus impérieux, à
rheure présente, de les aménager et de les mettre tous deux en état de défense^ simultanément, en même temps sans plus tarder, pour en faire comme un vaste camp retranché maritime.
Comme le disait si justement le contre-amiral A. Ribell, n'oublions pas que la Guadeloupe se trouve sur la route loxodromique, c'est-à-dire sur la courbe des navires de Gibraltar à Colon et n'oublions pas que le canal de Panama va être ouvert demain.
Il y a quelques jours, M. Etienne rappelait à la chambre des députés qu'après l'affaire de Fachoda, le Gouvernement avait fait adopter par les Chambres, en 1900 un projet de loi fixant le programme de défense qui devait être exécuté par le ministère des colonies et dont la dépense s'élevait à 62 millions, y compris les munitions et les approvisionnements.
Ce programme devait être exécuté en cinq années. Il portait sur la défense : l^ de Fort-de-France à l'ile de la Martinique ; 2o de Dakar dans le Sénégal ; 3o de Diégo-Suarez au nord de l'île de Madagascar ; 4o de Saigon et du GolCe du Tonkin ; 5o de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie ; &> de Tîle des Saintes et de la Réunion.
Et il faisait remarquer que rien n'avait été fait à Nouméa, à la Réunion et aux Saintes !
En même temps, le New-York Herald publiait cette curieuse dépêche :
« New-York, 25 février.
d L Amérique peut aisément achever le canal de Panama en deux ans et demi, a dit hier M, Franz German, un ingénieur autrichien.
« M. German a été ingénieur en chef de \ American Dredging Company et en relations étroites pendant cinq ans, avec M. Bunau-Varilla.
« On n'apprécie généralement pas, a-t-il ajouté, l'importance des travaux déjà effectués sur le canal. Les plus grands
obstacles sont vaincus et ce qui reste à faire est ce qu'il y a de plu^ simple comme travaux cTingénieur, -&
Voilà des documents à méditer et à retenir et qui nous montrent que nous n'avons pas une seule minute à perdre.
Puisque nous avons la bonne fortune de posséder là deux points stratégiques de tout premier ordre, sachons au moins les outiller et les mettre de suite en état de défense sans hésiter, car qui sait, demain il serait peut-être trop tard !