‹ La concurrence étrangèreChapitre 53 sur 119 · EXEMPLE A SUIVRE · texte numérisé non relu

EXEMPLE A SUIVRE

Je continue Texamen impartial de la missive du général Leplus, en sa qualité de Président du Comité de T Union Congo- Imse Française, au Commissaire général du Gouvernement, c'est-à-dire au Gouverneur du Congo Français.

Après avoir exprimé les idées relatives au principe de l'impôt de prestation et que j'ai résumées aussi complètement que possible dans le précédent chapitre, le général va répondre à la crainte exprimée par le gouverneur de ne pouvoir le recouvrer, s'il prenait la résolution de l'établir :

Nous pensons, dit-il, qu'il en serait de cet impôt comme de celui dont on a frappé les cases indigènes. L'Administration a bien pensé que, dans le début, elle n'en recouvrerait qu'une partie ; elle ne l'a pas moins établi, bien persuadée que les recettes augmenteraient d'année en année, au fur et à mesure que s'effectûraient les opérations générales du recensement des cases.

Il en serait de même pour la prestation, avec cette différence, qu'une partie du travail nécessaire pour établir l'assiette de cet impôt est déjà terminé ; c'est le recensement des cases, car il nous semblerait bien difficile de recenser les individus. — Evidemment, car les noirs n'ont point d'état-civit.

Donc, dès le début, l'Administration saurait ce qu elle peut demander aux Sociétés concessionnaires qui lui proposeraient de racheter tout ou partie des journées de prestation à fournir par un village quelconque.

Il reste connu que l'intervention des pouvoirs publics est nécessaire et indispensable pour assurer l'organisation d'une

main-d'œuvre indigène stable, abondante et économique ; tout le monde est bien d'accord sur ce point, mais personne n'indique un moyen pratique pour arriver à ce résultat.

Pardon, mon général, je vais vous l'indiquer plus loin ; il est bien simple : payer honnêtement et loyalement les noirs et ne pas les traiter en esclaves; ce n'est pas cependant trois jours de prestation par an et par tête de noir qui vous fourniraient Une main d'œuvre régulière; mais vous le voulez de tous les jours et ça c'est l'esclavage. Mais je vous laisse la parole :

« Nous ne prétendons pas que la prestation résoud la question d'une manière parfaite, pas plus que nous ne la considérons comme le seul et l'unique remède à l'état de choses existant ; si cependant nous l'avons indiquée, c'est qu'elle nous a paru la plus propre à satisfaire et à concilier tout à la fois les divers besoins et intérêts qui sont en présence, à savoir : ceux de la civilisation, de l'Administration, et enfin ceux des Sociétés ; en tenant compte de n'imposer aux populations que des charges légères, ne constituant qu'un impôt légitime et nullement oppressif.

« Quelles que soient les mesures que croira devoir prendre l'Administration en vue de l'organisation de la main-d'œuvre indigène, les sociétés concessionnaires lui en seront profondément reconnaissantes. »

Je m'en tiens là, et vraiment je ne puis m'empêcher de faire remarquer la profonde antinomie qui existe entre les différentes parties même de l'argumentation que je viens de résumer presque mot à mot.

On nous fait remarquer que la prestation en nature, que la corvée existe bien pour le paysan français ; parfaitement, mais d'abord il peut toujours la racheter en argent, ce que ne peut pas faire le noir, et puis on lui demande deux ou trois journées de travail par an et c'est précisément là où gît l'équivoque, que les sociétés concessionnaires ne semblent pas d'humeur à

dissiper. Cependant le problème se pose nettement ; ou l'on exigera des noirs quelques journées de prestation comme en France, huit ou dix jours, quinze jours même par an, ce qui sera déjà énorme, et cela ne constitùra pas du tout la solution de la main-d œuvre.

