‹ La concurrence étrangèreChapitre 55 sur 119 · OPINION COMPÉTENTE. — SUITE DE LA LETTRE AU MINISTRE DES COLONIES · texte numérisé non relu

OPINION COMPÉTENTE. — SUITE DE LA LETTRE AU MINISTRE DES COLONIES

Lorsque Ton touche à cette si grosse et si brûlante question de la main-d'œuvre en Afrique, je suis de ceux qui pensent qu'il est absolument inutile de s'embarquer dans de longues discussions, même courtoises, parce qu'il y a malheureusement une infinité de chances que l'on n'arrive pas à convaincre ses adversaires, si l'on en a, et encore moins à éclairer l'opinion publique, ce qui est le principal objectif de ce travail. Depuis que j'ai eu l'honneur de commencer ici ces courtes études sur le Congo français, je m'en suis toujours tenu scrupuleusement aux faits et aux chiffres et, jusqu'à preuve du contraire, je continùrai à penser que c'est encore la meilleure méthode en la présente occurrence.

Avant de poursuivre l'examen de la lettre adressée par le président de l'Union congolaise le 26 mars 1902, au Ministre des colonies, j ai la bonne fortune de pouvoir citer des faits tout à fait concluants en faveur de la main-d'œuvre libre et rémunérée sur la Côte occidentale d'Afrique, et comme leur authenticité est garantie non seulement par M. le docteur Barot, mais encore par M. Eugène Etienne, député d'Oran et vice-président de la Chambre des Députés, j'ose espérer que l'on voudra bien tout à la fois les méditer, les retenir et en faire son profit.

Donc, le docteur Barot vient de publier un GiUde pratique de r Européen dans F Afrique occidentale et voici les lignes excellentes que lui consacre M. Eugène Etienne :

« Je voudrais que tous les jeunes français qui vont aux

colonies se pénètrent de ce que dit le docteur Barot du travail aux colonies. Avec quelle conviction il sait affirmer que le travail, que Ton se plait à dire difficile, sinon impossible poiu* l'Européen dans les climats tropicaux, est, au contraire, un devoir et une nécessité, une condition même de la santé physique et morale.

« La vie coloniale, écrit-il, est devenue, pour certains esprits faussés et dévoyés, l'équivalent de la liberté absolue et capricieuse. Devant les difficultés matérielles de l'existence, devant le danger permanent du climat, la rigueur de la discipline a faibli, et c'est sous l'influence de ces causes générales qu'est né cet état de psychologie morbide que l'on a désigné sous le nom bizarre et caractéristique de soudanite. Ce mot dépeint des ét^,ts d'âme bien différents et bien complexes... Eh bien ! il n'existe ni soudanite, ni africanite, ni cochinchinite ; il n'existe que des cerveaux humains, avec leurs tares plus ou moins morbides, qui contribuent à exagérer le relâchement des lois morales, des justes contraintes et des impérieuses obligations que comporte la vie sociale d'Europe ».

Le remède, c'est de prendre au sérieux la vie coloniale, de travailler à l'exemple de tous les grands coloniaux, des Bouet-Wuillaumez, des Faidherbe, des Barth, des Binger, des Monteil, des Galliéni, « qui ont payés d'exemple, fournissant une somme de travail utile énorme ». Sans doute, ce n'est pas* le labeur manuel que recommande à l'Européen le docteur Barot ; l'emploi de travailleurs noirs s'impose, et il estime, contrairement à une opinion trop accréditée, qu'il est très facile de trouver des journaliers parmi les noirsj qu'il suffit de savoir s'y prendre.

€ Dans les pays d'occupation ancienne, le bien-être de notre existence a bien vite créé aux noirs des besoins nouveaux qui les incitent au travail. Les Ouolofs, les Soussous, les Fantis, les Croumens fourniront autant de bras que l'on pourra en utiliser et aussi longtemps qu'on en aura besoin, si on ne les

décourage pas par les mauvais traitements, les amendes injustifiées, le surmenage physique, etc. On prend trop facilement la mauvaise habitude de considérer les noirs comme des mécanismes infatigables et économiques ; ils ont besoin autant que nous d une bonne alimentation, d une hygiène sévère et de repos. A dix et vingt sous par jour les ouvriers noirs abondent et peuvent fournir huit à dix heures de travail utile. Exiger davantage nous paraît impossible. »

Voilà de sages avis que méditeront avec profit les concessionnaires de notre Congo français. Le livre de M. Barot en est d ailleurs rempli. Je le dis avec une entière conviction : je voudrais voir ce Guide-Manuel entre les mains de tous nos compatriotes qui font leurs débuts en Afrique. Il leur évitera bien des erreurs et les préservera de bien des dangers. (1)

Voilà la vérité brutale des faits: On trouve en Afrique autant de main-d'œuvre que Ton en veut et il est temps de renoncer à toutes ces histoires de prestations pour arriver à se procurer du travail pour rien, c'est-à-dire à rétablir l'esclavage et les travaux forcés par des voies détournées.

Maintenant que la cause est entendue et que la question est définitivement élucidée, je reprends l'examen de la lettre au ministre :

« Le désir sincère des concessionnaires, celui que nous avons eu l'honneur de vous exprimer dans toutes les communications que nous vous avons adressées, n'a pas varié : c'est de réaliser une entente entre l'Administration et les Sociétés. Nous avons cru devoir vous signaler le moyen le plus pratique d'arriver à ce résultat; c'était de convoquer les Sociétés afin de les entendre contradictoirement avec les représentants de l'Etat et delà Colonie.

