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LE DÉSASTRE DE LA MARTINIQUE

Tout le monde, depuis le vendredi 9 mai, — 1902 — le lendemain de Tépouvantable catastrophe qui devait engloutir Saint-Pierre en quelques minutes, en a lu les détails avec une poignante émotion et je n'^i point Tintention de revenir sur des faits connus, mais simplement de préciser certains points restés obscurs pourtant dans Tesprit de nos lecteurs.

Le premier est Faction du feu : voilà un désastre comme celui qui en 79 de notre ère a englouti Herculanum, Pompéï et Stable, au pied du Vésuve.

Au fond, rien n'est moins juste que cette comparaison.

D'abord le nombre des victimes dans les trois villes détruites de l'empire romain semble avoir été beaucoup plus considérable, ensuite il est tombé sur ces villes soit en cendres et en pierre ponce, comme à Pompéï, soit en lave par-^dessus, comme à Herculanum, de dix à quatorze mètres d'épaisgeur de matières brûlantes qui ont englouti trois villes, tandis qu'à Saint-Pierre la couche paraît, quant à présent, peu épaisse.

J'arrive de Pompéï et si j'ai pu visiter toute la ville au bout de près de 2.000 ans, c'est parce qu'elle était construite en pierres et briques tandis qu'à part la Douane et une maison ou deux, tout Saint-Pierre était construit en bois, comme toutes les villes des Antilles, dans la crainte des tremblements de terre.

On a dit aussi que ce fut là le malheur et que si la ville avait été construite en pierres, une partie de la population aurait peut-être pu se trouver préservée et se sauver, c'est là une grave erreur.

A Pompéï j'ai visité des caves immenses en pierres qui

auraient bien dû préserver les réfugiés et Ton a retrouvé là, dans ces caves, derrière le cinaetière de la ville, dix-huit cadavres.

D'après ce que Ton sait, une trombe de feu, de lave et de pierres brûlantes s'est abattue sur Saint-Pierre à 7 heures 50 du matin, décrivant une trajectoire qui semblait avoir juste la ville pour but, c'est-à-dire que l'éruption ne semble pas avoir eu exactement la forme perpendiculaire d'un bouquet, ce qui expliquerait comment des points comme le Morne-Rouge, ont été relativement préservés.

La ville toute en bois, les vaisseaux dans le port, tout a été consumé et brûlé en moins d'un quart d'heure. Mais la fumée, les cendres, les pierres brûlantes, l'air raréfié et brûlant, avec ou sans flamme, auraient suffi à faire périr instantanément tout le monde, quand même on aurait pu s'abriter sous des maisons de pierre ; tout le monde sait que l'on peut être brûlé à la troisième, quatrième puissance, sans apparence d'incendie, dans ces cas-là, par l'effroyable intensité du rayonnement calorifique, comme cela s'est produit d'ailleurs au Bazar de la Charité.

Donc, de toutes les façons, la mort de toute la population devait être en quelque sorte foudroyante, du moment que le mont Peïée lançait une trombe de feu sur Saint-Pierre.

Comme toujours, le volcan a dû jeter des cendres, des pierres-ponce et de la lave, ce qui devient des basaltes, avec l'usure du temps.

On voit dans les dépêches comment les cendres ayant couvert toutes les campagnes voisines, alors qu'il doit déjà faire de 30 à 35 degrés de chaleur dans le jour, les animaux meurent en masse, tout à la fois de tamine et de chaleur.

Cela nous remet en mémoire le terrible fléau de la Martinique, le trigonocéphale, qui pullule dans les champs de canne à suci e et que l'on retrouve partout, même dans les villes, dans les jardins, dans les maisons, partout enfin; comme sa morsure est mortelle, si on ne cautérise pas à l'instant, la présence de cet

hôte dangereux, est un vrai cauchemar et surtout dès le soir, irest très imprudent de sortir sans botte, une lanterne et un bâton dans les mains. Or, en ce moment il paraît que les trigonocéphales ont péri par milliers autour de Saint-Pierre.

Chose singulière en somme, Fidée bizarre de vouloir les importer à la Guadeloupe pour détruire les rats n'a jamais réussi, et heureusement qu'ils n'ont jamais pu s'y acclimater.

. Dans un autre ordre d'idées, nous ne pouvons passer sous silence les marques de sympathies touchantes qui nous ont été données, dans ces douloureuses circonstances par le monde entier et plus particulièrement par les Etats-Unis et le président Krûger, et si, ici, le gouvernement avait eu la délicate attention de reculer de quelques jours le voyage du président en Russie, on peut dire que l'accord aurait été plus unanime.

Avec les secours qui vont abonder de toutes les Antilles, des Etats-Unis, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Métropole, on peut croire que l'on va panser les plaies les plus douloureuses, aller au plus pressé, empêcher les survivants de mourir de faim, mais ce n'est pas tout et il faut bien se dire qu'il y a mieux à faire que des fêtes de charité et que la mendicité, même déguisée, ne serait pas de mise en face de la mort de tant de nos frèrop, de 40 à 50.000 victimes, peutêtre.

Il faut bien dire encore qu'il y aura des conséquences de ce cataclysme auxquelles il faudra faire face probablement pendant une vingtaine d'années.

Je m'explique : à Kingston, chef-lieu de la Jamaïque, à Paris, urt ))eu partout, il doit rester dans les (collèges, dans les ])ensions, de nombreux orphelins et c'est le devoir le plus élénienti\u*e et le plus inipérieux de la France de les élever et de remplacer leurs malheureux parents emportés.

Encore une fois ce n'est pas à Tinitiative privée, mais à la France toute entière, à qui incombe ce devoir, sacré entre tous.

On sait comment beaucoup de nos compatriotes et plus

particulièrement comment beaucoup de Savoyards sont employés dans nos Antilles françaises.

Les premières listes qui sont parvenues au Ministère des Colonies contiennent certainement un certain nombre de noms originaires de la Savoie. Aussi, dès que nous serons en possession des documents authentiques sur ce douloureux sujet, nous nous empresserons de le publier dans le journal, (i)

En attendant, saluons avec une douloureuse émotion et avec respect la mémoire de nos malheureux frères tombés si tragiquement à Saint-Pierre et efforçons-nous, dans ces tristes conjonctures de nous montrer simplement à la hauteur des devoirs sacrés entre tous que doivent nous commander à tous et notre propre cœur et les grands principes de la sohdarité humaine !

(1) Ce premier chapitre a paru dans Le Savoyard de Paris, le 47 mai 1902.

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