LE FRENCH SHORE DE TERRE-NEUVE
Les deux îles de Sâint-Pierre et Miquelon se trouvent à 16 kilomètres seulement au sud de Terre-Neuve et à 4.000 kilomètres de Brest ; elles possèdent une superficie d'environ 235 kilomètres carrés. Elles appartenaient autrefois à la France, comme Terre-Neuve et faisaient partie du gouvernement du Canada ; comme nos pauvres petites villes ou loges des Indes, elles forment avec notre droit de pêche sur les bancs de Terre- Neuve les derniers lambeaux de nos belles colonies de TAixiérique du Nord, avant leur abandon aussi lâche qu'imbécile par Louis XV. Suivant l'ordre ordinaire, commençons par l'île Saint-Pierre qui est située au sud-Est de la petite Miquelon, c'est-à-dire Lenglade, dont elle n'est séparée que par le canal de la BaiCj large de cinq kilomètres seulement, mais d'une traversée très dangereuse.
Assez accidentée dans sa partie septentrionale, elle est basse et couverte d'étangs dans sa partie méridionale. Elle est d'ailleurs peu fertile et d'une modeste superficie de 2.600 hectares. Ses côtes sont assez découpées et c'est ainsi que l'on relève au Sud les anses du Savoyard très bien fermée et de Ravenely et à l'Est la très belle rade de Sainl-Pierre^ où toute notre flotte de pêche à la morue qui se trouve dans ces contrées en été, peut s'abriter facilement et avec une entière sécurité.
Sur la côte orientale on relève une grande quantité d'îlots dont les plus importants sont ceux du Grand et du Petit Colombier^ Vile aux Chiens qui terme la rade de SaintPierre, llle aux Pigeons^ l'île aux Vainqueurs, l'île aux Chasseurs^ le Diamantj etc.
La longue île Miquelon^ à 25 kilomètres de la côte Sud de
Terre-Neuve, est formée de deux îles, très irrégulières et d'un relie! tourmenté, soit la Grande Miquelon au Nord et la Petite Miquelon ou île Lenglade au Sud.
Elles sont reliées par V Isthme de Lenglade, formant une dune de sable, très étroite, de 10 kilomètres de long, composée elle-même d'amoncellements coniques de sable, connus sous le nom de Buttereaux de Lenglade.
La grande Miquelon est peu fertile, ravinée, couverte d'étangs et de tourbières, tels que le Petit et Grand BarachoiSj les étangs du Chapeau et deMirande^ qui ne sont, pour la plupart, que de véritables lagunes.
La Grande Miquelon est pourvue d'eau douce par la rivière de Mirande et l'anse de Miquelon est le seul mouillage ouvert aux bateaux, moins bien partagée, en cela, que la Petite Miquelon ou Lenglade qui possède une assez bonne rade formée par Vanse du Sud-Ouest. Enfin la Grande Rivière et \à Rivière aux Soldats fournissent Teau nécessaire aux sept fermes qui ont mis en valeur son territoire.
Je passe naturellement sous silence toute la partie administrative et politique des îles, ce qui ne saurait nous intéresser, du moins pratiquement, pour dire simplement que Saint-Pierre, lé chef-lieu de la Colonie, au fond de la baie du même nom, est devenue très importante au cours du siècle dernier. A l'heure présente, elle occupait près de 400 hectares et est un centre d'approvisionnement de pêche de premier ordre et, en été, elle présente un mouvement et une animation extraordinaires. Sinaple village en 1816, souvent brûlée depuis et notamment en 1879, la ville de Saint-Pierre en a profité pour remplacer ses vieilles maisons de bois par de belles et solides maisons de pierre. Les négociant^ et fonctionnaires lui donnent une population fixe de 2.000 habitants ; mais pendant tout l'été elle en compte plus de 20.000. Les autres communes de la Colonie sont Miquelon, Lenglade et Tile aux Chiens et si j'avais le temps et si tel était mon but ici, je pourrais écrire quelques pages vraiment colorées et pittoresques sur la vie de nos braves pêcheurs normands et
bretons pendant la -saison, dans ces petites îles, lorsqu'ils viennent se promener à terre.
Le climat est assez rude, puisque la température moyenne n'est que de + &>; il ne fait vraiment jamais chaud en été, ce qui s'explique par sa situation en mer sur le passage des glaces, des icebergs qui descendent du pôle, car au Canada, beaucoup plus au Nord, il y a des contrées où il fait très chaud en été et où il y a des stations balnéaires, tout comme en France.
Aussi, en hiver, le thermomètre descend jusqu'à 18» audessous de zéro ; mais ce qu'il y a de plus désagréable, ce sont les brumes qui enveloppent toute la région, surtout de mai à juillet, produisant une humidité malsaine et en hiver les poudrins ou tempêtes de neige, forcent parfois les habitants à res^ ter une semaine sans pouvoir sortir et le scorbut est fréquent parmi les pécheurs pauvres qui hivernent dans le pays et ne se nourrissent guère que de merluche, qui est bien là dans son pays d'élection !
Aussi les sirènes, avec leur bruit énervant, strident et agaçant, fonctionnent les trois quarts du temps nuit et jour et remplacent forcément les phares, impuissants à percer l'opacité de l'atmosphère ambiante.
Les poudrins dont je viens de parler, l'aridité naturelle du sol, humide et tourbeux, les vents souvent violents du large et une température plutôt inclémente doivent nous indiquer que la végétation n'est point brillante ici* et ne nous raj)pelle guère les paradis enchanteurs que nous allons parcourir à travers le Pacifique : cependant dans les jardins bien abrités entre des levées, de vrais, murs de terre épais, on obtient encore la plupart des légumes de France, mais point ou peu de nos arbres fruitiers.
La Petite Miquelon est la plus fertile et elle est couverte de bons pâturages et de bois, mais cependant les céréales ne peuvent pas y venir. On trouve dans ces bois, une sorte de pin, le spruce^bies nigrUy avec lequel on fabrique une bière appelée sapinette qui sert de boisson aux habitants qui lui accordent
des vertus anti-scorbutiques. C'est ce que les Anglais, à Terre- Neuve, appellent la spruce béer.
La pêche à la morue est la grande industrie de ces îles ; elle a pour territoire d'exploitation tout îe bout de Terre-Neuve et forme la richesse de la Colonie. Cest une pêche dangereuse sans doute, mais qui produit de très gros bénéfices.
Jusqu'au xvn© siècle, il n'y avait que nos bateaux de Saint- Jean' de Luz, puis ceux de Bayonne, des Basques en partie^ qui s'y livraient ; aujourd'hui, ce sont les normands et les bretons qui fournissent le plus gros contingent et qui partent surtout de Paimpol, de Saint-^Malo, de Granville, de Dieppe et de Boulogne.
On arme annuellement pour les îles environ 200 goélettes pour la grande pêche et 500 pour la petite pêche et la France arme à elle seule, environ 100 goélettes tous les ans.
Les pêcheurs de Terre-Neuve, en général, fournissent une moyenne annuelle de 15 millions de kilos de morue représentant une valeur de 6 millions de francs.
Mais il faut bien tout de même maintenant que je vous dise en quelques mots ce que c'est qu'une goélette qui part pour Terre-Neuve et notre petite Colonie, et ce que c'est que le ÙLmeux French Shore de Terre-Neuve qui a fait couler tant d'encre des deux côtés de la Manche depuis le fameux traité d'Utrecht, intervenu en 1713 ; ça ne date pas d'hier, mais comme c'est plus que jamais de la haute actualité coloniale, je me réserve d'en parler succinctement dans le chapitre suivant.