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LA PÊCHE A LA MORUE

Nous avons vu comment les pêcheries de Terre-Neuve fournissent une moyenne annuelle de 15 millions de kilogrammes de morue, représentant une valeur de 6 millions de francs environ. Il s'agit maintenant de dire quelques mots de la pêche elle-même. La goélette qui constitue le mode d'armement pour Terre-Neuve, est une embarcation pontée de 40 à 430 tonneaux qui coûte toute armée, c'est-à-dire prête à partir, de 25.000 à 70.000 francs, avec un équipage de 15 à 30 hommes. On sait que les goélettes emportent avec elles des dom, sorte de petites embarcations légères, à fond plat, qui sont heureusement capables de résister aux plus violentes tempêtes.

D'une façon générale, on pêche du mois d'avril au moi3 de novembre.

On pêche la morue, soit avec la ligne à main, appelée palangre ou mieux palancre et quand on dit ligne à main, c'est une façon de parler, car il s'agit bien d'une grosse et longue ligne de pêche; les extrémités sont reténues sur le fond de te mec par des ancres généralement, la partie intermédiaire se trouve portée par des bouées et c'est à cette partie intermédiaire que sont attachées ces lignes.

Soit avec la senne^ filet de 200 mètres de longueur sur 3 mètres de hauteur, et qui demande naturellement à être jetée avec beaucoup d'adresse, de force et de souplesse, des rfom.

Lespalangres sont amorcées avec différents appâts appelés boette^ tels que les harengs, les capelans, les encornets, etc. Je n'ai rien à dire du hareng ; tout le monde connaît ce malacoptérygien abdominal et je serais mal venu à vous haranguer sur ce point, même en vous rappelant la lamentable journée des Harengs. Laissez-moi seulement vous dire un mot des deux

autres. Vraisemblablement les capelans ou caplans viennent du vieux mot français capelan qui signifiait et peignait un prêtre pauvre, cagotet méprisé de tous. Ce nom devrait désigner une petite morue — gadus minulus — en réalité il désigne une foule de petits poissons qui ressemblent au capelan. Du reste on en trouve maintenant à Paris chez les grands marchands de comestibles, en petits paquets, salés et fumés et par conséquent assez desséchés !

Uencornet est de la famille des calmars, céphalopodes marins, comestibles également, qui tiennent leur nom du latin ca/amana, encrier, ou encornet, à cause de leur forme en cornet; on ^ît que les encornets ou calmars ont près du cœur comme les sèches, une vessie qui leur permet de distiller à volonté une liqueur noire pour échapper à leurs ennemis et que Ton emploie en peinture sous le nom de sépia.

Quand les. gamins en tiennent des vivants, ils s'amusent à les exciter pour leur faire rendre leur encre. Comme Ton voit, ces encriers tentaculaires, ces curieux encornets méritent de retenir un peu l'attention et ils sont aussi, par leur goût agréable' très recherchés,, et très chers en Chine, aux Indes et même en France.

Naturellement je n'étonnerai personne en disant que la ftoëffe varie suivant la saison, qu'elle se vend toujours assez cher et parfois fort cher, qu'elle est fournie par les Anglais de Terre- Neuve au profit desquels elle ^constitue un monopole lucratif, auquel les pêcheurs français voudraient tout de même bien échapper. Aussi la question de la boette est-elle une des grosses questions économiques de Saint-Pierre et Miquelon et toujours à l'ordre du jour, tant qu'elle ne sera pas résolue dune façon équitable pour tous les pêcheurs.

Les navires armés en France pour Terre-Neuve, se rendent

.directement sur les lieux de pêcher Ceux qui ont une sècherie,

mouillent dans le havre qui leur est réservé et l'équipage

s'établit à terre près d'un chaffavd ou chafaud^ — car on n'est

jamais fixé sur l'orthographe dahs les îles -^espèce d'établisse-

ment très primitif composé de cabanes et d'échafaudages pour la sècherie.

A la pêche se rattachent des industries conne;xes d'une certaine importance et vraiment prospères, comme la corderie, la tonnellerie, la construction maritime, etc.. etc.

Enfin, en dehors même delà pêche à la morue et des industries qui s'y rattachent, il y a à Miquelon des exploitations d'ocre, de terre de Sienne et de schistes ardoisiers, d'une excellente qualité.

