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DESIDERATA DES SOCIÉTÉS ET DES COLONS

Pour arriver à me faire une idée plus exacte de cette terrible question de là main-d'œuvre, à l'heure présente, au Congo français, le plus simple était encore de me livrer à une enquête minutieuse, je ne dis pas auprès des quarante sociétés initiales, de Y Union Congolaise et des principaux colons, mais bien auprès du plus grand nombre possible.

C'est ce que j'ai fait avec beaucoup de patience et de ténacité, je dois le dire, et voilà à peu près, sinon dans la forme, du moins dans l'esprit, ce qui m'a été répondu avec une singulière unanimité.

Je vais donc le transciire ici, auisi fidèlement que possible et ensuite, sans parti pris, comme sans passion, au seul point de vue de la science coloniale, et entendons-nous bien, de la science coloniale pratique, je donnerai mon opinion personnelle, s'il y a lieu.

— Voyez-vous, Monsieur, Tavenir et la prospérité des sociétés concessionnaires du Congo ne seront assurés que du jour où elles seront certaines de trouver sur place la main-d'œuvre qui leur est indispensable.

Sans main-d'œuvre ou avec une main-d'œuvre d'un prix élevé, aucune entreprise coloniale n'est possible et ne* peut rémunérer d'une façon équitable les capitaux qui y sont engagés. La question s'est posée dans toutes nos colonies ; naturellement chacune d'elles l'a résolue dilTéremment, suivant son milieu et ses ressources.

A Madagascar, sous prétexte que les Malgaclies étaient plus' civilisés, ce qui est peut-être relativement et partiellement

vrai, on n'a pas hésité à frapper Tindigène d'un impôt de capitation et de journées de prestation.

Au Congo, la pénurie de la main-d'œuvre se fait vivement sentir et le rapport inséré au Journal officiel du 29 octobre 1900 le constatait déjà en ces termes : « Sans doute la main-d'œuvre est rare et difficile, les transports coûteux, le climat parfois pénible, les populations souvent sauvages et rudes- d Et le mal étant ainsi constaté par l'administration, il faut trouver un remède.

Les populations sont suffisamment nombreuses pour fournir aux sociétés la main-d'œuvre dont elles ont besoin ; ce ne sont pas les bras qui manquent, mais seulement le moyen d'obliger ces bras à venir s'employer au service des dites sociétés.

— Prenez garde, la pente est fatale et l'on ne peut pas 6blige7\ mais seulement inviter et inciter l'indigène à travailler.

— L'indigène est malheureux en somme, habitué à ne rien faire ou du moins à ne travailler que pour la satisfaction de ses besoins matériels. On ne saurait l'engager à travailler par l'appât d'un gain ou d'un salaire pouvant lui constituer une épargne ; il ne comprend ni ne peut concevoir son utilité, étant données ses manières de vivre au jour le jour et les conditions de son existence.

Il faudra donc dans le début lui imposer une tâche...

— Je ne vois pas que ce soit pratiquement et surtout honnêtement possible ; mais continuez.

— Il sera indispensable également de lui garantir sa sécurité personnelle et celle de son village ; car les peuplades de la broufee, et particulièrement celle des forêts sont sauvages, cruelles, font encore la traite des esclaves et se livrent ouvertement à l'anthropophagie et le rapport sur le budget des colonies, d'il y a deux ans, à la page 5, s'exprime ainsi à ce propos : « On pourrait citer des postes où des quartiers d'hommes ont été promenés sous les fenêtres des fonctionnaires avant d'être distribués et mangés. »

— Cependant, ainsi que le fait remarquer très justement M. Le Myre de Vilers dans le rapport que nous venons de citer : « Nous avons pris vis-à-vis d'elles — les sociétés concessionnaires, — l'engagement moral d'administrer régulièrement le territoire. En ne le faisant pas, nous nous exposerions à des réclamations et même à des demandes de dommages et intérêts. » — chapitre 30, page 187.

L'administration peut-elle prétendre qu'elle administre régulièrement le Congo, quand elle assiste impuissante à les réprimer, à des spectacles du genre de celui que nous avons cité. Que doit-il se passer là où l'indigène n'est nullement surveillé et peut se livrer sans contrainte à tous ses penchants et à tous ses instincts cruels et sanguinaires ?...

