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CONSÉQUENCES ^^ATURELLES DE LA MOLLESSE ADMINISTRATIVE

LES TERRIB).ES RÉVÉLATIONS DE CRUAUTÉ. — LA MISSION DE SAVORGNAN DE BRAZZA. — IL NOUS FAUT TOUTE LA LUMIÈRE.

J'ai écrit la précédente enquête au Petit Colonial, de juillet à octobre 1902 et je n'ai rien à y retrancher ; cependant je ne peux m'empêcher de constater que si seulement à propos de la question de la main d*œuvre forcée et gratuite, soit pour la récolte du caoutchouc, soit pour le portage, c'est-à-dire du maintien de l'esclavage déguisé, on avait bien voulu me faire l'honneur de m'écouter au Ministère des Colonies, nous n'aurions pas eu les scandales vraiment navrants de ces derniers temps. Par pudeur pour mon pays, je ne veux citer aucun nom, rappeler aucun fait et puis les amis des bourreaux sont si puissants qu'ils pourraient me faire un mauvais parti !

On sait comment le Gouvernement a été enfin contraint, sous la poussée de l'indignation publique, d'envoyer la mission de Brazza faire une enquête sur les lieux.

A ce propos je ne puis mieux faire que de reproduire cette lettre du chef de la mission, au moment où il se disposait à quitter la Colonie :

« BrazzavUle, 24 août 4905. .

« Mon cher Ami,

a: Dès mon arrivée ici, j'ai travaillé au grand jour d'une façon impartiale et n'ayant autre chose en vue que l'intérêt supérieur de la colonie. Cette attitude a été celle que j'ai recommandée à mes collaborateurs de toujours conserver.

« J'étais donc en droit de m'attendre au concours loyal de M. Gentil. Il n'en a pas été ^nsi et, dès que j'eu3 quitté Brazzaville pour gagner le territoire de TOubangui-Chari, rompant ainsi le fil qui m'unissait aux inspecteurs laissés au Gabon et au moyen Congo, l'obstruction a commencé.

« Un travail souterrain dont je ne connais pas encore la portée exacte a été fait auprès du Ministre des Colonies et a eu pour but d'entraver les opérations de ma mission.

« J'ai trouvé dans l'Oubangui-Chari une situation impossible. Cest la continuation pure et simple de la destruction des populations sous forme de réquisitions, et bien que tout ait été mis en œuvre dans la région de Krebdje pour m'empêcher de voir clair dans le passé, et surtout dans le présent, j'ai été amené a relever de graves abus de répression, comtnis au moment même où on allait y apprendre l'envoi de ma mission.

« De plus, j'ai constaté que le portage ayant été aboli à grand fracas, les indigènes de ces régions vont être astreints à un portage plus intensif çncore que par le passé. .

« En outre, j'ai pu constater que le département n'avait pas été tenu au courant de la situation réelle des populations indigènes, ni des procédés dont on use à leur égard. On a ici la prétention de tout cacher et l'on n'admet pas que le ministre puisse envoyer au Congo français une mission dont le but est de voir et de le renseigner, lui, ministre.

« Cette constatation générale et un fait dont je saisis le ministre par un dossier complet, et qui prouve que nous n'avons plus rien à envier aux Belges en matière de moyens employés pour recevoir l'impôt du caoutchouc, m'ont amené à faire des réserves à mon premier télégramme au sujet du maintien de M. Gentil ù la tête de la colonie dans une dépêche envoyée du HautrOubangui, il y a un moiç au département.

c Je rentre avec le sentin\ent que nulle réforme n'est possible sans un changement auquel il doit être procédé avec toutes les formes et tous les ménagements que comportent la reconnaissance pour les services rendus par M. Gentil, aussi bien

que le souei de notre dignité. D'ailleurs, dans Tétat mental actuel de M. Gentil, il doit être fait une large fart à rinfluence spéciale du climat du Congo.

«Je rentre avec le sentiment que Tenvoi de ma mission était nécessaire. Autrement, dans un laps de temps court, nous aurions eu des scandales pires que ceux de l'Abir et de la Mongalla belges. Nous en avions pris carrément le chemin.

c Bien cordialement à vous.

e S. de Brazza. »

Au même moment une ^interview d un haut fonctionnaire du Ministère des Colonies, parue dans le Petit Journal du 1er mars 1905, confirmait cette manière de voir ; en voici d'ailleurs k partie la plus topique :

« Tous les territoires qui forment cette région ont bien été. répartis entre des concessionnaires, mais ils ont été organisés avec si peu d'harmonie, avec si peu d'entente des choses coloniales que tout, ou presque tout, est encore à faire.