Les exportations totales de cette colonie sont de 20 millions en chiffres ronds et les importations totales de 14 nûllions; voilà donc une bien modeste colonie qui, suivant la vieille théorie de la balance commerciale qui est toujours juste, se trouve en pleine prospérité.

Les moyens de communications sur lesquels je ne veux pas . m'arrêter ici, sont assez nombreux, commodes et réguliers et le jour où nos droits sur le French Share ne seront plus contestés contre toute évidence par les Anglais, l'industrie de la pêche à la morue et toutes les industries connexes pourront prendre une grande extension dans notre petite colonie et les grandes maisons françaises pourront lutter contre les grands établissements similaires anglais. (1)

On peut donc conclure que cette colonie constitue pour

• nous des ressources considérables pour toutes nos populations

côtières de France, sans compter, comme on l'a dit souvent

très justement, qu'elle est la meilleure école pour notre

marine. . v

Maintenant il nous reste à dire quelquesoMots sur le French

. Shore de Terre-Neuve. On sait qu'au xvic siècle les pêcheurs

- français et anglais s'étaient établis en même temps sur les côtes

de' Terre-Neuve et même pendant quelque temps Terre-Neuve

fit pallie du gouvernement frajoçais du Canada, mais en 1713,

(1) On sait ^x>inment mal heureusement notre dernier traité avec TÂngleterre nous a fait perdre la majeure partie de nos droits de poche sur la côte de ' T^rre-Neuve.

en vertu du trop fameux et néfaste traité d'Utrecht, la France la céda, en même temps que TAcadie, à l'Angleterre.

Mais elle garda d'une façon très nette et très précise, en vertu même des termes du traité, le droit de pêche avec chaffaud, c'estr-à-dire le droit d'élever des baraques en bois pour faire sécher la morue sur une partie de la côte, du cap Bonavista à. l'est, au cap Riche à louest.

La délimitation de la côte française fut modifiée en 1783; elle sëtendit du cap Saint-Jean au cap de Raye et fut désignée sous le nom de Frcnch Shore c'est-à-dire côte française,

A la suite de contestations et de nouvelles difficultés avec les pêcheurs terre-neuviens, établis sur la côte française, au mépris des traités, une nouvelle convention entre la France et l'Angleterre a réglé les droits de pêche de la façon suivante :

lo Droit exclusif, du 5 avril au 5 octobre, sur les côtes de Belle Ile et du Labrador, sur la côte orientale de Terre-Neuve, du cap Sainl-Jean au cap Nor^iand et dans cinq havres de l'Ile, soit : Port-au-choix, Pelii-Port^ Porl-à-Port^ Ile Ronge, Ile Cod'Roy;

2o Droit 7ion exclusif dix cap Normand 2iU cap de Raye, On sait que le Parlement de Terre-Neuve n'a point voulu ratifier cette convention et depuis cette époque l'on se chicane sans pouvoir arriver à s'entendre, au bout de quarante-six ans, ce qui prouve que nous avons eu bien tort, forts de notre droit, de ne pas nous retrancher toujours derrière l'interprétation littérale du traité d'Utrecht, le texte môme de cet instrument diplomatique ne laissant aucun doute sur la légalité de nos prétentions sur le French Shore,

Ce n'est pas en efiet du cap Saint-Jean au cap Normand, mais tout le long de la côte, du cap de Raye à ce dernier que nous devrions être les maîtres et chez nous à Terre-Neuve, pour y établir en paix nos chaffauds.

Les chicanes du Parlement de Terre-Neuve ne tiennent pas debout. Ton commence même, dit-on, à s'en rendre compte en Angleterre et je veux croire que si nous tenons bon, ayant

— sole bon droit pour nous, un droit deux fois séculaire, nous finirons par obtenir que les Terre-neuviens nous laissent enfin Iranquilles sur ce French Shore qui a une si grande importance pour nous, au double point de vue de la pèche commerciale de la morue et de la formation d'un corps de matelots de premier ordre.

La justice doit toujours triompher et certes, c'est ici le cas !

Au dernier moment, on nous dit que la presse anglaise préconise un échange de notre droit de pêche sur le French Shore contre la Sénégambie. C'est absurde, nous n'avons pas à échanger ni renoncer à des droits absolus et jamais aucua gouvernement français ne voudra consommer une pareille trahison! (1)

Comme la plupart de nos colonies, Saint-Pierre et Mique- Ion est livrée pieds et mains Ués à la domination des prêtres et des congrégations catholiques et les notes suivantes de mon confrère Crucy qui ont paru les 10 juin et 20 juillet 1905 jettent un jour singuher sur les mœurs réactionnaires de certaines personnalités de ce petit pays qui mérite cependant d'être traité avec plus de douceur :

J'ai reçu les confidences d'un Français qui revient de l'île Saint-Pierre ; il m'a raconté, documents en main, des histoires bien singulières.

