COUP D'ŒIL D'ENSEMBLE
SOLUTIONS NÉCESSAIRES DE LA QUESTION DES SOCIÉTÉS CONCESSIONNAIRES. — CONCLUSION
Me voici arrivé au bout de ma tâche et il me semble qu'il ne me reste plus qu'à formuler une brève conclusion qui, du reste, s'impose d'elle-même, si j'ai eu la bonne fortune, d'exposer assez clairement la situation et de me faire bien comprendre de mes lecteurs.
En effet, dès les premières pages on a pu s'apercevoir que je me renfermais résolument dans la question des sociétés concessionnaires et que je ne voulais pas en sortir. A moins d'écrire la valeur de plusieurs volumes, j'étais logiquement contraint d'agir ainsi pour ne pas me trouver débordé par l'importance même de mon sujet.
Voilà pourquoi je n'ai pas voulu m'occuper des productions si nombreuses et si intéressantes du pays, et pourquoi je n'ai pas voulu même dire un mot des troubles de la Sangha, de la révolte des Pahouins et des légitimes inquiétudes que peuvent nous inspirer les petits sultans de l'Oubanglii, souvent plus dévoués à TAngleterre qu'à la France, grâce à notre inconcevable faiblesse. On a vu comment le Gouverneur général, Albert Grodet, qui dirigeait lui-même les opérations avait failli être entouré et pris. Il y a là certainement des faits de la plus haute gravité et qui demandent une prompte solution, mais j'ai pensé que ce n'était pas pour moi le moment de m'en occuper, pas plus que je n'ai voulu remonter au traité de BerUn et l'interpréter dans son esprit et dans sa lettre à propos des droits des tiers et de leurs revendications plus ou moins justifiées, souvent pas justifiées du tout, comme celles plus que fantaisistes par exemple de MM. Hatton et Cookson.
J'aurais pu dire un mot également de la nécessité de laisser des réserves convenables et suffisantes aux noirs, au moins pour leurs cultures vivrières et de leur laisser vendre du caoutchouc s'ils en récoltent un peu sur ces réservés, quoi qu'en disent les sociétés concessionnaires ; mais il est évident qu'il faut le faire avec équité et qu'on ne peut pas, à ces sociétés, leur concéder 2 millions 500.000 kilomètres sur les 3 millions de kilomètres carrés que renferme le Congo.
A ce point de vue, la lettre du 14 janvier 1901, du Ministre des colonies, confirmée par les circulaires du 9 mars 1902 de M. le Gouverneur général est absolument inapplicable et demande à être modifiée dans un sens plus libéral et qui respecte tous les intérêts, y compris ceux des sociétés concessionnaires que l'on ne peut déposséder sans motif sérieux de violation du cahier des charges, ce qui est trop fréquent, à la vérité.
J'ai pris la situation des sociétés concessionnaires telle qu'elle résulte des faits, des événements, des circonstances, des hommes, des responsabilités de tous et je suis de ceux qui pensent que sans la moindre récrimination, le sujet est assez grave pour mériter toute la bienveillante attention du Gouvernement et par conséquent — espérons-le du moins — une prompte solution.
Il s'agit, en effet, à l'heure présente, de près de soixantecinq millions de nos capitaux engagés dans les entreprises du Congo français ; or, ces soixante-cinq millions de francs représentent l'argent des actionnaires, l'argent de tout le monde et ils méritent bien que l'on tâche de les sauver, car, il ne faut pas l'oublier, partout où va le capital français dans nos colonies, il joue un rôle patriotique et décentralisateur au premier chef et travaille, en même temps, pour la grandeur et Ja prospérité de la Métropole.
Et ce ne sont pas là seulement de vaines phrases, mais la constatation matérielle du plus grand fait social de l'histoire des temps modernes.
Sans doute les Sociétés concessionnaires ont agi bien légèrement en demandant de vastes territoires dont souvent elles ne connaissaient ni les ressources, ni la valeur véritable. Sans doute, elles ont eu tort d'accepter des charges trop lourdes et FAdministration a peut-être eu également tort de vouloir les leur imposer.
Des deux côtés il y a eu des erreurs commises, des illusions injustifiables, des espérances déçues et qui devaient immanquablement Têtre pour quiconque est tant soit peu au courant de la côte occidentale de TAfrique et je dirai même de la colonisation en pays neuf.