— Pardon, je connais aussi les noirs, ils sont très enfants, mais pas aussi méchants que cela et il faut simplement savoir les prendre avec beaucoup de fermeté, de douceur et de justice, tout à la fois, et ne jamais les tromper.

— Les instructions ministérielles avaient bien prescrit la création de postes de police destinés à assurer la police générale du territoire ; mais ce n'est pas avec le faible effectif de la milice, avec 6^ hommes, que l'on peut garantir la tranquillité et assurer la sécurité de la population indigène qui vit dans un pays ayant une superficie totale de trois millions de kilomètres carrés.

— Il me semble que vous exagérez un peu ! Qu'importe, pour une étendue de terrain à peu près égale,

nos voisins du Congo Belge, possèdent une force de police de plus de 20.000 hommes. On a bien cherché à augmenter l'effectif des milices du Congo en recrutant sur place les hommes nécessaires, au lieu de les demander au Sénégal çt au Soudan qui commencent à être épuisés. On n'a abouti qu'à un échec.

Puisque la colonie ne peut pas, pour le moment, assurer à l'indigène la protection qui est reconnue nécessaire pour (ju'il puisse se livrer aux travaux demandés par les Sociétés ; (ju'il

ne saurait également être question de déléguer à ces Sociétés le soin de pourvoir elles-mêmes à la police des territoires qui leur ont été concédés, il faut chercher un moj^en de parer à tous ces inconvénients...

— Pardon, les Sociétés sont trop modestes, comme à toutes les Compagnies à chartes, le gouvernement peut leur concéder tout ou partie de ses droits régaliens, s'il le juge à propos.

— Oui, mais elles jugeront à propos de refuser, car elles repoussent énergiquement les présents d'Artaxercès !

Je dois dire que cette réponse m'a été faite avec une touchante uniformité toujours et partout, et cela se comprend ; des Sociétés plus ou moins compromises déjà et qui ne savent comment marcher, se soucient peu d assumer de pareilles char-^ ges. Mais je poursuis mon enquête et rend la parole aux intéressés à un titre quelconque dans ce gros problème du Congo.

— Nous ne voyons que le moyen suivant. L'Européen jouit incontestablement auprès de l'indigène d'un certain prestige, d'une force morale ; nous en trouvons la preuve dans le fait que le blanc, même isolé, n'est jamais attaqué par un indigène.

— Vous voyez bien que ces pauvres noirs ne sont ni si sauvages, ni si méchants que vous nous le disiez tout à l'heure.

Mon interlocuteur sourit et continua en ces termes :

— Aussi, il n'y a aucun danger pour les agents des Sociétés, à entretenir des rapports constants, à vivre au milieu des populations isolées auprès desquelles aucun poste de policen'a pu être encore et ne sera de longtemps établi. Si l'indigène,, en outre de l'impôt de capitation dont il est frappé, devait fournir un certain nombre de journées de prestations que les Sociétés auraient la faculté de racheter à l'administration, on assurerait donc ainsi le contact journalier et incessant des Sociétés avec les indigènes. Ceux-ci jouiraient bien vite auprès de leurs voisins d'une partie du prestige attaché à la personne

du blanc qui donnerait aide et protection à ses travailleurs et aux villages qui les lui auraient fournis.

Les indigènes seraient ainsi tentés de venir se placer sous la protection des agents des Sociétés de colonisation par une fourniture de main-d'œuvre profitable au budget de la colonie ainsi qu'aux opérations des Sociétés. Les populations apprécîraient bien vite tout ce qu'il y a d'avantages à vivre en paix, à exécuter un travail rémunérateur. Des relations de plus en plus, nombreuses s'établiraient entre elles et les Européens. Nous pourrions donc gagner leur confiance et les amener progressivement à venir d'elles-mêmes offrir leurs ser\dces...

— Le tableau est joli et le procédé ingénieux, mais le gros écueil à éviter, c'est le rétablissement déguisé de l'esclavage : continuez et vous allez voir que mes craintes sont fondées.

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