Saint-Pierre et Miquelon sont, vous le savez, deux îlots français, adja-^ cents à Terre-Neuve. Il s'y fait un commerce très important. Les huit ou dix mille marins qui chaque année quittent notre côte pour s'en aller faire la pèche sur le banc, passent à Saint- Pierre à l'aller ou au retour. Ainsi, la population sédentaire, évaluée à six mille personnes, est, à certaines époques,, plus que doublée.

Cette population sédentaire est composée, pour la majeure partie, d'armateurs, de pêcheurs, de gens qui, plus ou moins directement, font commerce des produits de pêche ou des engins, appâts nécessaires à cette industrie et d'un grand nombre de négociants qui font le trafic de l'alcool.

A écouter les récits que font certains Français retour des îles, on a d'abord l'impression que ce sont des terres perdues, très loin de nous, et depuis longtemps oubliées.

A la vérité, SaintrPierre et Miquelon sont à peine à treize jours de mer de notre littoral, assez proche pour que V Administration ait su jeter jusque-

(1) En écrivant ces lignes, au milieu de 1903, je n'avais pas pensé à la diplomatie.

là un de ses innombrables appendices. Le gouverneur qu'elle entretient richement aux îles, y doit représenter la métropole; ce qui ne veut pointdire que ce fonctionnaire prenne à tâche de défendre là-bas l'idée française, les intérêts de la démocratie, la prépondérance de Tesprit laïque, toutes idées, tous principes que ses chefs et mandataires s'efforcent cepen* dant de défendre ici.

Le régime ploutocratique triomphe à Saint-Pierre. Quelques hommes riches, aux intérêts étroitement associés, y exercent une sorte de pouvoir absolu. Et si un enquêteur bien armé, préalablement et dûment autorisé à tout regarder, à tout voir, pour tout savoir, s'en allait là-bas chercher comment on y entend et comment on y pratique la liberté et Fégalité, il décou« vrirait vite que ces mots-là ne sont, dans les colonies, que dcis masques dont se servent, en cas de besoin, quelques privilégiés.

Mais l'administration métropolitaine n'a point paru soucieuse, jusqu'à présent, de mettre en chemin cet enquèleur-là. Un jour, toutefois, un inspecteur de passage, ayant soulevé un coin du voile, fit un rapport, dénonça des agissements coupables: le rapport fut classé... ; nous voulons croire qu'il ne fut pas lu.

Tout affaibli nous arrive maintenant le bruit des plaintes formulées à Saint-Pierre, il ne sera point dit que ces plaintes soient venues jusqu'aux portes sonores d'une salle de rédaction sans que celle-ci vous en renvoie l'écho.

Si la métropole dote Saint-Pierre et Miquelon d'un gouverneur, ces petites îles n'ont point, en échange, le droit de se faire représenter par un député, près de la métropole.

Tout au plus permet-on à leurs habitants d'élire un «délégué t. En principe cet élu est <c délégué » au conseil supérieur des colonies : en fait, il visite successivement tous les hôtels du gouvernement, toutes les branches de l'administration; ici et là, il paraît d'autant plus redoutable et se fait d'autant mieux écouter que ses mandants sont plus éloignés. Il accroît son importance aux dépens de la leur.

On sait dans les bureaux qu'il y a un « délégué » des iles de Saint- Pierre et Miquelon ; on ne se soucie point, après cela, de savoir s'il y a toujours des SaintrPierrais et des Miquelonnais.

Il est vrai que le pouvoir du a délégué » est tel, là-bas, qu'il peut presque se dire le maître des iles.

C'est naturellement l'armateur le plus riche de la colonie; il possède une flottille de quarante bateaux ; il est, en outre, à la tète de la Banque des îles et dispose par là de tout le crédit ; depuis deux années, il a la concession du service postal entre Saint-Pierre et le Canada, entre les îles et la France. Il tient à la fois l'administration et les administrés.

Cet homme, dont vous pouvez, à l'énumération que je viens de vous faire, imaginer la toute-puissance, a nom M. Légasse.

