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UNE LETTRE DU GÉNÉRAL LEPLUS. — CE QUE L'ON POURRAIT FAIRE

Me voilà contraint encore une fois au cours de cette étude, de revenir sur cette redoutable question de la main-d'œuvre au Congo, d'abord parce que la lettre que le général Leplus a adressée au Commissaire général est un document trop important dans rhistoire des sociétés concessionnaires pour que j'aie le droit de le passer sous silence et ensuite, parce qu'il me semble qu'avec un peu de bonne volonté, il n'est jamais impossible, même dans les cas les plus désespérés, de trouver des solutions équitables, alors même que l'on s'y attend le moins, comme je vais essayer de le faire plus loin, en toute indépendance de vue et sans m'embarrasser d'aucune considération personnelle.

Ceci dit, je n'ai plus qu'à transcrire fidèlement la plus grande partie de la lettre du général Leplus et à la commenter toutes les fois que la chose me paraîtra nécessaire pour Tintelligence du sujet.

Après avoir rappelé comment le Comité de l'Union Congolaise Française avait remis au Gouverneur un rapport traitant Forganisation de la main-d\ruvre indigène au Congo par la prcsialiun que les sociétés auraient là faculté de racheter à rA(hninistration à un prix déterminé, remboursable par un certain nouibre de journées de travail à fournir par l'indigène, le général poursuit en ces termes :

« *Tout en reconnaissant, comme nous, que la question de la main-d'œuvre devrait être envisagée avec la plus grande sollicitude]^ par le Gouvernement du Congo et qu'elle serait l'objet d'un sérieux examen de votre part, vous nous avez dit,

qu'il vous paraissait difficile d'établir actuellement la prestation au Congo, alors que le Ministre ^es colonies venait d'en ordonner la suppression à Madagascar ; vous avez ajouté, qu'avant d'établir aucun impôt nouveau, vous vouliez au préalable, vous assurer des moyens de le recouvrer ; que le moment vous semblait peu propice pour imposer aux populations à peine pacifiées de rintérieur, une subvention quelconque qu'il serait difficile de percevoir ou de faire acquitter par l'obligation d'un certain nombre de journées de travail, surtout en labsence de postes de police que la milice ne permettrait pas de créer...

« Après avoir rappelé les paroles prononcées par un haut fonctionnaire du Congo, au Concours agricole tenu le 22 septembre (4901), de la précédente année à Brazzaville : « les intelligences sont prêtes, les capitaux sont là, la terre est délimitée, mais la main-^ œuvre manque^ c'est le cri général », l'auteur de la missive poursuit en ces termes :

« En réalisant le rapport sur le budget des colonies et la critique qui y est faite des procédés employés par l'Administration à Madagascar, en vue de se procurer la main-d'œuvre nécessaire aux travaux de routes et à l'approvisionnement des colonies, nous nous sommes aperçus qu'il n'y était nullement question de la prestation, mais seulement de la corvée, dont le ministre a ordonné la suppression ; parce que, telle qu'elle était pratiquée, elle constituait un abus dégénjéré en une véritable exploitation de Tindigène ».

Sans s'en douter et tout en protestant, le général Leplus mit là exactement le doigt sur la plaie.

Et tout d'abord, il importe peu pour le noir que ce soit la prestation ou la corvée, il ne comprendra rien à ces subtilités qui peuvent même à nous, paraître un peu byzantines. Mais la question est plus haute ; il est bien évident qu'il n'y aura pas de contrôle possible, et une fois que l'on aura permis aux sociétés d'imposer 30 jours de prestation aux indigènes, par exemple, rien ne prouve qu'elles n'en imposeront pas 90 ou même 150 jours et alors ce sera un retour déguisé, mais effectif vers l'esclavage

et ce sera, en plus, en permanence, des soulèvements dans le pays. Voilà pourquoi, très sincèrement et dans leur propre intérêt, comme je vais le bien démontrer plus loin, les sociétés ont absolument tort de s'entêter dans cette idée de vouloir arracher à TAdministration les prestations, pour avoir de la maind'œuvre gratuite, ce qui est absolument malhonnête. De la sorte, elles se figurent avoir tous les bénéfices des droits réga- Uens, sans en a^oir les charges et c'est précisément là où gît leur erreur.

