‹ La concurrence étrangèreChapitre 50 sur 119 · TARIF DOUANIER · texte numérisé non relu

TARIF DOUANIER

J'aborde là une des questions les plus curieuses parmi toutes celles qui peuvent solliciter notre attention au Congo, car elle nous semble bien faite pour démontrer comment l'Administration, en dépit du pix)grès, reste vieillotte et rétrograde. Et certes, je ne suis pas de ceux qui récriminent à tort et à travers et se croient obligés de jouer le rôle d'Alceste à propos de tout et de rien, et je reconnais volontiers qu'il ne peut guère en être autrement dans un vieux pays civilisé et organisé. Il y a des lois, des règlements, des décrets; ils sont faits pour être observés et ce n est pas aux fonctionnaires, en général, à prendre Tinitiative de leur abrogation, à moins qu'ils ne soient à la tôte, tel le gouverneur par exemple. Car, toujours par une fiction respectable, dont les effets deviennent souvent désastreux en pays neufs, la hiérarchie dans le monde civil, aussi bien (^ue la discipline dans le monde militaire', s'opposent 41 tout esprit d'initiative, émanant de la longue hiérarchie ellemême des fonctionnaires.

^lais ceci prouve, une fois de plus, que s'il est inutile de récriminer, il est, par contre, tort utile d'examiner ensemble, dans l'Administration, dans la presse, dans les sociétés coloniales, au sein du Parlement, les solutions les plus simples, les plus pratiques, et j'ajouterai les plus urgentes, dans l'intérêt même de nos colonies.

C'est ainsi que, malgré son caractère suranné et vraiment illusoii'c II rheure présente, rhiterdiction générale de l'importation des armes à feu, autres que les fusils à silex, dans la

plus grande partie du pays africain est toujours maintenue. Aussi, tous les jours, les populations du Congo sont-elles^ sollicitées pour Tachât de fusils à piston. Partout, la vente de ces armes est très active, naturellement malgré la trop fameuse interdiction. Et les noirs de certaines régions, en nombre indéterminé, mais dont cependant Timportance peut être relativement calculée par le fait que les capsules sont devenues depuis une couple d'années déjà, un excellent produit d'échange, se montrent les plus empressés à acheter de ces armes.

Les traitants, tous les trafiquants de l'intérieur troquent très facilement les fusils à piston contre Tivoire et le caoutchouc que possèdent les populations riveraines des fleuves, beaucoup mieux approvisionnées de ces produits, que les indigènes de l'intérieur.

Il en résulte pour les 41 sociétés concessionnaires un véritable et très grave préjudice, puisque leurs agents, ne pouvant offrir que des fusils à silex, se trouvent tout naturellement dans un état d'infériorité regrettable pour leurs opérations commerciales.

Comment et par quelle voie les fusils à piston pénètrent-ils au Congo? Avec beaucoup de tact et de prudence, l'Union Congolaise qui représente, comme nous l'avons déjà vu, les intérêts d'une partie des sociétés, répond que ce n'est pas à elles à le rechercher ; cependant, comme je ne suis pas tenu à la même circonspection, j'ai voulu me rendre compte comment leur importation avait pu se pratiquer dans l'intérieur de la colonie et chercher à savoir si le fait de leur introduction résultait d'une autorisation, d'une tolérance ou peut-être même de contrebande

Pour moi, il paraît absolument démontré que nos voisins du Congo-Belge, tout comme nous du reste, nous n'avions pas toujours observé fidèlement les termes trop rigoureux et, disons-le, inob.sei*vables,de l'Acte de Bruxelles et que nous nous étions seulement conformé à son esprit.

Et en agissant ainsi, on peut encore affirmer que l'on avait

I absolument raison et que c'était encore la meilleure interpré-

tation possible du dit Acte de Bruxelles, car il est bien certain que les puissances signataires du traité n'avaient eu qu'un but : ne laisser entre les mains des indigènes qu'un type d'arme à tir lent et des poudres ne possédant qu'une très faible force de projection, ne permettant par conséquent qu'un tira très faible portée et dans des conditions de justesse et de précision tout au plus suffisantes pour assurer l'efficacité d un coup de fusil tiré à bout portant.

Pour quiconque est tant soit peu au courant de ces \ieilles [* armes, il est bien certain que ce n'est point la différence de

p: l'inflammation de la charge de poudre d'un fusil à piston qui

I peut modifier l'efficacité du tir en faveur de ce dernier et c'est

à peine si l'on pourrait prétendre à la possibilité d'un tir plus rapide avec le fusil à piston qu'avec le fusil à pierre. Mais cela n'est pas prouvé, tandis que le fusil à piston nécessite toujours l'emploi d'une capsule dont l'indigène peut se trouver dépourvu. Il ne saurait donc en être ainsi du fusil à pierre, car il n'est pas douteux que les noirs sauront toujours se procurer un sijex.

« Le fusil à piston n'est ni plus dangereux ni plus meurtrier .que le fusil à silex, fait remarquer très justement l'Union Congolaise, et l'on ne peut, par conséquent, invoquer aucune raison pour tolérer Temploi de l'un et proscrire la vente de l'autre ».