> Les Compagnies concessionnaires, qui ont monté là-bas des comptoirs, à grands frais, ont cherché tout d'abord à rémunérer leur capital de premier établissement et à rialiser des bénéfices.

» C'était en somme assez logique. Mais ce qui ne Fest plus c'est la façon dont on s'y est pris.

> Les concessionnaires avaient surtout deux produits à exploiter : le caoutchouc et Tivoire. Ils en ont choisi un troisième : le noir, ^D'où l'état presque perpétuel de révolte qui règne dans le pays. Non que je veuille dire qu'ils trafiquent de la chair humaine, loin de là.

^ Mais comme il n'avaient pas de main-d'œuvre, qu'ils se trouvaient à côté d'une population nombreuse, mais naturellement paresseuse, ils ont obtenu du gouvernement local que l'on créât cette chose qui est une énormité quand elle est injustement appliquée : l'impôt de capitation.

» D'après cet impôt, le noir doit (outre les produits du sol sur lesquels Tadministration préleva une dîme souvent importante), il doit aux Européens un certain nombre de journées de travail.

» Or, le noir, qui vit avec quelques centimes de riz ou de manioc, ne veut pas travailler quand on le paye : à plus forte raison quand on ne lui donne rien du tout si ce n-est, souvent^ des coups de bâton.

» Il trouve aussi que la part prélevée sur ses marchandises Fest injustement. Il donnerait encore volontiers une partie de son caoutchouc, de son ivoire, de sa poudre d'or, si, en échange, on lui remettait quelque chose, quoi que ce soit, des coquillages, de la bimbeloterie, de la verroterie.

» Mais travailler, donner de la marchandise et ne rien recevoir, son intelligence de nègre ne le comprend pas. Et je connais beaucoup de blancs qui, en cela, raisonnent comme des nègres. -

y> Alors, par suite de cet état de choses, il s'est produit ceci : c'est que les nègres se sont révoltés constamment et se révolteront sans cesse jusqu'à ce que Ton ait radicalement remédié à cet état de choses ; ensuite, que les exploitations n'ont donné aucun résultat et que les actionnaires n'ont reçu aucun ' dividende.

» Maintenant, que faut-il faire pour mettre le pays en valeur, et comment procurer la main-d'œuvre absolument indispensable ? C'est ce que M. de Brazza va rechercher et c'est ce qu'il ne trouvera pas facilement. Car on* ne peut songer, pour le moment, à introduire au Congo des travailleurs chinois ou des nègres d'Amérique »,

Mais ce qu'il y a tout à la fois de plus curieux et de plus effrayant, c'est que l'enquête même menée au Congo Belge et résumée admirablement dans la numéro du 22 novembre 1905 du Joiimial de Charleroi n'a fait, de son côté, que confirmer d'une façon saisissante l'opinion de de Brazza.

Tout serait à citer ; en voici du moins les passages qui semblent le mieux éclairer la question :

€ Le rapport signale, sur la foi des fonctionnaires, des indigènes et des missionnaires, la croissante dépopulation du Congo, résultat bizarre de la délivrance et de la civilisation à Teuropéenne. Mais Tétonnement cesse quand on apprend que ces populations a: libérées i^ ne disposent même pas de la moindre parcelle du territoire dont on les a dépouillées, pour laurp cultures d'entretien — à comparer avec les Brabançonnes chantées dans la métropole en l'honneur de l'indépendance nationale et des libertés acquises par les citoyens. L'Etat protecteur au lieu de s'imposer des sacrifices pour l'administration paternelle du pays, réclame ces sacrifices à Tindigène sous forme d'impôt — une des principales causes d'émigration, on l'a vu avec les exactions des Anglais au Soudan. Cet impôt est difficile à payer en nature, le nègre ne pouvant cultiver que dans des conditions restreintes qui satisfont à peine à ses propres besoins, l'impôt se paie aloi;:s en personne.