J'ai dit qu'il était élu par le suffrage universel : des témoins dignes de foi rapportent qu'aux dernières élections il ne respecta rien moins que la liberté des marins à son service, lesquels allèrent aux urnes sous la surveillance des patrons de leurs goélettes.

Ainsi, M. Légasse, « délégué » élu, gouverne les îles de Saint-Pierre •et Miquelon.

Une série de faits qu'appuient d'irrécusables preuves, démontrent que les gouverneurs nommés par la métropole ont trop souvent été là-bas, gens au service du riche armateur.

De ces faits, j'en veux aujourd'hui citer un ; il est patent ; un rapport •officiel récemment arrivé dans les bureaux du ministre compétent l'a, si je puis dire, ofliciellemcnt authentique.

Il montre que sous le régime ploutocratique, institué aux îles de Saint- Pierre et Miquelon, lu justice elle-même doit céder.

C'est une histoire de fraude.

Avant de la rapporter, il convient de rappeler que les bateaux qui viennent de pêcher sur le « banc » de Terre-Neuve, et qui passent à Saint-Pierre doivent y faire leur déclaration ; ils doivent affirmer que la morue qu'ils rapportent est bien lo produit d'une pèche française ; la prime accordée au poisson exporté explique l'importance de cette déclaration, l'intérêt que trouvent les armateurs à rentrer en France des quantités de poisson aussi considérable que possible.

Venons à l'histoire, à présent :

En 1901, le service des douanes de Saint-Pierre était avisé par des pêcheurs français, que le bateau Jules -Jean-Baptiste, rentrant à la colonie, était chargé de poisson dont partie provenait d'embarcations qui sur le banc étaient montées par des Anglais.

J'ai sous les yeux la dénonciation —, le marin maltraité, mal payé, se revenge parfois — qui parvint au service des douanes.

Dès que l'embarcation entra au port, ce service fit une saisie et demanda -au procureur de la République d'ouvrir une enquête.

J'ai également entre les m^ins un extrait de cette enquête et des conclurions du magistrat : il y est constaté que le délit prévu a bien été commis^ qu'on a chargé sur le bateau en question du poisson provenant de pêche étrangère (la cargaison doit être dès lors considérée comme étant entièrement le produit d'une pèche étrangère), que les auteurs du délit sont sous Je coup du décret qui le réprime.

Le bateau appartenait à MM. Légasse.

L'affaire était grave : les pénalités encourues étaient considérables (amende évaluée à 60,000 francs et prison) ; il y avait, en outre, récidive, le .même armateur ayant été poursuivi, six ans auparavant, pour délit analogue, et condamné.

Seulement, pendant ces six années, la puissance de M. Légasse s'était considérablement accrue ; M. Légasse était arrivé à centraliser entre ses mains tous les pouvoirs que j'ai énumérés.

MM. Légasse intervinrent donc cette seconde fois auprès du gouverneur et le gouverneur, cédant à des instances dont on appréciera le caractère, menaçant le procureur de la République et le chef du service des douanes, -osa arrêter une af^ire qui était entrée déjà dans le domaine judiciaire.

J'ai parlé plus haut d'un rapport corroborant ces faits.

En 1904, en effet, un inspecteur des colonies dont je pourrais donner le

nom visita Saint-Pierre et Miquelon : il eut entre les mains tous les documents concernant Taffaire du Jules- Jean-Baptiste ; il fit un rapport aux termes duquel il déclarait qu'il y avait eu pression de la part des armateurs* intéressés soucieux d'arrêter TaiTaire et les poursuites.

Le rapport est classé : on le retrouverait aisément. Je n'ai point l'honneur de connaître son auteur, mais il n'est point homme, à ce qu'on m'en a dit, à rétracter un mot de ce qu il a écrit.

Et, sans doute, l'affaire dont je viens de parler est à présent prescrite au point de vue pénal.

Elle n'en reste pas moins une illustration flagrante du régime ploutocratique instauré par les financiers aux îles françaises de Saint- Pierre et Miquelon.

Régime d'injustice s'il en fût, et comme on le verra.

J'ai rapporté, il y a quelque temps, l'histoire de ce financier habile,, lequel avait acquis une telle puissance aux îles Saint-Pierre et Miquelon^ qu'il pouvait y tenir la justice en échec.

Ce n'est point ce financier, mais ces financiers que je devrais dire : MM. Légasse frères forment en effet une association étroitement unie.