Mais je reprends l'argumentation du général :

Par un récent décret en date du 22 novembre dernier (4901), le Ministre vient de donner une nreuve, qu'en principe, il ne désapprouve pas la prestation, puisqu'il accorde aux Canaques de la Nouvelle-Calédonie, la faculté de se libérer de l'impôt de capitation qui les frappe, par un certain nombre de journées de prestation.

Eh ! oui, mon général, mais permettez-moi de vous faire encore remarquer que votre exemple est très mal choisi. Nous sommes installés en Nouvelle-Calédonie depuis 1854, depuis plus d'un demi-siècle, dans une île grande comme la main où il ne reste malheureusement plus qu'une poignée d'indigènes. C'est presqu'une vieille colonie qu'une chaloupe à vapeur peut surveiller, tandis que le Congo représente un immense territoire avec une imposante population indigène — heureusement, car ce sera la réserve de demain — où tout contrôle effectif est impossible. Par conséquent, il faut laisser la Nouvelle-Calédonie de côté. Reprenons la suite de l'argumentation :

Le congrès de sociologie coloniale ne s'est pas élevé contre la prestation ; il s'est borné à émettre le vœu suivant : « que les puissances colonisatrices suppriment la Corvée et qu'elles s'efforcent de la remplacer par le travail libre et rému-. néré. »

Est-il nécessaire de faire remarquer que la prestation nous est appliquée, à nous Français qui avons la prétention

d'être considérés et traités en hommes libres ; que, par conséquent, il nous parait difficile que personne puisse prétendre que nous nous écarterions des règles que doit suivre une nation civilisée en imposant quelques journées de travail,, au profit de la Colonie, à des populations dont nous garantissons la liberté et la sécurité, et qui, de tout temps, ont été habituées à travailler, sans rémunération, pour le compte d'un chef, - lequel en usait sans limites et d'une façon abusive. y>

On croit rêver en lisant de pareilles affirmations qui ne sont qu'autant de pétitions de principe, chaque mot, chaque phrase serait à reprendre ; mais contentons-nous des points les plus saillants :

Les Français ne sont ni considérés ni traités en hommes libres et tout le monde sait que chez nous le régime de la liberté la plus élémentaire, même comme en Angleterre, est totalement inconnu, mais passons. Encore une fois vous ne demandez pas que \ Administration^ mais bien que les Sociétés exigent la prestation, c'est-à-dire des entreprises privées pour lesquelles l'appât du lucre, dune main-dœuvre facile, sans contrôle possible sera toujours la pierre d'achoppement.

Remarquez que je ne récrimine pas, c'est humain et il ne peut pas en être autrement, mais alors que l'on ne les mette pas à même d être inhumaines. Et ne venez pas me dire que les noirs réclameront; si on leur fait faire trop de journées de prestation.

Réclamer à qui dans ces immenses territoires ? Ah ! la bonne plaisanterie et s'il y en avait qui aient Taudacîe de réclamer, ils seraient assommés sous la Chicot te, cost-à-dij-c à coups de bâton. Allons, mon général, il faut avoir le courage d'appeler les choses par leur nom : Vous voulez maiiitoiiir lesclavage des noirs, tandis que le travail liljre et rémunéré est le seul possible. Il n'y en a pas d'autre, et l'entêtement des sociétés concessionnaires dans cet ordre d'idée est très mauvais.

Nous garantissons la sécurité et la libellé des noh-s. Com-

ment donc ! en brûlant leurs villages et en les massacrant au moindre prétexte, et le plus souvent sans prétexte. Questionnez donc mon ami Vigne d'Octon ; il vous en. dira de belles sur ce triste sujet. Puis vous constatez naïvement que Ton peut continuer à abuser d'eux, parce que leurs chefs en ont toujours abusé, sans les payer. J'avoue que cette conception de la marche imitative m'échappe et que j'aime à croire qu'elle échappe également à la majorité des Français.

Vous continuez : ne nous laissons donc pas égarer par « un sentimentalisme excessif, et avisons, sans retard, aux moyens de constituer la seule main-d'œuvre qui puisse assurer le développement des entreprises coloniales que, seules, les races

autochtones peuvent fournir. y> (Rapport sur le budget des colonies, page 37.)

Oui, mais pas comme cela, et si vous voulez bien me le . permettre, je vous indiquerai des moyens et vous donnerai des exemples pratiques du travail libre et rémunéré sur la côte occidentale d'Afrique, en plein pays noir, en pleine négritie^ capable enfin de vous convaincre et de vous éclairer, du moins j'en ai la ferme espérance!

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