» Que signifie ce paîment en prestation dans un pays où îes localités et les champs d'exploitation sont à des distances ibonsidérables les unes des autres (corvées requises à 150 kiloinètres)y sinon le rétablissement pqr et simple de l'esclavage. Oh ! certes, un esclavage tout momentané, de 3 à 4 jours peutêtre. Oflîciellement, oui, mais dans la pratique réelle, en l'absence de contrôle et avec la complicité de toute la volée de vautours mercantiles qui se sont abattus sur ce pays, c'est labus érigé en système. Pour établir l'abus, donner une sanction aux menaces, obtenir l'obéissance absolue, il faut la répression, et pour la répression de ces pauvres grands enfants que sont les noirs, officieux et officiels trouvent équitable l'emploi de la chicote, ce knout colonial, iait d'une longue lanière en cuir d'hippopotame (3 centimètres d'épaisseur) qui enlève, selon la main et l'ordre, une bande de chair à chaque coup. La répression violente est interdite à l'égard dé nos plus affreux criminels ; au Congo on a donné la chicote aux femmes, contrairement aux

règlements il est vrai. Mais si en Belgique le cléricalisme viole constamment les règlements libéraux^ quelle valeur reconnaître aux règlements congolais ? Défendre la chicote, c'est mettre à jour la mentalité coloniale dans ce qu'elle a de moins hypocrite. La commission d'enquête est disposée à reconnaître la légitimité de cette torture dans des cas éventuels ; c'est une grosse tache dans son rapport, méritoire à d'autres égards, malgré quelques autre» petites taches (légitimité de l'impôt, des corvées, etc.) propres à l'oppression mentale des classes dirigeantes.

Et si c'est dans la race noire que l'on rencontre le plus de centenaires en Amérique, la commission nous apprend que maintenant le terme de la vie du Congelai*; ne dépasse guère trente-cinq ans.

> Les prestations, le portage, le travail forcé, épuisent la race, d'autre part mal nourrie, puisqu'elle ne peut cultiver librement, et volée quand elle vend les produits de son faible travail (paîment en monnaie dépréciée — rapport de la com-: mission). La race noire est donc anémiée par le régime colonial et sa dépression organique se traduit notamment par l'extension inquiétante de la maladie du sommeil, maladie dont on ignorait l'existence (en tout cas très rare) du temps de la pleine barbarie aftîcaine.

» Est-ce que tout peuple n'a pas son chancre, la preuve qu'il conserve un fond d'animalité brutale ? Il se contient chez lui, plutôt par l'obligation des mœurs que par celle des lois — voir les déchaînements des périodes révolutionnaires. Il se comprend donc que les natures vulgaires et avides s'abandonnent dans les pays de conquête facile à leur lâcheté naturelle ; on les voit à l'œuvre, toujours inassouvis dans leur fièvre de convoitise et de domination.

Or le chancre des nations soi-disant civilisées, ce sont les missionnaires.

» Ces apôtres de la charité chrétienne se sont-ils jamais élevés contre l'emploi de la chicote? Ont-ils poursuivi les fé-

roces capitas de leurs malédictions? Où et quand ont-ils défendu les droits dés populations auprès des administrations ? Comment paient-ils leurs travailleurs ?• L'enquête est muette sur ces points. »

Mais lenquête nous apprend que les missiorts reçoivent les orphelins; seulement ces orphelins n'en sont pas, on enlève par contrainte morale les jeunes gens à leur famille et on les garde trop longtemps. L'enquête nous dit que dans ce pays à la nubilité précoce (12 ans — âge adulte 16 ans) les missionnaires retiennent, ou plutôt détiennent les indigènes jusqu'à l'âge de 25 ans, en s'opposant à leur mariage et à leur liberté, et eh séparant les jeunes époux à l'occasion. Toute proportion gardée, et en considérant la longévité nègre comme ne dépassant pas 35 ans, c'est comme si nos orphelinats prélevaient leur tribut dans le sein de nos' populations au mieux de leur convenance et retenaient leurs... pupilles (?) jusqu'à l'âge de 45 ans !

Et 'pourquoi ce rétablissement de l'esclavage — par les blanes — dans un Etat qui se vante de l'avoir supprimé ?