Ou on exigera, sous prétexte de prestation, des mois de travail du noir pour rien et ce sera purement et simplement son exploitation malhonnête, le rétablissement hypocrite de Fesclavage, alors qu'il y aura toujours la force brutale, la chicotte comme sanction immorale ! Voilà enfin ce qu'il faut dire et dire bien haut. C'est un dilemme dont les sociétés concessionnaires ne peuvent pas sortir, avec la meilleure volonté du monde, et leur entêtement à vouloir, par des moyens détournés, se procurer de la main-d'œuvre gratuite, sera leur perte, si elles n'y prennent pas garde.

Encore une fois, je ne récrimine pas, je ne leur en veux pas. C'est dans l'ordre des choses.

Mais je leur signale le danger et je suis convaincu qu'il faut trouver autre chose.

Est-ce donc si difficile? je ne le pense pas, j'ai déjà donné l'exemple de la grande colonie de l'Angola où les Portugais se trouvent très bien de payer très honnêtement et très loyalement les noirs pour tous leurs travaux et particulièrement pour leurs grands travaux de chemins de fer ; car il ne faut s'y tromper, il faut inspirer la confiance et le respect de la parole donnée à Tindigène et il ne faut pas le tromper, sous peine de compromettre toute Fœuvre coloniale.

Mais ce n'est pas tout, et il suffît de chercher nous-mêmes, dans nos propres colonies pour trouver lexemple à suivre.

A propos des chantiers de construction de la voie ferrée qui doit reUer Conakry au Niger et que vient de visiter M. Roume, gouverneur général de l'Afrique occidentale, mon propre journal, la Nouvelle Presse publiait dernièrement les lignes suivantes qui n'étaient que le résumé d'une correspondance de Saint-Louis, au Sénégal :

If

a: Il a pu constater que les travaux de terrassement atteignent le kilomètre 149 et le village de Kindia. Sauf, sur deux portions de 17 kilomètres chacune, les travaux sont partout terminés dans de bonnes conditions et les travaux de maçonnerie des culées et piles des ponts sont presque tous achevés.

« Un pont métallique de trente mètres de longueur est déjà en place : deux autres, Tun de soixante mètres de longueur sur treize mètres de hauteur, l'autre de quatre-vingt mètres sur dix-huit mètres sont en bonne voie.

(( Les 34 kilomètres inachevés sont attaqués par 1,700 travailleurs. Dans un délai prochain, le terrassement sera donc complété sur 149 kilomètres.

« D'autre part, les rails et les traverses arrivent régulièrement à Conakry : la première locomotive y était parvenue le 1er juin 1902 ; enfin, au mois d'octobre, le matériel complet pour les ateliers de montage et de pose ainsi que le matériel roulant pour l'exploitation des 150 premiers kilomètres seront livrés à Conakry.

« La construction de l'infrastructure des 120 premiers kilomètres avait été confiée, par voie d'adjudication, à des entrepreneurs dont l'entreprise a dû être résiliée le 5 février dernier pour cause d'inexécution du contrat. La compagnie s'est aussitôt substituée aux entrepreneurs en confiant à forfait, et par contrat, les travaux de terrassements à des chefs de tache indigènes, auxquels étaient fournis les outils et les vivres. Ceux-ci, recrutant les travailleurs à leur guise, ont régulièrement achevé leur tâche à l'époque fixée. C'est la meilleure solution du problème de main-d'œuvre indigène pour ce genre de travaux.

« Les noirs apprécient, en effet, beaucoup cette façon de faire qui leur donne plus de liberté, ne les astreint pas au contact permanent des Européens, leur facilite le groupement par race et leur permet de travailler sans être assujettis à une minutieuse réglementation. »

La voilà la seule et unique solution: Le travail libre et rémunéré honnêtement.

Toutes les subtilités de prestation et de corvée pour avoir du travail gratuitement sont non seulement malhonnêtes, mais elles sont dangereuses à tous les points de vue et voilà ce qu'il faut bien que les compagnies concessionnaires finissent par reconnaître loyalement, dans leur propre intérêt^ qu'elles ne s'y trompent pas !

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