Si l'un est banquier, Tautre est ecclésiastique; à eux deux ils tiennent le c temporel» et le » spirituel »,

On trouve naturellement un c Légasse » à la tète de chacun des deux départements. C'est de celui de qui dépend le domaine spirituel que je voudrais à présent vous dire quelques mots.

M. l'abbé Légasse est le c supérieur ecclésiastique > de la colonie française des iles Saint-Pierre et Miquelon. Rome, m'a-t-on dit, lui à vendu un titre de «monseigneur».

Il en porte le riche anneau et la tenue violette ; il a le < chapeau », des armes, une devise. La devise est symbolique, comme vous le reconnaîtrez dans la suite : In nomine iuo laxaho rete^ lit-on sur l'écusson de Mgr. Légasse; ce qui se peut traduire: C*est en tan noniy Seigneur y que je jettei^ai mes filets.

L'histoire suivante, pour vous montrer quel habile pêcheur est l'apôtre ?

En l'année 1902, l'église de Saint-Pierre ayant été incendiée, on dût prendre des mesures pour en construire une nouvelle.

La colonie qui compte 6,000 habitants, ayant par surcroît des finances fort obérées, des gens raisonnables estimèrent qu'il faudrait se contenter d'un édifice simple.

Mais la simplicité n'est pas le fait des hommes d'affaires : MM. Légasse, le «monseigneur» et le «(financier», demandèrent une « basilique >.

 cette époque le conseil municipal de Saint-Pierre était à la dévotion de la maison Légasse: MM. Lcg'asse commanditaient même l'entreprise commerciale du maire.

Aussi ne fût-ce qu'un jeu pour Mgr. Légasse, de faire prévaloir son projet.

Pour le mener à bien, l'abbé titré se fit d'abord donner par son conseil de fabrique (le maire et lui-même en faisaient partie), une délégation aux fins de quêter pour la reconstruction de l'église. Il obtint ensuite du conseil

municipal mandat d'ouvrir des souscriptions publiques dont le montant serait afTecté à l'édificàtibn de la cathédrale projetée.

tin trait pour vous montrer comment à Saint-Pierre et Miquelon, Tecclésiastique sait se subordonner le laïque en matière administrative. Le conseil municipal tenait un jour séance lorsqu'on annonça l'arrivée de « Monseigneur Légasse> : aussitôtle maire de courir à la porte, se précipitant audevant du prélat romsTin, et de conSluîre celui-ci, dès qu'il survint, au -fauteuil du président; ce fut tout justement ce jour-là que le conseil municipaK délibérant ainsi sous la direction de l'abbé, lui donna le mandat nécessaire pour ouvrir des souscriptions publiques» pour aller sur le continent, tendre la main au nom des Saint-Pierrais.

...Ainsi paré, M. l'abbé Légasse se mit en route ; il vit la France et l'Italie, Paris et Rome, le pape ici, les riches catholiques là, recueillant partout, près de tous, des offrandes.

L'année 4903 s'écoula...

£n mai i904, des élections municipales eurent lieu à Saint-Pierre et Miquelon. Deux listes se trouvèrent en présence : la liste < de l'église », la liste « des indépendants ».

MM. Légasse soutenaient la première, qui devait inscrire à son programme un emprunt de 300,000 francs pour la construction de l'église cathédrale ; on prévoyait déjà que les quêtes de monseigneur pourraient ne pas suffire.

L'abus parut flagrant: la liste a des indépendants > passa. Comme il fallait s'y attendre, le nouveau conseil municipal manifesta tout de suite son intention de limiter les prodigalités projetées par MM. Légasse et leurs amis ; justement inquiets, par surcroît, des vastes pouvoirs donnés un an auparavant à l'abbé quêteur, les nouveaux élus demandèrent des comptes.

Rappelant que l'église détruite par le feu était assurée pour une somme de quarante mille francs, le conseil municipal voulut connaître l^emploi qui avait été fait de cette somme.

Mgr. Légasse et son conï5eil de fabrique refusèrent de répondre à la question posée par le conseil municipal.

Le conseil municipal ayant, en outre, demandé à Mgr. Légasse quelle somme il avait recueilli en quêtant de par le monde, Mgr. Légasse ne voulut point répondre davantage.