Il faut créer la mission, il faut la peupler. Comme les missionnaires ne résistent pas plus au climat que les autres blancs, tout se crée avec l'élément indigène dont on use et abuse jusqu'à l'esclavage. En est-il autrement chez nous ? Les ouvroirs, les ateliers de dentelles, etc., montrent la même exploitation des populations pauvres et ignorantes ? En Chine, les missionnaires plus à la hauteur des congrégations eu'ropéennes, sont partis de rien, et dans les provinces où on avait eu l'imprudence de leur accorder l'hospitalité, ont fini par devenir de gros propriétaires fonciers à lappétit toujours progressant. Avec lapros* périté a grandi leur arrogance et leur esprit dominateur, des conflits sont survenus qui ont' amorcé des guerres honteuses. Dans le péril qu'il avait provoqué, l'homme de Dieu sans patrie sur terre, s'est souvenu qu'il avait un pays, un ambassadeur, et qii'H avait droit à ulie protection imméritée. Les missions' du

Congo provoqueront des révoltes semblables de la population indigène. Les convertis sans le savoir ont perdu leurs qualités natives et on les distingue des naturels par leurs vices, leur fausseté. Comment en serait-il autrement là-bas qu'ici ? Leurs croyances simples ont été combattues furieusement et remplacées par un fétichisme plus complexe auquel ils n'ont rien compris, mais les petites faveurs qui récompensaient les bonnes volontés suffisaient à provoquer d'hypocrites convictions. Quant aux mœurs, au travail, à la science des choses, que pouvaient leur apprendre les missionnaires qui vivent loin du monde, en chair et en esprit, qui ont horreur de la femme, qui ont fui leur famille, pour qui le travail est une punition de Dieu etle savoir une cause de perdition ?

Que doivent penser ces malheureuses populations nègres, si faciles à dominer par la douceur et la justice, de la morale de tous ses disséminateurs des vertus européennes : moines catholiques et pasteiirs protestants qui s'entre-déchirent au nom de leur Dieu ; commerçants exploiteurs, fonctionnaires et administrateurs plus ou moins commerçants, injustes ou indifférents, et qui s'en vont juger les délits usuels avec l'arsenal suranné de notre jurisprudence.

La civilisation n'a rien de commun avec la foi, qiii est l'expression de l'ignorance avérée et de la prévention.

La colonisation morale et émancipatrice ne peut être l'œuvre des religions, témoins les colonies espagnoles et portugaises. Il est banal de reconnaître que les peuples les plus religieux de l'Europe sont les plus misérables et les plus épuisés.

Tout bien pesé, la colonisation, qui s'appuie sur l'expropriation violente des populations autochtones, peut-elle jamais être morale ?...

Comme on le voit, les penseurs et les honnêtes gens de tous les pays sont également d'accord pour condamner et flétrir ce qui se passe d'également odieux, d'également criminel dans les deux Congo, Belge ^t Français, sous couleur de civilisation et d evangélisation.

Du reste il n*y a pas malheureusement à dire qu'il y a là un peu d'exagération ; la lettre du comité de protection des indigènes au Ministre des Colonies, toutes les campagnes de Rouanet, de Félicien Challaye, du docteur Barot sont là pour confirmer les faits, ainsi que la lettre suivante de M. Brunet, sénateur de la Réunion, dont ont connaît Fesprit pondéré et épris de justice, à Rouanet :

Quelle est donc la mentalité actuelle parmi les administrateurs de nos nouveaux territoires ; avons-nous fait un brutal recul en arrière, plus loin que 89, plus loin que la monarchie elle-même? » C'est la question que nous posions naguère à la suite d'un arrêt qui consacre légalement l'esclavage au Se» négal.

• Un peu partout on enregistre comme des victoires le massacre par centaines de malheureux noirs désarmés. On civilise à coups de fusil. Et la plus haute autorité judiciaire appelle € transaction » la vente d'être? humains.

Au Sénégal, vous le savez, on vend couramment des esclaves. C'est toléré, c'est licite. Les fonctionnaires eux-mêmes en achètent. Le trafiquants de chair humaine semblent être protégés par une justice caduque et entièrement esclavagiste. Il est incontestable que les nombreuses plaintes portées contre les traitants n'ont abouti qu'à une condamnation pour rapt d'enfants ou détournements de mineurs. Un enfant volé à sa famille, vendu et amené en captivité, cela ne s appelle pas traite.