Voilà qui est parfaitement dit et j'ajouterai que le fusil à piston a même trois avantages très réels sur le vieux fusil à pierre :

loDe laisser souvent les indigènes sans capsules, c'est-àdire sans moyens de se servir de leurs armes à feu, ce que recherche l'Administration, à tort ou à raison ; 2o d'être un véritable moyen de contrôle, par la vente même de ces capsules ; 3o Enfin, ce qui n'est pas à dédaigner, de permettre aux sociétés de faire un trafic important de fusils à piston et de capsules, car je suppose que si l'on a donné de vastes concessions à toutes ces sociétés, c'est pour leur permettre de faire leurs affaires. Et puis enfin il y a une quatrième considé-

iTi-

ration qui a bien son poids aussi et à laquelle je faisais allusion

tout à l'heure, c'est que si ce n'est pas nous, c'est-à-dire nos

nationaux qui vendront ouvertement ces armes, ce seront nos

voisins et les contrebandiers qui se chargeront de ce soin pour

nous, ce qui fait que le but soi-disant préservateur poursuivi i

par l'Administration ne sera pas encore le moins du monde a

atteint. Il n'est donc pas douteux que si les puissances signa- ii

taires de l'Acte de Bruxelles étaient saisies de cette question, ^

elles seraient les premières à se rendre compte qu'il y a lieu :^

d'autoriser l'importation des fusils à piston, sous les mêmes '^

réserves et les mêmes conditions que celle des fusils à silex. En ^

attendant, il me semble que des instructions verbales pourraient

être données aux agents des douanes pour leur recommander ;i

d'user d une certaine tolérance en face de Timportation des i

fusils à piston par les sociétés concessionnaires. Evidemment <

ce vœu est des plus sages et des plus modérés et nous ne ]

pouvons que souhaiter qu'il soit écouté le plus vite possible

par les pouvoirs compétents.

Avant de terminer, je veux encore examiner deux desiderata^ . qui, pour moins importants, n'en sont pas moins dignes cependant, de retenir toute la bienveillante attention des pouvoirs publics, le premier se rapporte aux dates du départ des courriers de Brazzaville pour l'Europe. C'est ainsi que la dernière levée du bureau des postes de Brazzaville, pour les courriers d'Europe a été fixée rigoureusement au 9 et au 24 de chaque mois. Si je suis bien informé, ces dates précèdent d'environ sept jours celles du départ des bateaux qui, partant de Matadi, acheminent les correspondances vers l'Europe. Or, il est bien certain que quatre joui's seraient plus que suffisants pour le transport des courriers entre Brazzaville et Matadi. Il . appartient donc à l'Administration de prendre les mesures nécessaires pour que la dernière levée des postes à Brazzaville n'ait lieu que juste pour donner aux courriers le temps nécessaire pour arriver à Matadi avant le départ du bateau, ce qui pourrait ne se faire que le 13 et le 28 de chaque mois, au lieu

des 9 et 24. Cette modeste amélioration permettrait en effet aux sociétés de recevoir une réponse immédiate aux lettres adressées à leurs agents à Brazzaville, lesquelles leur parviennent habituellement les 10 et 29 de chaque mois, c est-àdire le lendemain de la dernière levée du courrier d'Europe.

Ceci dit, passons un rapide examen du dernier vœu concernant la fréquence des modifications apportées au tarif douanier. Il serait en effet très désirable que les modifications apportées au régime douanier fussent vraiment un peu plus stiibles et surtout que 'les intéressés soient mformés des nouvelles dispositions prises par TAdministration de la Colonie en temps voulu pour lui permettre de faire leurs commandes d'articles d'échange en conséquence. Trop souvent, le Gouvernement local modifie son tarif douanier, en rendant officielle sa décision à très bref délai, parfois le jour jneme de la publication de l'Arrêté du Journal officiel de la Colonie. Il s'en suit que cette décision, arrivant tardivement à la connaissance des intéressés, ceux-ci sont obligés d'annuler ou de supporter les conséquences de commandes faites antérieurement aux nouvelles dispositions prises. Afin d'éviter le retour de faits aussi regrettables et qui se traduisent toujours pour les sociétés concessionnaires et les colons par une perte certaine, il serait vraiment à désirer que la Commission générale du Gouvernement veuiïle bien prescrire telle mesure qui lui conviendra pour que Ion soit toujours prévenu en temps utile, qu'il s'agisse des sociétés ou de simples particuliers, traficants ou autres, des modifications que la Colonisation croirait devoir apporter, à tort ou à raison, à son tarif des Douanes.

Ce serait déjà un immense progrès, mais en thèse générale, il vaut mieux souhaiter, autant que possible, la stabilité dans le régime douanier d'une colonie naissante, car il est évident que de fréquentes modifications ne sont pas faites pour encourager et développer le trafic dans les contrées où presque tout est encore à créer au point de vue des transactions régulières avec les indigènes.

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