UN VŒU PLATONIQUE
Je reprends la conversation où je Tai laissée avec mes correspondants.
— Les Sociétési, dïsent-ils, ne sauraient, en aucun cas, admettre que l'impôt de capitation pût être acquitté en caoutchouc ou en ivoire, ainsi que cela a été permis il y a environ deux ans par un arrêté du Commissaire généml intérimaire du €ongo.
Cette mesure est en désaccord complet avec Tesprit des instructions ministérielles du 24 mai 1899, dont l'article 48, § 5, s'exprime en ces termes : « Les indigènes oni droit aux super ficies qui sont nécessaires pour les cultures vivrières correspondantes aux besoins de leur alimentation ; vous pourrez leur attribuer en outre, des terres propres aux cultures riches qu'ils voudraient poursuivre pour en tirer profit, et une certaine étendue de forêts nécessaire à leurs besoins de chauffage ; mais ils n'ont pas droit à réclamer des forêts domaniales dans le but de faire commerce de leurs produits naturels et de constituer ainsi une concurrence ruineuse pour les concessionnaires. »
Donc, s il ne peut être accordé aux indigènes que ce qui est nécessaire pour leurs cultures vivrières et les besoins de chauffage, ce n'est pas sur ces terrains où tout un \âllage récoltera le caoutchouc, lui permettant d'acquitter l'impôt, mais bien sur les territoires dont la jouissance exclusive a été consentie en faveur des concessionnaires, avec obligation par eux, de payer des charges très élevées...
— Je crois comprendre : les noirs, les propriétaires naturels du sol, sont entièrement dépouillés et les prestations cachent une forme nouvelle des travaux forcés, ou, si vous aimez mieux, du travail forcé : c'est précisément ce qu'il faut
éviter, et ce que les Portugais avec un grand esprit d'équité ont su éviter dans leurs colonies similaires, à FAngola, par exemple, en se procurant la main-d'œuvre indigène par le seul appât dune juste rémunération. Est-ce donc impossible chez nous, et nous montrerons-nous moins intelligents et moins honnêtes que nos voisins les Portugais ou les Belges ?
— Que voulez-vous? les nécessités de la colonisation et delà civilisation modernes.
— Ainsi comprise, elle me semble tant soit peu cruelle et arbitraire, la civilisation moderne.
— Votre généreuse indignation vous fait oublier qu'il y a • un contrat librement consenti de part et d'autre ; l'administration doit non seulement exécuter loyalement ses engagements, mais encore bien se garder de prendre des mesures qui constitùraient une atteinte au privilège garanti au concessionnaire, en invitant l'indigène à commettre un vol au préjudice de ce dernier...
— Le mot est bien gros à l'égard des malheureux sans défense que le gouvernement a dépouillés et qui peuvent encore se croire naïvement les propriétaires du sol de leurs ancêtres.
— C'est possible, mais il fallait alors que l'administration prenne la peine de leur conserver de plus grandes réserves.
— Nous sommes d'accord.
— La rentrée de l'impôt serait bien mieux assurée par la faculté donnée aux sociétés de la racheter à l'administration dans les conditions que nous venons de vous indiquer.
— N'insistons pas sur ce mode de travail obligatoire déguisé, je vous en prie, et tâchez de trouver autre chose ; car ce que vous demandez, c'est simplement le maintien de l'esclavage.
— L'exécution d'une des clauses du décret de concession est également liée aux facilités et à l'appui que nous demandons à l'Administration pour assurer le recrutement des pagayeurs et des embarcations destinés à effectuer les transports requis par le Gouvernement.
La fourniture des pirogues, les journées de pagayage seraient acceptées, à un taux déterminé, en remplacement des journées de prestation et de Timpôt de capitation. Les populations riveraines des fleuves et des rivières seraient tenues d'acquitter l'impôt de cette manière...
— C'est toujours la même chose, si je comprends bien ; vous voulez vous procurer de la main-d'œuvre pour rien. Vous ne voulez point accepter de droits régaliens, alors pourquoi vouloir vous substituer hic et mine à l'administration dans la per-. ception des impôts.
J'entends bien que vous en tiendrez compte à la dite administration, que ce n'est qu'une simple délégation d'impôts dûs. Mais où sera le contrôle ? Vous serez autorisés à imposer dii jours de travail aux indigènes et vous leur en ferez faire cinquante. C'est humain cela, ou plutôt inhumain et voilà ce qu'il faut éviter à tout prix. Il faut proclamer la main-d'œuvre libre dans la colonie libre. Vous la paîrez cette main-d'œuvre ; ça vous coûtera plus cher, c'est entendu, mais, tout conipte fait, ce sera encore une économie pour vous, sociétés de colonisation.
— Vous envisagez la question en philanthrope.
— Pas du tout, je l'envisage en économiste pratique, qui connaît bien les colonies, et je suis convaincu, que l'on ne réussit encore que par la justice, la loyauté, le respect de la parole donnée ; oui, il n'est pas honorable de faire, travailler les noirs pour rien, sous prétexte d'impôts à payer...
— Cependant il n'y a pas à hésiter, il faut, sans tarder, prendre les mesures nécessaires, pour donner aux sociétés de colonisation du Congo français la main-d'œuvre qui lui fiiit défaut actuellement ; on arrivera ainsi à ce double résultat, également heureux, que les exploitations agricoles et industrielles, se développeront normalement, et que les indigènes verront accroître leur bien-être au grand profit de la Colonie elle-même ; ce sera la mise en valeur et la prospérité du Congo assurée.
— J ai bien peur que pour réaliser une économie de maind'œuvre, vous ne vous illusionniez et ne courriez au devant de cruelles déceptions.
Pour aujoiu^rhui, je veux avant de terminer mon enquête citer le très intéi'essant document suivant, émanant de la .SV>cirtr dr>i KludcH llohynialc^ et MurUinia^ au conseil de huiuelle j ai riiomieur d'appartenir depuis de lon<i:ues aimées :