A la dépêche ministérielle (Colonies) du 31 octobre 1903, no 15, concernant l'esclavage en Afrique occidentale française, le parquet général a fait son invariable réponse : « L'esclavage n'existe pas au Sénégal ». Des vols d'enfants et mên^e d'indigènes adultes ont lieu jusque dans Saint-Louis ; les Maures qui ont surtout la spécialité de ces captures ne semblent guère inquiétés. Depuis plus de cinquante ans des lois ont été votées qui tranchent les questions de la captivité au Sénégal. Où en sommes-nous aujourd'hui! Nous n'avons pas avancé d'un pas. « En Afrique occidentale, dans toute la zone d'influence

eurôiïéenne, dés caravanes de captifs circulent, conduites par des Ibrbans ; bétail humain troqué sur les marchés pour quelques pièces d*étofife, guinées ou de modiques sommes d'argent! >.

De tels faits ne se passent pas seulement au Sénégal. Que dire des autres colonies, la Grande-Comore, par exempte; qui est le théâtre de tant de cruautés impunies, dénoncées par les inspecteurs dans des rapports sur lesquels on fait le silence, mais dont vous pouvez je pense, mon cher collègue, demander communication (1).

La Ligue pour la Défense des Droits coloniaux est saisie constamment dés doléances les plus fondées. Et ce ne sont pas des faits particuliers, imputables à un agent, . mais un véritable système d'administration qu'on retrouve à Madagascar aussi bien qu'au Congo, au Dahomey non moins qu'au Sénégal. Ici, c'est un administrateur qui règne par la terreur. Les indigènes, sous ie moindre prétexte, sont soumis à la torture et jetés en prison. Sept d'entre eux y meurent des suites de sévices et sont enterrés clandestinement dans la brousse. Cet administrateur attend la Légion d'honneur. Un autre vit de pillage, de vol et.de concussion. Les bœufs enlevés dans le village sont échangés contre des femmes pour son harem. Il a organisé une caisse noire alimentée par des amendes abusives qui ne figurent naturellement pas dans la comptabilité. Il brutaUse les noirs ; douze prisonniers sont morts des suites de mauvais traitements.

Dans la province d'Andevorante (Madagascar), un administrateur militaire attire chez lui une fillette de nevf ans et se livre sur elle aux pires atrocités. Elle en meurt ; l'affaire, qui soulève une grande émotion dans la population européenne et dans la presse, est étouffée.

(i) J'ai moi-même signalé à plusieurs reprises avec insistance les crimes commis aux Comoreâ contre les noirs à la Société des Droits de T Homme et naturellement personne ne s*est jamais donné la peine ni de m*écouter, ni même de me répondre.

Quelques mois après, dans la même région, un fonctionnaire civil se livre à un expiait identique.

Partout c'est le même régime de barbarie, les mêmes procédés de violence et d'arbitraire, dans la perception de l'impôt, le recrutement des travailleurs, etc., partout le même despotisme. Des indigènes sont jetés en prison, frappés d'amendes, sous prétexte qu'ils n'ont pas salué assez profondément l'administrateur, ou pour ne lui avoir pas porté à jouir dit du poisson demandé.

En France, on ignore malheureusement ce qui se passe dans nos nouvelles possessions. Le ministre ne sait que ce que lui disent les gouverneurs et ceux-ci sont soigneusement tenus dans l'ignorance par les administrateurs. Parfois éclate quelque affaire sensationnelle, Voulet-Chanoine, Gaud et Toqué. Alors les journaux s'en emparent. On s'indigne, on crie justice, on demande des enquêtes, et puis... après l'envoi, pour donner satisfaction à Topinion, d'une mission qui constate des faits, qui dénonce le mal, c'est la nomination d'autres commissions administratives chargées de contrôler à leur tour l'oeuvre devenue suspecte, et le silence se fait à nouveau sur tout cela.

Mais ce qu'il y a d'eflrayant, c'est que le mal n'est pas localisé à une colonie et que l'on est aussi cruel, trop souvent envers les jaunes qu'envers les noirs. Ces lignes de M. Félicien Challaye ne peuvent que trop nous éclairer, hélas, sur ce triste sujet :

€ En ce qui concerne les industriels de Hanoï, est-il vrai, oui ou non, que les femmes et enfants employés dans leurs usines travaillent dix-sept (17) heures par jour, pour moins de 50 centimes ? J'affirme qu'il en était ainsi en mars 4901. M. Raquez n'ose pas m'opposer un démenti. »

Quant à l'attitude prise vis-à-vis des indigènes par un trop grand nombre de Français d'Indo-Chine, je maintiens formellement ce que j'ai dit avoir entendu et vu. M. Raquez n'oppose que des paroles déclamatoires aux faits précis que je raconte.