Aucune suite n a été donnée à cette demande !.. Notre bon

(1) Malheureusement, depuis 1902, La Dépèche Colmiiale, qui passe pour être inspirée par M. Eugène Etienne, n'est plus du même avis; qu'en pense M. le Ministre de la guerre ?

vouloir, assurément, ainsi que notre espoir en votre bienveillance, n'a pas de bornes; malheureusement, il n'en est pas de même de nos ressources financières !

Le capital de nos Sociétés n'est pas inépuisable !... Il a acquitté les frais d'organisation, payé les redevances, construit et entretenu une véritable flotte, fait les avances pour l'achat et l'expédition des marchandises d'échange, pour les frais de voyage, très élevés, d'un personnel d'agents très nombreux, etc.. Bref, comme la période des bénéfices se fait attendre, il n'y aurait pas lieu de s'étonner qu'un peu de découragement semblât s'emparer d'un certain nombre de nos souscripteurs et ne discréditât, à tout jamais, les entreprises coloniales.

C est chez nous, administrateurs des Sociétés, un vif désir de pouvoir donner à ses actionnaires l'assurance que la période des mauvaises années a pris fin et que les Sociétés vont enfin voir s'ouvrir devant elles une ère de prospérité. »

Voilà qui est dit en termes excellents et si elles se bornaient à demander au gouvernemement, soit de leur remettre une partie de très lourdes charges qui leur sont imposées, soit tout au moins de longs délais pour s'en acquitter, évidemment tout le monde serait avec elles et l'on trouverait que ce serait justice, dans l'intérêt même de la Métropole, aussi bien que de la Colonie. Mais, malheureusement, il faut qu'elles gâtent et compromettent la meilleure cause, en revenant avec une insistance maladroite sur la main-d'œuvre gratuite et obligatoire. Jugez-en plutôt :

« Nous venons donc vous prier, M. le Ministre, de vouloir bien nous faire connaître quelles dispositions vous comptez prendre pour donner une solution aux nombreuses questions dont nos lettres précédentes vous ont entretenu, et, principalement, à celle qui a trait à l'organisation de la main-d'œuvre pour l'impôt de capitation. i>

Mais non, il n y a pas du tout à organiser la main-d'œuvre

par l'impôt de capitation, H y a simplement à payer les noirs de dix à vingt sous par jour pour avoir huit à dix heures de travail utile^ et votre entêtement sur ce point finira par vous perdre, ne l'oubliez pas.

Mais bientôt la lettre prend un ton presque comminatoire, qui n'est guère de mise en l'espèce; après avoir demandé un^ prompte réponse :

« Nous ne vous laisserons pas ignorer qu'elle sera la cause déterminante des résolutions que prendront nos sociétés. Elles feront de nouveaux efforts et consentiront à tous les sacrifices en cas de réponse favorable ; dans le cas contraire, il y aurait à redouter que le découragement dont nous parlons plus haut ne s'accentuât au point de compromettre définitivement l'œuvre de grande colonisation entreprise au Congo français.

<L Si cette dernière éventualité devait malheureusement se réaliser, on ne manquerait pas de mettre en comparaison les brillants résultats obtenus au Congo belge avec l'échec humiliant, pour notre amour-propre national, des entreprises cpxigolaises françaises, en rappelant, une fois de plus, que nous sommés incapables de coloniser.

« Et, que dirait-on à l'étranger ? Que dirait-on en France, au Pariement, si, après l'échec retentissant de toute tentative dans notre Congo, le Gouvernement français voulait un jour user du droit de préemption qui lui est réservé au sujet du Congo belge ?

« .N'ayant rien fait, n'ayant rien pu faire de sa propre colonie, la France serait, en vérité, mal venue à étendre sa domination sur la colonie belge. »

Tout cela, c'est de la rhétorique, et tout le monde sait que le Congo belge n'est pas lui-même si brillant et a provoqué bien des ruines à Bruxelles avec le jeu effréné dont ses valeurs ont été le prétexte. Mais poursuivons :

« Avec quels arguments le Gouvernement français pour-

rait4l justifier sa politique actuelle d'expansion vers le Centre africain, si Texpérience congolaise doit démontrer que nous sommes impuissants à tirer un parti utile des territoires que nous possédons déjà ?...

c Peut-être qu'en cherchant dans l'échec congolais, à déterminer la part de responsabilité qui incomberait, soit aux concessionnaires, soit à l'Administration, relèverait-on à la charge de celle-ci son inertie, son parti-pris évident de ne rien faire pour améliorer une situation qui, pour devenir bonne, n'avait besoin que de son concours, lequel lui aurait été refusé, malgré les appels réitérés et, pour ainsi dire, désespérés, des concessionnaires.

€ Encore une fois, Monsieur le Ministre, nous vous supplions de vouloir bien faire connaître enfin les intentions de votre département à de nombreux français qui ont fait preuve d'initiative en matière coloniale, en y consacrant leur temps et leur argent, et qui, de ce chef, ont droit à toute votre sollicitude. 1^

Comme je l'ai déjà dit, il y a quelque chose tout à la fois, de touchant, de tragique et de révoltant dans cet appel; il faut aviser au plus tôt et dans le prochain chapitre je m'efforcerai d'indiquer les mesures qui me paraissent les plus pratiques et les plus propres à arriver à une prompte et heureuse solution dans l'intérêt de la Métropole et de la Colonie, du Gouvernement et des Sociétés concessionnaires, aussi bien que des capitaux engagés dans ces vastes et intéressantes entreprises.

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