Est-ce une raison pour récriminer et perdre son temps dans des querelles aussi vaines, aussi inutiles que rétrospectives? Jamais de la vie.
Est-ce une raison pour jeter le manche après la cognée et abandonner la partie ? Encore moins, car il ne faut pas perdre de vue qu'il y a au Congo français plus de soixante et quelques millions engagés, il y a aussi, il y a surtout le prestige colonial de la France en jeu et un échec définitif et retentissant, aurait pour nous, pour l'avenir même de là colonisation, de l'expansion de notre race à travers le monde, des conséquences désastreuses qu'il convient d'éviter à' tout prix.
Il faut trouver des moyens de saiivetage en commun; est-ce donc impossible ? Je ne le pense pas. Je les ai indiqués au cours de cette courte étude. Je lès résumé de nouveau.
Pour éviter que les troubles ne se produisent de nouveau et que les sultans ne soient en coquetterie criminelle avec l'Angleterre, il faut imiter l'exemple du Congo belge et, jusqu'à nouvel ordre, mettre assez de troupes dans le pays pour maintenir la tranquillité chez ces grands enfants turbulents que sont les noirs.
Les sociétés concessionnaires sont écrasées par les charges énormes imposées. Le traité librement consenti a beau être synallagmatique, à l'impossible nul n'est tenu. Elles succombent sous le poids ; il convient donc de leur en remettre une partie
ou de leur accorder, à tout le moins, de longs tempéraments pour s'acquitter dans des temps meilleurs.
Elles demandent des modifications de détail, d'un ordre secondaire, à propos des douanes, des postes, etc. ; il convient de leur donner prompte satisfaction, toutes les fois que la chose est possible et elle Test presque toujours.
Elles demandent le libre trafic des fusils de troc à piston, aussi bien que des fusils à pierre et elles ont parfaitement raison, car non seulement ils n'offrent aucun danger, mais encore provoquent la concurrence des Colonies voisines et particulièrement du Congo belge à notre détriment.
Elles insistent aussi sur la main-d'œuvre obtenue par les prestations, en se substituant à l'Etat. J'ai démontré tout le danger de ce retour par voie détournée au travail gratuit et forcé, c'est-à-dire à l'esclavage qui provoque les soulèvements.
Là, il n'y a pas à tergiverser, il faut faire comprendre la vérité, la justice, leur véritable intérêt aux sociétés concessionnaires et leur prouver que la foi réciproque, la confiance, la concorde, la véritable économie et la prospérité matérielle pour tous ne peuvent résider que dans le travail libre et rémvr néréj et pas ailleurs.
Ceci doit être la tâche vraiment'supérieure de l'Administration, si elle sait bien comprendre ses devoirs et sa responsabilité.
Voilà, en quelques mots, tout ce que l'on peut et tout ce que l'on doit dire en ce moment à propos de la grave et importante question de la crise des sociétés concessionnaires au Congo français ; cependant je ne serais pas complet si je n'ajoutais pas qu'il y a encore un moyen suprême, de premier ordre — j'allais dire presqu'unique — de relever tout à la fois le crédit des sociétés et de créer la prospérité de la Colonie toute entière, c'est d'y construire des chemins de fer de pénétration, à voie étroite, à bon marché, capables de transformer rapidement le pays et d'en décupler la valeur économique en peu d'années. Pour cela, il faut du coup d'œil et de la
décision et je veux croire que le gouvernement n'en manquera pas.
Je sais bien qu'il faudrait de Targent pour construire ces lignes, mais l'exemple du chemin de fer du Congo belge qui a rendu tant de services et qui a été une bonne affaire, est là, et un emprunt pour cet objet déterminé, serait vite couvert en France et ce serait la prospérité du Congo français assurée à courte échéance.
J'ai terminé et je veux espérer que les vœux d'un modeste économiste colonial, qui ne sont ici que les vœux de tous les intéressés et de tous ceux qui aiment sincèrement leur pays et rêvent toujours de sa grandeur morale et matérielle, ne tarderont pas à devenir la réalité féconde de demain, aussi bien dans l'intérêt supérieur de la Métropole que dans celui de notre belle et vaste Colonie de la côte occidentale d'Afrique ?