Qu'il me soit permis de compléter les citations qu'il a faites de ma brochure :

« A Hué, une femme indigène, employée par un jeune Français, habitant un pavillon particulier dans un hôtel, y réunit un jour à un thé quelques amis ; le patron de l'hôtel passe, demande quelle est la servante du Français, ne la touche pas, chasse les autres femmes à coups de. poing et à coups de pied : a: Il y en a lui beaucoup méchant ï>, me dit le soir la pauvre congaï. — Dans une concession au Tonkin, je vois un colon faire venir le chef du village, et, comme le village a mis quelque lenteur à exécuter certains travaux, lui tirer l'oreille et le souffleter. Qu'on, juge de Feffet produit par un tel geste en un pays de gens polis qui ont le culte de la vieillesse ! A Hongaï, deux femmes annamites portent ma valise du port à l'hôtel; une d'elles, une toute jeune fille, par lassitude ou curiosité reste un moment debout au seuil de la maison; le patron de l'hôtel se jette sur elle, et à coups de poing et à coups de pied la précipite au bas de l'escalier; très douce devant cette brutalité, la petite Annamite se contente de sourire. Jamais je ne me suis senti, comme à ce moment, rougir de honte, rougir de la honte d'être Européen. Cependant, deux jeunes Français, très élégants, arrivant avec moi à l'hôtel, s'étonnent de mon indignation : « Ces femmes-là, ce ne sont pas des femmes, oo disent-ils. Je n'ai d'ailleurs jamais soutenu que les Français soient les seuls Européens qui, en Extrême-Orient comprennent mal et maltraitent les indigènes. Je suis tout à fait sûr;'que les représentants des autres nations européennes sont au moins aussi injustes, au moins aussi violents, et sans doute plus inintelligents que nos compati'iotes. Mais, Français; et pouvant agir, par l'opinion, sur Forientation donnée à une colonie française, c'est d'elle, d'abord, que je m'occupe.

Au reste, désireux d'être absolument juste et impartial J'ai indiqué que toUs les Français d'Indo-Chine ne descendent pas aux basses violences que trop d'entre eux commettent. M. Raquez a oublié de citer ce passage de ma brochure :

# Dgà, parmi les Français dltido-Chine, d'énergiques et 4^ux ^^tres travaillent à répandre des idées plus justes sur les injdjgènes, donnent eux-mêmes Fexemple d'une intelligente l)onté : déjeunes fonctionnaires, connaissant les langues du pays, des officiers, de jeunes femmes récemment venues de France, la plupart des juges surtout, dont l'équitable impartialité mérite les plus grands éloges. M. de Lanessan, en témoignant à plusieurs reprises sa sympathie aux indigènes, M. Doumer, en faisant régulièrement diner à sa table son interprète annamite, ont scandalisé -bien dés colons, et donné de bons exemples. >...

Voilà, de la bouche d'un confrère très intelligent, très modéré et très instruit, l'expression même de la vérité.

Maintenant, après avoir été envoyer mourir au champ d'honneur, ce pauvre cher et vaillant ami deJBrazza, on a nommé je ne sais quelle commission du Congç, composée en partie de gouverneurs ou d'anciens gouverneurs qui sont juges et partie pour étouffer l'affaire en douceur.

Cest trop bête à la fin et trop criminel aussi; il ne faut pas que l'on ait envoyé mourir de Brazza pour rien ; il ne faut pas que l'on nous fesse une seconde affaire Dreyfus avec des dossiers et des pièces secrètes.

Mais ce qu'il y a vraiment de stupéfiant, c'est qu'à l'heure présente pour étouffer la vérité et maintenir l'esclavage au profit des Compagnies concessionnaires, les journaux à la dévotion de la réaction et des missionnaires — ce qui est tout un — en sont réduits à attaquer de front les intellectuels, rintelligentsia^ comme l'on dit en Russie! C'est invraisemblable, mais c'est comme cela et il suffit de lire les lignes suivantes de M. Pierre Hardant pour en être convaincu :

« Qu'ils sortent de l'École de Médecine de Bordeaux ou des amphithéâtres de la Sorbonne, les jeunes docteurs, intellectuels et utilitaristes, qui ont pris nos colonies pour tremplin, emploient les mêmes procédés. Ils ramassent des potins, les triturent, les assaisonnent avec quelques mots d'argot médical ou

d'argot philosophique et les servent ensuite au bon public ébahi, comme des thèses scientifiques ou des études philosophiqueb basées sur leur passé colonial.