Ce que voyant le conseil municipal intenta un double procès au conseil de fabrique et à Mgr. Légasse, pour arriver à savoir, d'une part, ce qu'était devenue la somme de 40,000 francs, montant de l'assurance payée après l'incendie de l'église, et, d'autre part, pour obtenir de l'abbé une reddition des comptes.

Ceci se passait en décembre 1904.

MM. Légasse se sentirent menacés : ils prirent alors telles mesures qu'exigeait la situation. •

Le gouverneur de la colonie ayant été rappelé, un autre fut nommé par le ministre. Cet autre gouverneur n'avait pas encore quitté la France qu'il avait déjà lié partie avec MM. Légasse et pris position sur cette question de reconstruction d'édifice public, objet du conflit que j'ai tout à l'heure exposé.

...Le nouveau gouverneur débarquait à Saint-Pierre à la fin de 1904; les

procès entamés par le conseil municipal contre le conseil de fabrique e contre Mgr Lé^^asse suivaient leurs cours ; on en prévoyait déjà l'issue, un nouveau coup porte à la puissante raison sociale Légasse et Oc.

Devant un danger si pressant, le gouverneur invita d'abord le conseil municipal à transiger avec le conseil de fabrique.

Le conseil municipal ayant refusé, le gouverneur prononça sa dissolution (mars 1905).

Il n'en fit pas connaître le motif, qui l'eût fait accuser d'abus de pouvoir.

Le conseil municipal dissous, les procès intentés par lui au conseil de Êibrique et à Mgr Légasse tombèrent.

...Le prélat, un moment troublé, reprit ses pérégrinations : le plus grand tapeur de France^ comme le nommait dès cette époque un de nos confrères du Sud-Ouest, recommença ses quêtes.

MM. Légasse et leurs amis, ayant échappé au péril, prenaient en même temps leurs mesures pour n'en plus côtoyer de semblable à l'avenir.

Les élections municipales étant annoncées, on mit tout en œuvre pour faire passer la liste des amis, des protégés, des « clients» de la maison.

Entre autres moyens qu'on employa fut celui-ci ;

Notre Parlement ayant voté en mars 1905 un secours de 20,000 francs à la colonie de Saint-Pierre et Miquelon, lo ministre fit savoir que cette somme ne devrait point être distribuée avant les élections, afin que l'administration ne parût point prendre parti. Le gouverneur fit aflicher Tavis.

Aussitôt on vit se former un comité de secours qui se mit à distribuer à la veille des élections non les 20,000 francs, mais des bons à valoir sur ces 20,000 francs. Ces bons étaient signés par le président du conseil de fabrique, homme-lige de MM. Légasse, qui se trouvait être, comme pur hasard, président du comité de distribution des secours votés par te Parlement...

Par ces moyens et d'autres analogues, la liste de MM. Légasse triompha. Je dis la liste de MM. Légasse: sur dix-neuf noms que comprenait celte liste, dix-sept élus se trouvèrent être les commandités, les employés ou fournisseurs de MM. Légasse ; le dix -huitième était leur avocat ; le dix-neuvième un de leurs familiers.

M. Légasse, le financier, câbla pour remercier les électeurs de la confiance qu'ils venaient de manifester à la famille Légasse.

Faut-il ajouter que le nouveau conseil municipal se mit de suite à la disposition de ses puissants patrons.

On m'a dit que pour empêcher à l'avenir que Mgr Légasse fût inquiété au sujet de son église, le conseil municipal lui fit don du terrain sur lequel elle devait être édifiée.

Naturellement MM. Légasse s'intéressèrent aux travaux: ils passèrent des marchés, se chargèrent des transports de matériaux : ils allèrent même jusqu'à se porter caution, vis-à-vis de l'entrepreneur, pour une somme dé 938,000 francs.

Car les fonds manquent encore : les 40,000 francs de l'assurance sont allés on ne sait où ; et Mgr Légasse quête toujours.

Il y a deux ans et plus qu'il quête : on dit qu'il n a point eu loisir encore de faire son compte....

On dit que Tentrepreneur chargé de la construction de Téglise vient d'engager un procès contre l'abbé afin d'obtenir paiement de ses premiers débours...

C'est un nouveau coup porté à Mlf. Légassc, instaurateurs du régime ploutocratique et clérical aux lies Saint-Pierre et Miquelon.

Si j'ai tenu à rapporter ces lignes ici, c'est que toutes nos colonies sont ainsi livrées à la plus effroyable domination cléricale.

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