« Mais les jeunes docteurs prennent cette attitude pour de la faiblesse, mènent grand tapage et nous accusent d'organiser la conspiration du silence.

€ J'estime que les coloniaux injustement et violemment attaqués doivent se défendre, répondre du tac au tac et renvoyer le docteur en médecine à ses malades, le docteur en philosophie aux jeunes potaches qui attendent ses leçons. »

D'où il appert que pour avoir le droit de s'occuper des questions coloniales, même quand on les connaît à fond, il faut être seulement garde-champêtre! Décidément les bourreaux commencent à perdre la raison. Mais ils ne nous empêcheront pas de poursuivre sans fajiblesse, comme sans relâche l'abolition de l'esclavage, an portage, (1) des camps d'otages où les pauvres femmes noires et leurs enfants meurent ^n masse, les tortures et toutes ces mœurs cruelles qui déshonorent les européens.

(1) On me demande ce que je pense du portage, précisément, un simple colon qui revient avec la mission de Brazza sur le même bateau, va répondre pour moi :

« 11 a singulièrement déprimé toutes les races du Bas-Congo. Et comment en serait^il autrement lorsqu'on demandait à un noir de porter 30 kilos pendant trente jours consécutifs, et qu'on ne lui donnait pour toute nourriture qu'une ration dérisoire de manioc ? On fera travailler l'indigène quand on le voudra: il suffit de lui fournir la nourriture qui lui est nécessaire. Les noirs que nous employons à la mine de cuivre reçoivent une nourriture abondante et 75 centimes par jour en espèces. Eh bien 1 le croiriez- vous ? ils consacrent une partie de ce salaire à l'achat de suppléments de nourriture. Il ne faut pas trop s'en étonner; n'oublions pas que ce sont des races primitives, pour lesquelles manger est Tunique préoccupation. Du jour où vous habituerez les noirs à se bien nourrir, à se vêtir ; du jour où vous aurez ainsi développé leurs besoins, l'impérieuse nécessité de les satisfaire qui résultera pour eux de l'habitude prise les décidera à travailler, i

J'ajouterai que le portage, avec ou sans les camps d'otages, composés des femmes et des enfants des porteurs, imposant le travail forcé et souvent mortel à 42 à 45.000 individus, d'une façon permanente, est une des formes les plus odieuses et les plus cruelles de Tesciavage.

Ce que nous voulons, c'est li% publication motivée, intégrale, sans coupure et sans tripatouillage de tous les rapports, de toutes les pièces, de tout le dossier de la mission de Brazza.

Nous voulons toute la lumière, tout entière, sans restriction et si nous la voulons, ce n'est pas pour amener du scandale, mais simplement par amour, au contraire, pour nos colonies, pour la France, parce que nous pensons que la. République doit la vérité et la justice à tous.

Tant pis s'il y a des coupables, mais il faut empêcher le retour de pareils errements, sous le fallacieux prétexte de se procurer de la main-d'œuvre aussi obligatoire que gratuite.

Et que l'on ne s'y trompe pas, nous aurons la publication de cette enquête de Brazza, car nous la demanderons dans les journaux et par la parole jusqu'à ce que l'on nous la donne au grand jour et si l'on s'y refuse, nous sommes bien tranquilles, la chose éclatera un beau jour comme une seconde affaire Dreyfiis et alors ce jour-là il sera irrémédiablement trop tard pour tout calmer'et peut-être même pour réparer le mal accompli contre la France elle-même et son prestige dans le monde.

Et je terminerai comme j'ai commencé: si l'on m'avait écouté, lors de mon enquête d'il y a quatre ans, on aurait pu prepdre les mesures nécessaires, empêcher les abus et l'on n'en serait pas réduit à cette extrémité fâcheuse de chercher à étouffer la vérité par tous les moyens possibles^ sinon honnêtes.

Que l'on abolisse le portage et que Ton force les Compagnies à payer honnêtement la main-d'œuvre des noirs et, demain, il n'y aura plus de question du Congo !

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